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Piratage, publication dans la Recherche scientifique : Immersion dans le monde des chercheurs face aux mutations technologiques

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« Nous faisons la recherche, nous écrivons les papiers, nous citons les papiers des autres chercheurs, nous avons des conseils éditoriaux et nous faisons tout ça gratuitement. Ensuite, quand nous voulons revoir nos résultats, nous devons payer des prix scandaleux pour notre propre travail. », voilà ce que disait un ancien directeur de la bibliothèque de l’université Harvard, Robert Darnton dans le Guardian .

Incompréhensible pour certains, mais pas pour les chercheurs. En effet, ces derniers, pour rédiger leurs articles, doivent souvent lire d’autres. Et pour ce faire il y a deux solutions. La première consiste à passer par une institution, université ou bibliothèque qui a effectué un abonnement pour ses chercheurs, avec un coût très élevé, comme c’est le cas au Sénégal avec le Centre national de documentation scientifique et technique (CNDST). La seconde c’est de payer au moins 15. 000 FCFA pour avoir accès à un article.

Ils sont obligés, parce qu’ils ont besoin de citer leurs pairs pour faire progresser leurs travaux voire pour valoriser plus leurs résultats.

La réputation d’un chercheur repose sur le nombre d’articles publiés et le nombre de citations par ses confrères, c’est ce qu’on appelle l’indice H.

[box type=”note” ]L’indice H a été proposé par le physicien Jorge Hirsh dans la revue Proceedings of the National Academic of Sciences of the United States of America pour quantifier la productivité scientifique d’un chercheur en fonction du nombre de ses publications et de leur taux de citation. [/box]

Or, comme le dénonçait Vincent Larvière qui avait publié une étude intitulé The oligopoly of academic publishers in the digital era, « les éditeurs ne paient, ni les auteurs, ni les réviseurs et peuvent dupliquer les éditions sans augmentations de coût. C’est un moyen facile de faire de l’argent. » 

Malgré, on peut dire que le rêve de tout chercheur c’est de publier dans ces revues de prestige comme Elsevier, Sage, Springer, Taylor ou Wiley- Blackwell.

Le piratage dans la recherche scientifique

Internet a bouleversé totalement la communication. De nos jours, l’acquisition et la diffusion de l’information est facile et gratuite avec les TICs.

En conséquence, depuis quelques années les jeunes chercheurs sont en train d’utiliser le web pour contourner cette pratique qu’on peut nommer une arnaque.

Les chercheurs du monde anglophone utilisent le réseau social Twitter qui compte plus de 304 millions d’utilisateurs actifs par mois. La procédure est simple, quand un chercheur a besoin de lire un article, il suffit qu’il le demande aux collègues de la communauté en mettant dans son tweet son adresse e- mail, le lien  de référence et #IcanhazPDF, un mot- dièse (hashtag en Anglais). « Une fois l’article reçu, il faut supprimer le tweet pour rester discret face aux éditeurs. », écrit Martin Clavey dans un texte publié sur ru89. Ils s’échangent aussi des identifiants permettant d’accéder à des revues ou des éditeurs.

Et il semble que cela marche très bien d’après Sylvain Deville, chercheur en science des matériaux au CNRS, qui l’utilise depuis deux ans. [box type=”success” ]J’utilise ce hashtag presque quotidiennement. L’idée, c’est de se rendre service les uns aux autres. Quand je vois des demandes dans ma TL, je regarde si j’y ai accès et j’envoie l’article. Mon laboratoire est abonné à certaines revues scientifiques par le CNRS mais ça ne couvre pas tout. Par exemple, nous n’avons pas d’accès du tout aux revues du groupe Wiley. Et dans mon domaine, il y a beaucoup de revues qui sont chez cet éditeur. Pour récupérer un article, il y a différentes méthodes possibles mais Twitter est la solution la plus rapide. Si l’article est publié dans une grande revue, je le reçois en cinq exemplaires en trois minutes, ça marche vraiment très bien. Ça me fait gagner du temps quand je fais ma bibliographie tous les matins.[/box]

Pour rappel, l’idée de ce système qui est #IcanhazPDF est venue d’une chercheuse en sciences cognitives, Andrea Kuszewski.

sci hub site web article scientifique

L’un des géants de l’édition scientifique, Elsevier avait poursuit en justice une chercheuse du Kazakhstan nommée Alexandra Elbakyan avec sa plateforme Sci- Hub ( Sci-hub.org) , qui permettait aux utilisateurs de télécharger gratuitement des recherches scientifiques qui étaient derrière un Paywall. Ainsi, le site fut fermé en octobre 2015 par la justice américaine.

[box type=”shadow” ]Quand j’étais étudiante au Kazakhstan, je n’avais accès à aucun article de recherche. J’en avais besoin pour mon projet de recherche. Payer 32 dollars [par article] est insensé quand vous avez besoin de parcourir ou de lire des dizaines ou des centaines d’articles pour faire vos recherches. J’ai obtenu ces articles en les piratant. J’ai découvert ensuite qu’il existait énormément de chercheurs (pas seulement des étudiants, mais des chercheurs universitaires) dans la même situation que moi, notamment dans les pays en développement.[/box]

Par la suite, la militante de l’open acces scientifique débarque via  une autre porte du web qui s’appelle le Dark web. Comme son nom l’indique, c’est la partie obscure de l’internet. Avec le Dark web les utilisateurs surfent dans l’anonymat. Aujourd’hui, Sci- Hub est revenu, accessible sous un autre nom : Sci-hub.io

Avec plus de 48 millions d’articles de recherches disponibles sur le site, Alexandra Elbakyan a décidé de passer à la vitesse supérieure. « Quand un internaute a besoin d’un article, il lui suffit de le chercher sur Sci-Hub. Si le site dispose déjà du fichier PDF de l’article, alors l’internaute peut immédiatement le télécharger. En revanche, s’il ne l’a pas en stock, alors Sci-Hub utilise des identifiants pour se connecter à des universités qui ont accès aux articles, récupère le PDF, et l’enregistre une fois pour toutes dans sa base de données. Ainsi, le site s’enrichit petit à petit au fil des besoins de ses utilisateurs. »

Les recommandations de l’initiative de Budapest

Déjà, en 2002, l’initiative de Budapest pour le libre accès (BOAI) dénonçait cette pratique. Le texte soutenait que l’open acces supprimera les obstacles restreignant l’accès à la littérature scientifique. Conséquemment, cela va accélérer la recherche et enrichir l’enseignement. Ce qui fera que les riches partageront leur savoir avec les pauvres et vice-versa, « rendre à cette littérature son potentiel d’utilité, et jeter les fondements de l’unification de l’humanité à travers un dialogue intellectuel, et une quête du savoir communs. »

Pour réussir un tel changement, deux stratégies ont été recommandées : l’auto-archivage et les Revues alternatives. Avec la première, les chercheurs déposeront eux- mêmes leurs articles dans des Archives ouvertes. Quant à la seconde, c’est de mettre en place une nouvelle génération de Revues alternatives engagées dans le libre accès.

Des chercheurs qui se révoltent

Dix ans après, en 2012, une pétition intitulée “Le coût du savoir” fut signer par plusieurs milliers d’universitaires à travers le monde. L’objectif c’était de boycotter Elsevier pour soutenir Timothy Gowers, mathématicien à l’université de Cambridge, médaille Fields en 1998. Ce monsieur avait décidé de ne plus publier ses recherches dans les revues d’Elsevier.

Dans un papier, Scott Jaschik rapportait que la  [box type=”success” ]communauté scientifique dénonce avec de plus en plus de virulence le système des publications académiques : les chercheurs sont contraints de consacrer une partie de leur budget au paiement d’une publication dans un journal, tandis que leurs confrères du comité éditorial examinent leur travail sans aucune contrepartie. Johan Rooryck, professeur de linguistique du français dans une université néerlandaise, a même fait part de son salaire annuel, pour 2 ou 3 jours de travail au journal : 5000€.[/box]

Partout, dans des universités de renom, les mots sont les mêmes : il faut que cela change ! Certaines vont plus loin car elles « commencent à exiger de leurs chercheurs de rendre disponible leurs publications en libre accès, et non plus par le biais de ces revues. »

« 81 % des chercheurs seraient prêts à déposer leurs articles dans des archives en libre accès. », c’est ce que révèle un
Un sondage international
, réalisé à la demande du Comité pour la mutualisation des systèmes d’information de lenseignement supérieur britannique.

Aux Pays- Bas où est basé Elsevier, les chercheurs sont plus agressifs. Là- bas, ils soutiennent que c’est un modèle d’un autre âge. C’est pourquoi « ils ont reçu le soutien du gouvernement néerlandais depuis novembre 2014. Le Secrétaire d’État à l’Éducation supérieure Sander Dekker avait alors fait part de la volonté du gouvernement : 60 % des publications scientifiques des Pays-Bas en accès libre d’ici 5 ans, et 100 % dans 10 ans. »

De toute façon ce qu’il faut retenir c’est que, seul le libre accès permettra aux résultats de recherches d’avoir plus d’impacts dans notre société, auprès des populations et, surtout à une accélération des recherches. On peut dire que les chercheurs l’ont compris, parce que certains donnent leurs identifiants et mots de passe aux collègues afin qu’ils puissent accéder à des articles payants.

Avec les technologies de l’information et de la communication, on peut dire que les anciens moyens de diffusion d’information ne sont plus une nécessité pour que le monde te lise, t’écoute ou te voit. Les médias classiques, autrement, les Revues scientifiques, les Magazines, les Journaux, les radios et les télévisions ne détiennent plus le monopole de l’information. Dès lors, la balle est dans le camp des chercheurs.

Il y a quelques mois le comité éditorial de la revue Lingua, une référence pour la linguistique, avait décidé de démissionner « pour protester contre le refus d’Elsevier de proposer la revue en open access, ou accès ouvert. »

Partant, on peut dire que les chercheurs commencent à se révolter contre ces géants de la publication scientifique. Reste à savoir si ces précurseurs seront suivis par les pairs. Pour cela, il faudra une certaine « lavage du cerveau » de ces scientifiques. Parce que, dans leur milieu, c’est la publication dans ces Revues qui font la notoriété d’un chercheur, d’une université, voire, d’un laboratoire de recherche.

Cependant, notons que même si les résultats de recherches s’ouvrent à l’open acces, une autre question se posera, à savoir : comment se fera le Peer review?

Le peer review ou l’évaluation par les pairs « est une forme de contrôle qualité scientifique où les chercheurs ouvrent leurs travaux et les soumettent à l’analyse d’autres experts du domaine. » Puisque, ce sont des affirmations scientifiques, elles doivent faire l’objet d’une analyse de crédibilité avant d’être rendues publiques.

 

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