Aux origines d’une expérience personnelle comme prétexte

Aux origines d’une expérience personnelle comme prétexte Mars 2019, en pleine campagne électorale pour les élections présidentielles au Sénégal, je découvrais les méfaits de l’ignorance et ses implications sur la formation de la conscience citoyenne. Alors que je cherchais un espace pour me garer, je fus interpellé par un agent de sécurité, mais la puissance du cousinage fictif finit par avoir raison sur la détermination de ce dernier à m’interdire le stationnement. Je fus stupéfait par la tournure de notre discussion qui a été révélatrice pour moi des enjeux de l’information et de l’importance des méthodes de communication.

Le moment était propice aux discussions politiques et l’agent de sécurité, non seulement, ne tarissait pas d’éloges vis à vis des élites politiques au pouvoir, mais s’évertuait à vouloir me convaincre de la pertinence des réalisations en termes infrastructurels avec le TER, les échangeurs et particulièrement l’autoroute Ila Touba qui lui permettait de rallier son village en un laps de temps. Je me souviens encore de son air éberlué et pensif quand je lui fis comprendre qu’il n’avait pas à remercier l’État qui ne s’acquittait là que de ses obligations parce que, être au service des citoyens, là était sa raison d’être. Sa perplexité était d’autant plus grande lorsque je lui expliquais que c’est lui, tout démuni qu’il était, qui faisait vivre l’État à travers les taxes indirectes et, ce faisant, il lui donnait ainsi les moyens de réaliser les infrastructures dont il parlait.

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L’idée de savoir que, quand il achetait une boite de thé, une boîte d’allumettes, une baguette de pain ou un paquet de cigarettes, il payait en même temps une taxe, au profit de l’État, sans s’en rendre compte, le rendait dubitatif. Je lui demandais alors s’il était acceptable, pour lui, que les hôpitaux ne puissent pas prendre soin de son enfant et qu’il soit obligé de tout payer, alors que l’enfant du fonctionnaire bénéficiait d’une prise en charge. Son expression faciale me fit comprendre qu’il avait raté quelque chose et qu’il venait de comprendre le rapport de l’État au citoyen et ce à quoi, il pouvait s’attendre de l’État sénégalais. Je compris aussi la portée et la pertinence du choix du type de communication que j’avais adopté et qui consistait à prendre de mon temps pour lui expliquer dans une langue nationale les notions de citoyen, d’État et de taxe.

Presque une année après, jour pour jour et le phénomène du Covid-19 aidant, je fus confronté à une situation similaire. En effet, les interactions que j’ai eues avec quatre catégories socioprofessionnelles différentes, m’ont conduit à dérouler la même approche communicationnelle que j’avais adoptée face à l’agent de sécurité, un an plutôt, et qui avait porté ses fruits. Lorsque, d’un poissonnier, je reçus une réponse négative quant à sa connaissance de la signification du terme porteur sain, ma détermination à poursuivre mon approche fut encore plus forte surtout quand il m’informa que la veille une campagne de sensibilisation avait été menée au niveau de cette plage de débarquement de poisson.

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Comment pouvons-nous penser que le commun des Sénégalais puisse comprendre dans toute leur plénitude le sens et la signification des termes galvaudés par monts et par vaux tels que : porteur sain, distance sociale, distance physique, distanciation sociale, temps d’incubation, proximité sociale et que sais-je encore. N’est-ce pas les spécialistes et experts qui réfléchissent sur la pandémie du coronavirus à l’OMS qui ont forgé le concept d’infodémie, pour désigner le flux ininterrompu d’informations qui circulent à travers les continents. S’il est établi, qu’aucune stratégie de lutte contre cette maladie, ne peut prospérer face à ces informations fausses ou inexactes, il appert alors que la seule guerre qu’il convient de mener et de gagner est celle relative à la transmission de l’information correcte, vraie et utile.

Je me retrouvais alors à expliquer à mes interlocuteurs pourquoi il était si important de garder la distance sociale de 1,5m et qu’il ne fallait surtout pas se gêner de demander à quelqu’un qui se rapprochait un peu trop, de garder la distance; face au coronavirus, le masla n’avait pas sa place. En leur disant qu’il était possible que, moi-même avec qui, il discutait, pouvais les contaminer alors que je n’étais ni tousseux ni enrhumé, leur faisait prendre conscience subitement de la dangerosité du coronavirus.

Ils s’imaginaient eux-mêmes pouvoir être de potentiels porteurs sains et, donc, de pouvoir contaminer leurs proches et bien évidemment de pouvoir être contaminés par un autre porteur sain. A cet instant, je me disais que, peut-être, je venais de faire un pas, mais un pas de poucet dans la clarification de ce qu’on entendait par contamination communautaire et de porteur sain. Aussi, je notais qu’à chaque fois que j’ai dû faire appel à la langue locale pour essayer d’expliquer ces termes en vue d’une sensibilisation, la réaction a toujours été la même : « ah bon, j’en ai entendu parler, mais je ne l’ai jamais compris comme ça, maintenant c’est très clair pour moi, cette maladie est vraiment dangereuse ». A ce niveau, il importe de s’interroger sur la pertinence et la portée de la stratégie d’information déroulée qui, de toute évidence, semble inadaptée aux réalités socioculturelles du pays. Quel est le contenu de l’information et à qui s’adresse l’information ?

De la pertinence d’une stratégie de communication endogène et proactive

Que faut-il attendre d’une information savante et hermétique, donc totalement inaudible, distillée par des experts en direction de cibles avec des niveaux d’éducation très faibles ? Si on tient compte du contexte du Sénégal, de sa diversité ethnique et des différentes sensibilités socioculturelles, on comprend mieux l’intérêt qu’il y a à concevoir une stratégie de communication multidimensionnelle qui fasse en sorte que le message approprié soit communiqué au bon moment, à la bonne personne et dans le format qui convient. Évidemment, il faudra aussi tenir compte de l’imaginaire de l’homo senegalensis. C’est à cette condition seulement qu’on peut s’assurer que l’information donnée peut contribuer à réduire la contamination communautaire, à sauver des vies et à minimiser les perturbations tant sociales qu’économiques. Ne peut-on pas lire la résistance des jeunes sénégalais à l’injonction étatique de rester chez eux à partir de 20h ainsi que le baroud d’honneur de certains imams à vouloir vaille que vaille célébrer la prière du vendredi malgré l’interdiction comme la conséquence, encore une fois, de l’absence, du déficit ou de l’inadéquation de la stratégie de communication.

Faut-il le rappeler, cette pandémie du coronavirus est une crise inédite, tant du point de vue de sa rapidité d’expansion que du point de vue de sa puissance de déstructuration des sociétés. A cet égard, les spécialistes de la communication, plutôt que d’être contraints de réagir sous la pression des médias et de la population, doivent faire preuve de capacité d’innovation et inventer des modalités de communication exceptionnelle qui puissent compléter les mécanismes classiques existants. Sans une stratégie efficace de communication basée sur une bonne connaissance des comportements des sénégalais, il sera difficile de gagner le pari d’une forte mobilisation sociale et d’une adhésion absolue et, conséquemment, il faudra subir une flambée du coronavirus. Cette pandémie montre, encore une fois, que le risque d’épidémie est décuplé sous la poussée de certains facteurs complexes dus principalement au comportement humain et qui réfèrent à la mondialisation, à la forte mobilité des population par voie aérienne, terrestre ou maritime, à l’urbanisation rapide et incontrôlée etc.

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S’il y a donc un point qui ne souffre pas d’équivoque, c’est bien l’idée selon laquelle le comportement humain est le dénominateur commun dans le risque épidémiologique, dans la prévention et la maîtrise d’une flambée épidémique. En d’autres termes, ce que les gens font ou ne font pas influe considérablement sur la lutte contre la propagation de la maladie. Sous ce rapport, on admet aussi que la réussite du contrôle de la propagation est fortement tributaire de la participation active et de la contribution des communautés, y compris bien évidemment les personnes touchées ou exposées. Dans cette perspective, on comprend aisément qu’une réponse unique ne saurait convenir, mais il faudrait plutôt adapter la stratégie de communication à la situation locale, et notamment aux conditions socio-économiques. C’est là tout l’intérêt pour les différents acteurs (personnel médical, équipe de sensibilisation etc., de posséder une compétence culturelle avérée qui permet de générer, d’accroitre et de maintenir la confiance des communautés pour modifier en urgence les comportements et amener les personnes exposées à comprendre l’importance des mesures barrières, à accepter les changements désirés et à les appliquer d’elles-mêmes, au sein de leur famille et de leur communauté.

C’est à ce niveau que les collectivités territoriales, démembrement du pouvoir central, devraient jouer la plénitude de leur rôle que leur confère l’acte III de la décentralisation à savoir la gouvernance des problèmes de santé fondée sur l’engagement des communautés et qui intègre des services de santé préventifs, promotionnels et ré-adaptatifs destinés aux communautés et délivrés par les communautés. Il est clair que, pour gagner la confiance et obtenir l’adhésion des citoyens, la communication doit se faire le plus proche possible des populations et comme le virus circule dans les territoires, les collectivités locales du fait de leur proximité avec les populations semblent être plus indiquées pour porter la bonne information dans les langues locales adaptées. En effet, les collectivités territoriales sont le niveau le plus proche de prise en charge des besoins des populations tant par les compétences qui leur sont dévolues mais aussi par leur accessibilité. Aussi sont-elles plus à même d’identifier dans leur territoire respectif les relais communautaires et/ou les leaders ( Imam, acteur associatif, guide religieux, badienou gox etc. ) susceptibles de transmettre le message puisqu’étant adoubés et acceptés par les communautés. D’ailleurs, il faut se féliciter de la réaction de certaines élus locales qui se sont déjà mobilisées dès le début de la pandémie pour apporter leurs aides aux populations.

Demain, lorsque les croyances et les imaginaires se fragmenteront…

En ces moments d’incertitude où le monde navigue vers des lendemains sombres, où assurément, nos croyances religieuses, nos représentations du corps et de l’au-delà et toute notre imaginaire risquent d’être chahutées, bousculées et remises en cause par le coronavirus, seule une communication proactive permet d’anticiper sur des situations complexes et dramatiques qui se profilent à l’horizon. S’il est avéré que, même mort, le corps de la personne décédée reste contagieux, ne devrait-on pas, dès à présent, se poser les bonnes questions sans tabou ni peur pour être en mesure de comprendre les attitudes et réactions possibles qui adviendront en cas de décès. Le Sénégalais qui perd un proche acceptera-t-il qu’on lui interdise de voir, de toucher le corps de son parent défunt ? Comprendra-t-il que son proche ne puisse, ni recevoir la dernière toilette rituelle ni être enveloppé dans le linceul et qu’il devra être enterré avec ses habits ? Comment, face à l’impossibilité d’assurer à un proche décédé une sépulture correcte, les endeuillés pourront-ils faire le travail du deuil, processus intrapsychique de détachement et de renoncement à un parent perdu à jamais ?

Freud ne soulignait-il pas que, si tout deuil doit évoluer vers une fin, il arrive qu’il se complique et, de toutes les complications, celles relatives à l’absence de deuil ou le deuil non fait, comme dans le cas de l’épidémie Ebola en Guinée, est de loin le plus grave puisque pouvant entraîner chez les personnes apparentées au défunt des troubles psychiques et/ou somatiques chroniques nécessitant un suivi psychologique.

Pour le Sénégal, l’enjeu de la communication s’avère donc stratégique et au regard du déficit en termes d’infrastructures médicales (respirateurs en nombre limité, nombre réduit de réanimateurs, nombre réduit de lits etc.), il urge, pour le moment, de déporter le combat sur le terrain de la communication. C’est dire que, seules une bonne information, l’intégration d’une culture de la prévention et la préparation des communautés à affronter les risques et à surmonter les contrariétés symbolico-religieuses permettront d’éviter les dérives et les pratiques irraisonnées et irrationnelles aux conséquences incalculables. Une crise comme celle-là ne peut se gérer que sur la durée et, dans cette dynamique, toutes les décisions qui seront prises devront s’inscrire dans la proaction et non dans la réaction.

 

Mouhamed Moustapha Dieye

Socio-anthropologue- Département de Sociologie FLSH-UCAD

mouhamed.dieye@ucad.edu.sn

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