La ruée des grands groupes de presse étrangers vers l’Afrique se poursuit. Avec des investissements colossaux, ils ne se contentent plus de correspondants, ils élisent domicile progressivement. Sur le terrain, ils constituent de grosses menaces pour leurs concurrents locaux. Apparemment impuissants, ces derniers appellent l’Etat à la rescousse.  

Radio Chine, la Voix de l’Amérique, Rfi en langues nationales…les médias étrangers viennent de partout pour s’installer en Afrique. Avec la puissance financière qu’on leur connait, ils réussissent très rapidement à se faire une place, voire bousculer les médias locaux. Mais selon Amadou Makhtar Bâ, cofondateur et président d’AllAfrica Global Media Inc, cette nouvelle configuration est une suite logique de la globalisation. Aujourd’hui, dit-il, il y a une sorte de regain d’intérêt économique du continent. « L’Afrique a d’énormes potentiels économiques. C’est connu de tous. Et ce potentiel n’échappe aux grands groupes de médias internationaux. Il faut s’en féliciter. Maintenant il faudra que les médias locaux s’adaptent et se mettent à niveau », analyse-t-il.  

Souvent dotés de moyens financiers énormes, les groupes étrangers débarquent en Afrique et y trouvent des groupes en pleine croissance, mais qui se limitent encore à l’échelle locale. Ce qui rend la concurrence parfois très difficile. C’est la conviction de Nicolas Pompigne-Mognard, Président d’Apo Group. Il estime que l’arrivée de médias étrangers devrait plutôt susciter de la peur.

« Prenez l’exemple de la Bbc. Ils ont investi près de 276 millions de dollars au Kenya. Quel est le groupe local qui est capable de faire ça ? Ils ont débauché près de 300 journalistes. Pendant ce temps, Cnn a maintenant six programmes dédiés à l’Afrique. Au Nigéria, une étude a montré que les téléspectateurs passent maintenant plus de temps avec les chaines étrangères », s’est-il désolé.  Pour le patron d’AllAfrica, cette nouvelle configuration doit être une occasion pour les médias locaux de se mettre à jour, en intégrant très sérieusement le digital dans leurs stratégie. « Le datajournalisme ou journalisme de données est un potentiel énorme qu’il faut intégrer pour se mettre à niveau et continuer à exister », préconise-t-il.

Perspectives économiques

Directeur général du Groupe Emedia Invest, Mamoudou Ibra Kane croit savoir les raisons de ce regain d’intérêt. Selon lui, avec les perspectives de l’exploitation du pétrole et du gaz, beaucoup de multinationales vont continuer à s’installer au Sénégal. « Aujourd’hui, qui dit économie, dit forcément communication. Et avec les multinationales, c’est de gros budgets de communication qui sont en jeu. C’est pourquoi les grands groupes de presse s’installent progressivement », analyse-t-il.

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Au Sénégal, les groupes de presse privés sont d’ailleurs conscients du danger. Selon Mamoudou Ibra Kane, directeur général d’Emedia Invest qui a démarré ses programmes il y a moins d’un an, la menace est réelle. « Notre Etat doit être stratège en se préoccupant de l’écosystème médiatique, en protégeant les groupes de presse locaux. Il l’a fait quand des secteurs économiques en ont eu besoin. Pourquoi pas la presse ? », S’est-il interrogé.

Mais pour Justin Smith, Pdg de Bloomberg Média, il faut voir les choses autrement. Selon lui, cette arrivée en masse montre plutôt que l’Afrique suscite l’intérêt du reste du monde au vu des perspectives économiques et démographiques du continent. « Elle permet aussi de montrer le riche vécu des Africains partout à travers le monde », estime-t-il.

Langues nationales

Avec sa nouvelle chaine exclusivement dédiée à la production sénégalaise, le groupe Canal+, diffuse a volonté des séries en langues nationales, parfois sans sous-titrages, quelques semaines avant, c’est la radio Rfi qui inaugurait au Sénégal ses chaines en Peulh et Manding…pendant que Voa (la voix de l’Amérique) faisait une place de choix au Wolof dans ses différents programmes. C’est clair, les médias étrangers ont fait des langues locales une porte d’entrée. Une niche sur laquelle les médias locaux leur damaient le pion jusqu’ici.

« Si les radioslocales, au classement des audiences, étaient devantune chaine comme la Rfi, c’est justement parce qu’il y avait la barrière de la langue locale. Maintenant qu’elle s’est mise dans les langues locales, il y a des questions à se poser », alerte Mamoudou Ibra Kane.

Et cette incursion est d’autant plus dangereuse que si l’on en croit Mamoudou, même les producteurs risquent de tourner le dos aux médias locaux, pour des prairies plus vertes. En effet, estime le Directeur d’Emedia Invest, la télévision n’est pas obligée de produire, mais elle a un partenaire naturel qui s’appelle producteur. « Mais si aujourd’hui le producteur reçoit des offres mirobolantes d’un puissant groupe étranger, il n’hésite même pas à s’allier avec lui au grand dam du média local, aux moyens limités », diagnostique-t-il, comme pour dire que la menace est réelle.