Le Sénégal s’active depuis quelques temps à une meilleure organisation du secteur des startups ou PME pour faciliter leurs créations mais surtout renforcer leurs compétitivités au niveau national et international.

Deux grandes mesures ont été prises par le gouvernement pour enclencher une nouvelle démarche participative des PME. La première, concerne la loi sur la startup Act qui a été votée à l’Assemblée Nationale et  la seconde porte sur l’exonération fiscale. Mais, est-ce suffisant à l’heure actuelle où les entrepreneurs peinent à avoir des marchés mais surtout à trouver la solution face à un secteur en pleine ébullition?

Socialnetlink a posé la question à Madame Ndèye Khaïba FALL, diplômée en Aménagement du territoire et gestion urbaine.

La spécialiste du triptyque territoires/ digital et développement depuis 2009 et Co- fondatrice de Territ’w@@r, un cabinet d’etudes et de Conseils en aménagement du territoire, développement local et ITC4D revient, en grand format, sur la loi sur la startup Act., l’écosystème numérique et les enjeux et défis de l’aménagement et du développement numérique des Territoires.

Le Sénégal vient d’adopter la loi sur la startup Act. Comment appréciez-vous cette mesure?

Un ouf de soulagement pour l’entrepreneure que je suis, dans la mesure où cette loi promeut sans équivoque une meilleure espérance de vie pour les startups et un cadre d’allègement propice à l’éclosion de cette startup-nation tant voulue.

En tant que spécialiste aussi c’est un pas vers l’organisation d’une meilleure ergonomie de croissance pour ces jeunes pousses numérique et qui peut faire sauter bien des freins actuels à l’essor des startups comme booster de l’économie numérique.

Toutefois ce qu’il faudra pour accompagner cette loi c’est un cadre de challenging des startups, car leur longévité dépend aussi de l’efficience des solutions qu’elle apporte. Ce cadre serait aussi le bienvenu pour éviter les redondances et faire un focus sur le niveau d’adaptabilité des services aux enjeux et défis du numérique mais surtout à nos spécificités spatio-économiques et nos enjeux de développement.

Selon vous qu’est ce qui va changer dans le monde des startups sachant que le secteur est déjà trop problématique?

 

Ce qui va changer dépendra de la réactivité des bénéficiaires et du dispositif qui encadre cette loi. L’EfE a permis dans la décennie 2000 l’essor de beaucoup d’activités IT,

mais la souplesse fiscale n’étant pas la seule condition d’éclosion des activités du numérique,  le reste n’a pas suivi.

Si la loi est un pas déterminant, il faudra que les startups s’alignent sur le même objectif de croissance économique et sociale avec des services plus adaptés aux besoins des citoyens, communautés et institutions en termes de transformation digitale.

Cette loi est très prometteuse et le déclic qu’elle doit générer tant palpable. Car, tout dépendra de la réception qui en sera faite, de son appropriation mais aussi et surtout des startups et de leurs résultats en termes de catalyseur de l’économie numérique.

Qu’est ce qui manque ou bloque le secteur du numérique au Sénégal?

1) Absence d’un outil/ cadre de mise en harmonie des politiques sectoriels IT:

Quand chacun tente de révolutionner en cloisonnement c’est le pas vers les multiples redondances sur les initiatives et les cibles des projets , programmes et même des solutions etc. Ces redondances sont déjà décelables en termes de ciblages mais aussi d’orientation de projets.

D’où l’urgence structurelle d’avoir un schéma de cohérence numérique, une cartographie des projets et programmes et même des startups etc.

La planification ne se fait pas à main levée. Autant pour la connectivité que pour tout ce qui concourt à appuyer et orienter le développement du numérique, il faut un visuel de pilotage, de suivi, d’évaluation… C’est ce visuel qui permettra justement de territorialiser les projets et programmes numériques sectoriels mais qui rendra possible  la correction des disparités spatiales en termes d’infrastructures et de technologies numériques.

2) carences dans la définition claire des rôles de chacun dans le développement numérique des territoires

Il y a plusieurs niveaux dans le développement du numérique et il est à souligner que le support qui l’accueille est fait de plusieurs strates avec plusieurs acteurs aux rôles cruciaux et incontournables.

Le législateur, le régulateur, les opérateurs, usagers et porteurs de solutions dès que quelqu’un usurpe le rôle de l’autre, le jeu des acteurs est biaisé.

Cela est perceptible sur les actions, dans la planification stratégique et même dans les orientations de bien de projets. Il est senti de prime abord que les solutions partent de la technologie et non des besoins ignorés faute de connaissances réelles. La base de cette carence est souvent l’incompréhension que chaque acteur peut pleinement agir et coopérer avec l’autre sans qu’ils interfèrent dans leurs missions régaliennes.

3) Un digital trop ‘‘technologisé’’ et réduit à son expression la plus restreinte voir étouffante

Il y a aussi plusieurs niveaux d’acteurs dans la proposition des solutions digitales:

  1. le concepteur/ formulateur qui n’est pas forcément un ingénieur télécom/IT ; mais qui a le background pour amener la solution de son étape 0 à son étape 1
  2. L’ingénieur en charge de la conception technique et tout son staff et enfin
  3. l’usager.

La mortalité des startups est aussi à imputer à une vision techniciste du digital qui ne favorise pas la prise en charge de spécificités basiques avec des experts métiers.

C’est ce point qui rendra les solutions efficientes et dupliquera l’appropriation qu’en feront les usagers.

 

En tant que spécialiste de l’aménagement du territoire et les ITC4D qu’est-ce que l’État doit faire pour améliorer le développement numérique des territoires au Sénégal ?

Si on se penche sur le contenu de l’accès au numérique (qui renvoie à la fois à la disponibilité de la connexion, des services, à leur accessibilité financière mais aussi à l’adaptabilité de ces services numériques aux besoins des populations), il est lisible qu’un focus sur l’accès aux réseaux et aux terminaux a été fait depuis quelques décennies à travers des projets et programmes ; et même des institutions ont vu le jour pour accompagner cet accès au niveau des terroirs intérieurs. De belles initiatives à saluer.

Alcatel at Mobile World Congress 2015 Barcelona

Toutefois en 2020 le premier pas serait d’avoir un visuel sur la connectivité territoriale surtout pour ces startups qui veulent faire émerger l’économie numérique locale.

Une cartographie synthétique à jour et fiable qui servirait autant aux décideurs publics qu’aux futurs ‘déployeurs’ de solutions ITC4D est, à mon humble, avis une nécessité.

Le Second  pas à faire  c’est de mettre le cap sur la rentabilisation de ces investissements en infrastructures et équipements par la création de contenus et services adaptés aux besoins des populations. Pour avoir évalué, pour des besoins scientifiques, la distribution spatiale des projets ou programmes de désenclavement numérique il y a quelques années, je peux dire que l’absence d’une prise en compte des spécificités spatio- économiques de nos terroirs amoindrit l’impact de ces initiatives pertinentes. Suivi évaluation et réorientation stratégique sont de mises pour relever les défis de la rentabilisation des investissements.

Des infrastructures ou équipements mis à disposition en zone rurale ; sont pas ou peu utiliser justement parce que le  volet adaptabilité de la technologie au besoin de la population rurale est quelques fois non ou peu investit.

En résumé, un tableau de bord sur la connectivité réelle et la prise en compte des besoins locaux en technologie numérique qui passe par une maîtrise de l’information territoriale, les deux soutenus par la création de contenus adaptés, feront passer du territoire innervé en réseaux télécoms à un territoire support d’une économie numérique porteur de croissance.

Enfin la promotion de cette économie numérique doit se faire à l’échelle locale et simultanément avec l’accompagnement des collectivités mais aussi des acteurs de développement local dans leur transformation digitale.

Si  depuis des décennies, très rares sont les sites web communaux qui servent à l’e-gouvernance, ou au marketing territorial, c’est juste qu’il existe des préalables à intégrer pour mieux réussir ces initiatives.

Par exemple en deçà d’une plateforme numérique de vente de produits des terroirs, il y a un coaching des producteurs et transformateurs à intégrer pour la labellisation et le rehaussement de la qualité des produits pour mieux conquérir l’économie numérique mondiale.

Idem  pour les sites web proposés aux mairies ; ils ont besoin en amont d’une bonne stratégie de marketing territorial et d’un bon niveau d’appropriation du digital tant dans la planification locale  que le management communal.

Le tissu économique local sénégalais peut propulser l’économie numérique  à condition que l’on rehausse le  capital technologique des territoires et il peut donner  un meilleur rendu que les activités IT pures qui mobilisent un faible pourcentage de la  population active.

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