Alors que l’Afrique a franchi la barre des 100 000 cas de coronavirus officiellement recensés, certains analystes imaginent une sortie de crise « par le haut ». Cependant, pour qu’un tel scénario puisse se concrétiser, il apparaît nécessaire que le continent capitalise sur cette période historique pour accélérer sa transformation numérique.

« À moyen terme, affirme l’économiste et ancien ministre Kako Nubukpo dans les pages du journal Le Monde, se posera la question des transformations structurelles à mettre en œuvre au sein de l’espace économique africain afin d’augmenter la résilience économique et sociale des populations ». Or, s’il est une transformation sur laquelle chacun s’accorde à dire qu’elle est cruciale pour la résilience économique et sociale actuelle, c’est celle qui relève du numérique.

Les leçons du confinement et du déconfinement

Alors les mesures de confinement, souvent partiel, ont imposées des limites aux déplacements, le déconfinement progressif dans un contexte de propagation du coronavirus installe un « new normal » social qui se résume aux gestes barrières dont la distanciation physique. Tout cela fait que les solutions technologiques sont plus que jamais plébiscitées. Outils de collaboration à distance, VPN, plateformes vidéo et éducatives… Ces solutions sont principalement utilisées pour permettre aux individus et entreprises de rester opérationnels à distance, sans perdre en efficacité ni en organisation. Leur utilisation massive conduit le trafic internet du continent vers de nouveaux records.

En Afrique du Sud par exemple, où l’état de catastrophe naturelle a été déclaré par le chef d’État Cyril Ramaphosa le 15 mars, l’un des principaux fournisseurs de point d’Internet, NAPAfrica, a vu une augmentation substantielle du trafic internet de 1 à 1,1 peu après l’annonce présidentielle. De même, la société Seacom, qui exploite plusieurs des principaux câbles à fibres sous-marins du continent a déclaré avoir constaté une forte augmentation du trafic Internet sur son réseau sur l’ensemble de ses marchés africains.

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Cependant l’appréhension limitée de ces outils et la fragilité des réseaux internet de certains États soulignent aussi la « fracture numérique » continentale. Avec un taux de pénétration estimé à 39,3% sur le premier trimestre 2020 par l’organisation Internet World Stats, l’Afrique est encore contrastée dans son adoption de l’Internet et des outils numériques. Ce qui se traduit par l’exclusion d’une partie de la population qui, en l’absence d’un point d’accès à domicile et en incapacité de se déplacer, se trouve fort réduite dans ses possibles, avec les frustrations et difficultés qu’une telle situation implique. Comment éduquer les jeunes populations rurales en limitant les attroupements sans accès à un matériel connecté à Internet ? Comment permettre aux entreprises de demeurer compétitives et rentables si les solutions technologiques mises à leur disposition ne sont pas viables compte tenu de la vétusté du réseau ? Des questions qui se posent désormais et auxquelles il faudra être en mesure de répondre au plus tôt si nous voulons tirer quelque chose de cette crise.

À ce titre, de nombreux secteurs Tech pourraient se voir renforcer. Le cas du secteur des FinTech est assez intéressant. Au Kenya par exemple, le Président Uhuru Kenyatta a annoncé vouloir favoriser le déploiement du mobile payment pour éviter que les échanges physiques d’argent ne contribuent à la propagation du Covid-19. Dès lors, l’opérateur kényan leader Safaricom a mis en place la gratuité des frais de transactions en dessous de 1 000 shillings kényans (près de 9 euros) en plus de doubler la limite quotidienne de transactions autorisées via son service (de 70’000 à 150 000 shillings – Soit de 610 à 1 310 euros environ). Même scénario dans l’ensemble de la zone UEMOA où les transferts d’argent sont devenus gratuits à partir du 3 avril, pour une durée renouvelable de 30 jours, selon des questions bien spécifiques. À long terme, ces actions devraient nourrir l’adoption du mobile payment et contribuer à renforcer cette « industrie » encore en structuration.

La crise sanitaire actuelle doit nourrir une évolution profonde et réfléchie

Autant d’initiatives qui rendent compte des opportunités générées par ces temps d’une complexité inédite. L’essor de la Health Tech – sur le continent comme à l’international – illustre parfaitement cette situation. Au Nigéria, la start-up LifeBank (qui, à l’origine, facilite l’acheminement de produits médicaux comme le sang ou l’oxygène vers les hôpitaux grâce à sa plateforme) a par exemple lancé une plateforme en ligne permettant aux établissements de santé de dresser l’inventaire des appareils respiratoires, ventilateurs médicaux et lits de soins intensifs qu’ils possèdent dans le but de cartographier les ressources disponibles et d’avoir une visibilité claire de la situation. D’après les premiers résultats, 900 hôpitaux comptabilisés à travers le pays disposent de 109 appareils respiratoires et de 139 lits de soins intensifs. Une application qui pourra servir même après la crise.

L’élan d’innovation conjoncturelle auquel nous pousse – de manière contrainte – la crise sanitaire actuelle doit nourrir une évolution profonde et réfléchie du continent africain sur le plan technologique et numérique par le biais de ses différents acteurs politiques et économiques. Ces nombreux cas d’usages développés sous la nécessité peuvent être mis à profit d’une transformation numérique permettant « d’augmenter la résilience [mais aussi le développement et l’épanouissement] économique et sociale des populations ». C’est ainsi que nous parviendrons à sortir de cette crise « par le haut ».

 

Franck Kié 

Article publié dans La Tribune Afrique 

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