Secoué par de fortes turbulences, le directeur général d’Akilee, Amadou Ly, demeure une énigme pour nombre de Sénégalais. Derrière le garçon bon chic, bon genre, résonne encore un passé tumultueux plein d’enseignements. Très gêné de parler de lui-même, il refuse catégoriquement d’aborder certaines étapes décisives de sa vie.

‘’Que ça soit clair. Je ne peux parler que d’Akilee et de mon parcours à partir du Baccalauréat. Pour la séquence d’avant-Bac, je le ferai peut-être, mais à des moments plus appropriés. Je ne veux pas que les choses soient trop personnalisées…’’. C’était la condition à accepter pour décrocher un entretien avec Amadou Ly, dans l’optique d’échanger sur la trajectoire de ce ‘’génie’’ inconnu du grand public, il y a peu.

Fondateur d’Akilee, start-up sénégalaise spécialisée dans le développement de solutions digitales dédiées à l’efficacité énergétique et aux énergies renouvelables, l’ancien pensionnaire du lycée Abdoulaye Sadji de Rufisque avait, auparavant, décliné notre demande.

Aujourd’hui, alors que les nuages continuent de s’amonceler sur la tête de son bébé, l’homme reste droit dans ses bottes. Sans appréhension particulière sur son avenir ! ‘’Weurseuk, dit-il stoïquement, Yalla moko yoor. A la kouli haal, tu auras ce que tu dois avoir. Moi, c’est comme ça que je conçois les choses’’. Avec beaucoup de sérénité et d’humilité, il ajoute : ‘’Pour être issu d’une famille très pauvre, pour avoir vécu pendant des années dans les difficultés, je n’ai pas d’appréhension sur ce qu’est la galère… Parce que je l’ai déjà connue. C’est comme quelqu’un qui a déjà connu la mort et qui revient à la vie. S’il doit encore mourir, peut-être qu’il ne va pas l’appréhender comme quelqu’un qui n’a jamais connu cet état. Dans ma vie, j’ai connu toutes les galères’’, déclare le DG d’Akilee.

Sous les feux de la rampe depuis quelques mois, le docteur-ingénieur en physique, un des rares, pour ne pas dire le seul Sénégalais à avoir travaillé dans la construction d’une centrale nucléaire, se rappelle les péripéties de son retour au pays natal, suite à l’accession de Macky Sall à la magistrature suprême. Dans la foulée, le nouveau président lance un appel aux Sénégalais d’ici et d’ailleurs pour la construction du pays.

De Paris, l’ancien d’Electricité de France (EDF) décide d’abandonner confort, privilèges et carrière pour répondre à l’appel de la patrie. Le premier grand obstacle fut le refus diplomatique de certains membres de son proche entourage, particulièrement de sa maman, femme au foyer. Amadou Ly s’en souvient, le sourire en coin. ‘’Je me rappelle que ma mère me demandait : ‘Est-ce que tu as bien réfléchi à ce que tu veux faire ?’ Est-ce que… Est-ce que… Elle avait fini par me dire : ‘Si ça ne dépendait que de moi, tu allais encore rester quelque temps.’ J’avais compris que c’était une façon de dire non, sans vouloir dire non. Mais l’appel du pays a finalement pris le dessus sur toutes les autres considérations’’.

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Sur plusieurs options à lui offertes, le jeune ingénieur, alors âgé de moins de 30 ans, choisit le moins assuré : l’entrepreneuriat. D’abord, c’est i-NES qui ne faisait que l’ingénierie-conseil, ensuite la fameuse Akilee qui ambitionne ou ambitionnait, dans un proche avenir, d’aller à l’assaut du marché sous-régional et régional. ‘’En 2022, disait sans complexe le fondateur de la start-up, Akilee sera le partenaire clef des opérateurs électriciens de la CEDEAO, pour les aider à mieux comprendre et servir leurs clients, dans une dynamique de digitalisation de leurs processus’’.

Comment est née Akilee

A l’origine, il y avait juste un boitier, un costume et une pizza. Aujourd’hui, il y a Akilee (intelligence, en pulaar), la langue de son fondateur Amadou Ly. Pour en comprendre la genèse, il faudra remonter en 2014, quand il n’y avait ni Senelec ni Etat du Sénégal, encore moins Mouhamadou Makhtar Cissé. Toute une histoire contée, avec fierté, par le ‘’self made man’’. Il précise : ‘’… i-NES a été notre première entreprise, quand je suis rentré au Sénégal. Je l’avais mise en place avec Victor Ndiaye du cabinet Performance Group. Nous faisions juste dans l’ingénierie-conseils. En 2014, j’ai décidé de faire évoluer les activités pour développer des solutions informatiques permettant de suivre les consommations d’énergie. Ça reste du conseil comme avant, mais du conseil en temps réel et pour plus grande masse.’’

Il lui fallut ainsi le fameux boitier qui permet de récupérer les données des consommations d’énergie, ainsi qu’un bon informaticien. Homme farci de grandes ambitions, Amadou savait où trouver le précieux outil, mais n’avait encore aucune idée sur son futur informaticien. Sur le chemin de la France, son ami Samba Laobé Ndiaye lui demande de lui apporter des costumes qu’il avait laissés au Gabon et qui lui ont été ramenés à Dakar. Parti pour remettre les costumes à Samba Laobé, après avoir acheté le boitier chez son partenaire à Paris, le jeune entrepreneur était loin de se douter qu’il allait trouver chez ce dernier l’informaticien qui devait compléter l’embryon Akilee.

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‘’En fait, par un pur hasard, quand j’ai débarqué chez Samba, je suis entré chez lui avec le boitier que j’aurais bien pu laisser dans la voiture. Entre ingénieurs curieux, il m’a demandé ce que c’est ce boitier. Je lui ai alors expliqué ce que je voulais faire. Je l’informais en même temps qu’il me faut juste un bon informaticien. Et pendant que je lui disais ça, je me suis immédiatement souvenu que Samba est un très bon informaticien’’, confie le spécialiste.

Ainsi, ce qui était parti pour un court tête-à-tête, juste pour rendre le colis, a été transformé en séance de travail de plusieurs tours d’horloge. ‘’Nous avons fini vers les coups de 22 h. Et comme son épouse n’était pas là, nous avions acheté des pizzas pour le dîner. C’est sur le carton de cette pizza qu’on a commencé à esquisser ce qu’étaient les premiers schémas de ce qui allait devenir Akilee. Walahil anzim !’’, insiste le Hal Pulaar profondément enfoui dans ses racines.

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Le duo se joint ainsi au célèbre Victor Ndiaye pour mettre en place la start-up, toujours sous le label i-NES. L’enfant de Keur Massar se plait d’ailleurs à rappeler qu’avant d’avoir Senelec dans son giron, il avait commencé à travailler avec la Sonatel, dont il gère des centaines de sites depuis 2016. Avec la société nationale d’électricité, les négociations avaient commencé en 2015, sous le règne de Pape Dieng, avant d’être finalisées sous le magistère de son successeur Mouhamadou Makhtar Cissé. A ceux qui soutiennent qu’il n’apporte rien de nouveau à la société d’électricité, il rétorque : ‘’D’abord, dire qu’on n’apporte rien de nouveau est archi-faux.

On fait des choses que Senelec n’a jamais fait jusqu’à notre arrivée. Rien que le fait d’apporter des services de suivi de la consommation pour les clients, Senelec ne l’a jamais fait. Ce que Senelec faisait, c’est collecter des données pour faire sa facturation…’’ Le dire, ce n’est nullement remettre en cause les compétences qu’il y a dans cette entreprise, tient-il à préciser. ‘’Savent-ils faire ou non ? Moi, je suis la première personne à reconnaitre qu’il y a des ingénieurs très compétents, à la Senelec, pour faire. Mais la question c’est de voir s’il s’agit de leur métier. En fait, ce n’est tellement pas leur métier qu’ils ont signé un contrat avec une compagnie chinoise qui s’appelle Kaifa, depuis 2014, pour gérer les clients grands comptes. Encore une fois, nous faisons plus que ce que faisait cette entreprise chinoise. D’ailleurs, je me demande pourquoi, tant que c’était la Chinoise, personne ne disait absolument rien.’’

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Né à Dakar, il y a 38 ans, ayant grandi entre Guédiawaye, Rufisque et Keur Massar où habite sa famille depuis 24 ans, le DG d’Akilee a eu comme premier client au Sénégal le groupe NMA Sanders avec son PDG feu Ameth Amar. C’est un auditeur qui vendait la mèche, lors de son passage au ‘’JDD’’ d’iRadio, récemment. Ce dernier affirmait l’avoir vu tirer des câbles dans l’entreprise du défunt milliardaire. ‘’C’est vrai que ce témoin semblait bien me connaitre’’, confie-t-il très décontracté. Avant d’enchainer : ‘’NMA a effectivement été le premier client qui m’a payé. J’avais rencontré feu Ameth Amar à Espace Japoo – un réseau pour favoriser les rencontres et échanges entre cadres sénégalais établis en France. Il était, une fois, notre invité. Quand je suis rentré, je l’ai appelé pour lui proposer mes services et il m’a donné tout de suite ma chance. Aujourd’hui même (vendredi dernier) on a reçu un bon de commande de NMA Sandres’’.

Pour ses amis d’enfance, ses camarades de classe au lycée Abdoulaye Sadji où il a eu son Baccalauréat au début des années 2000, Amadou Ly est tout simplement un crac, une fierté pour toute une génération. ‘’On était dans la même classe, en 1re S2, avant d’être séparés en terminale. Il était déjà un crack, très bon partout, surtout dans les matières scientifiques, en Maths et PC. Il faisait partie de ceux qui participaient le plus aux cours. Il avait toujours de très, très bonnes notes. Sauf en allemand où on peinait un peu avec Mme Sembène’’, se remémore Souleymane Sèye, nostalgique.

Passionné d’informatique, de basket, Amadou était aussi ‘’the best’’, lors des jeux de Formule 1. ‘’Il faisait toujours partie des premiers dans ce game. Mais en basket, il était un piètre joueur, même s’il aimait bien’’, renchérit le technicien de labo dans une clinique sise à Rufisque.

Avec Amadou Gassama, Issa Dieng et Camara, tous devenus de grands scientifiques par la suite, ils étaient presque tout le temps ensemble, entre le lycée, la place Gabard de Rufisque et Ndeunkou chez Souleymane. ‘’C’est un homme très sociable. Un génie pur et dur ; c’est vraiment une fierté pour notre génération’’, se réjouit le Rufisquois.

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Titulaire d’un doctorat en physique en 2009, Amadou Ly avait rejoint l’Institut polytechnique de Grenoble en 2003. En 2006, il est recruté par EDF qu’il va quitter 7 ans plus tard. Un long chemin parsemé d’embûches. Avec humilité, il précise : ‘’C’est vrai que ce n’était pas facile. Mais, il n’y a rien d’extraordinaire. Presque tous les étudiants sénégalais en France vivent la même chose. Commencer les cours à 8 h, terminer à 18 h ; démarrer le MacDo à 19 h pour terminer à 23 h, ça fait quand même des journées assez longues pendant 4 ou 5 ans ; jusqu’au cycle d’ingénieur. Ce n’est qu’à partir du doctorat que tu commences à gagner suffisamment d’argent pour ne pas avoir besoin de travailler à côté pour prendre en charge le loyer, la nourriture…. Sans oublier qu’on commence à envoyer de l’argent au Sénégal, dès qu’on commence à travailler.’’

Sur la page Facebook de Souleymane Sèye, les messages de soutien et de sympathie ont explosé après un petit message de soutien au camarade de classe qu’il n’a plus revu depuis plus de 20 ans. Toutefois, sur la page comme au niveau de l’opinion publique en général, Amadou est loin de faire l’unanimité. Lallia Ebène Sarr ne se gêne pas : ‘’On aime bien son parcours, mais nous aimons plus ce qui nous appartient, la patrie, notre cher Sénégal. Qu’il réussisse, c’est une fierté. Mais que le Sénégal soit debout, c’est encore mieux.’’ Pendant ce temps, ses camarades invoquent surtout son patriotisme, son talent, sa piété pour bétonner sa défense. ‘’Je l’ai connu très correct, pieux et talentueux. Il n’a besoin de personne pour réussir’’.

Orienté vers les nouvelles technologies, dans les services énergétiques innovants, Akilee arrivait pourtant à créer une grande émulation auprès de la diaspora sénégalaise, de par ses ambitions, la qualité de ses projets, leur envergure, les défis à relever… ‘’Des gens sont prêts à renoncer à leur équilibre, à leurs perspectives à l’étranger, pour revenir dans notre pays où il y a aussi des défis énormes. Honnêtement, si ce n’était que pour l’argent, nous ne serions jamais rentrés. Nous nous sentions très bien là où on était’’.

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A tous les jeunes, il recommande : ‘’Il faut juste croire en soi. L’école est là. La chance est là pour tout le monde. L’essentiel est de travailler avec professionnalisme et abnégation. Si tu es menuisier, fais-le avec la plus grande rigueur pour être parmi les meilleurs. Si tu es balayeur, fais-le avec la même rigueur. Si tu es étudiant, il faut se donner au maximum pour réussir.’’ Pour ce qui est de son sort, Souleymane Sèye est très optimiste : ‘’De toute façon, dit-il, on peut tuer Akilee, mais personne ne pourra tuer ce qu’Amadou a dans le cerveau.’’

Avec Enquête (repris par seneplus.com)

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