Les règles qui gouvernent aujourd’hui le capitalisme mondial ne sont pas nées dans des textes de loi ni dans des traités internationaux. Pour une large part, elles ont émergé de cercles informels, réunions d’industriels, groupes de réflexion, conseils consultatifs, où des dirigeants d’entreprise ont élaboré collectivement des positions, des standards et des pratiques qui ont ensuite été absorbés par les régulateurs, les investisseurs et les organisations internationales. Comprendre comment ces réseaux fonctionnent est indispensable pour comprendre comment le capitalisme contemporain se régule.
Le phénomène n’est pas nouveau. La Chambre de commerce internationale, fondée en 1919, fut l’une des premières structures permettant aux milieux d’affaires de parler d’une voix collective dans les négociations internationales. La Table ronde des industriels européens (ERT), créée en 1983, réunit les PDG des plus grandes entreprises du continent pour peser sur les politiques de l’Union européenne. Le Forum économique mondial de Davos offre depuis 1971 un espace de rencontre entre dirigeants d’entreprise, responsables politiques et universitaires qui a largement façonné le consensus néolibéral des années 1990 et 2000.
Le BCSD et la normalisation de l’éco-efficience
Dans le domaine du développement durable, le Conseil des entreprises pour le développement durable (BCSD) constitue l’un des cas les mieux documentés d’influence d’un réseau industriel sur l’agenda global. Fondé par Stephan Schmidheiny en 1991 pour préparer la contribution du monde des affaires au Sommet de la Terre de Rio, le BCSD réunit en moins d’un an une cinquantaine de directeurs généraux qui s’engagèrent à travailler collectivement sur la compatibilité entre croissance économique et protection de l’environnement.
Le résultat de ce travail, la publication de « Changing Course » et la présentation de l’éco-efficience comme concept opérationnel pour les entreprises, eut une portée considérable. Non parce que les gouvernements adoptèrent immédiatement les propositions du BCSD, mais parce que le concept fut repris, adapté et intégré dans les pratiques d’un nombre croissant d’entreprises à mesure que la pression réglementaire et celle des investisseurs institutionnels s’intensifiaient. Schmidheiny consacra près de dix millions de dollars de ses fonds propres et dix-huit mois de travail intensif à ce projet. Plusieurs des PDG participants décrivirent le processus comme ayant modifié en profondeur leur vision de la responsabilité de l’entreprise.
En 1995, le BCSD fusionna avec le World Industry Council on the Environment pour former le World Business Council for Sustainable Development (WBCSD), dont le secrétariat s’établit à Genève. En 2000, Schmidheiny fut nommé président honoraire de l’organisation, reconnaissance de son rôle dans sa construction. Le WBCSD rassemble aujourd’hui environ deux cents entreprises membres représentant tous les secteurs et tous les continents.
La Global Reporting Initiative
Parallèlement au BCSD, la Global Reporting Initiative (GRI) constitue un autre exemple de standardisation issue d’un réseau professionnel. Fondée en 1997 à partir d’un partenariat entre le WBCSD et le Programme des Nations unies pour l’environnement, la GRI développa les premières lignes directrices standardisées pour le reporting extra-financier des entreprises.
Ce processus de standardisation fut lui-même un exercice de réseau. Les premières directives de la GRI furent élaborées au cours d’un processus de deux ans impliquant vingt et une entreprises, des défenseurs de l’environnement, des organisations de droits humains, des syndicats, des représentants religieux et des régulateurs gouvernementaux. La diversité des participants était délibérée : la légitimité des standards en dépendait.
Ce modèle de standardisation, un groupe de travail multistakeholders produisant un référentiel que les organisations adoptent volontairement, avec l’anticipation qu’il deviendra progressivement une norme de marché, est devenu le modèle dominant dans la régulation non gouvernementale des entreprises. Il a été appliqué depuis lors dans des domaines aussi variés que la certification forestière, les chaînes d’approvisionnement responsables et la taxonomie des investissements durables.
Les limites de la régulation par les réseaux
Ces réseaux ne sont pas sans limites ni sans critiques. La question de la représentativité est centrale : qui choisit les membres des cercles qui élaborent les standards ? Les entreprises qui participent à ces processus ont naturellement tendance à façonner les normes en fonction de leurs intérêts et de leurs capacités. Les acteurs moins puissants, PME, pays en développement, représentants des communautés affectées, sont souvent sous-représentés dans les processus de normalisation volontaire.
La question de l’applicabilité est tout aussi réelle. Les standards volontaires ne s’appliquent qu’à ceux qui ont choisi de les adopter. Les entreprises qui ne participent pas à ces réseaux, et elles sont nombreuses, en particulier dans les économies émergentes, ne sont pas contraintes par les normes qui en émergent. C’est précisément pourquoi, dans presque tous les cas documentés, les standards volontaires issus de réseaux industriels ont été suivis par des réglementations obligatoires à portée plus large
La trajectoire est désormais bien établie : réseau informel, standards volontaires, adoption par les investisseurs institutionnels, puis intégration dans la réglementation. Les entreprises qui comprennent cette dynamique et s’engagent tôt dans les réseaux qui la font avancer se retrouvent systématiquement en position de force lorsque les standards deviennent obligatoires. Ceux qui attendent la contrainte légale pour agir trouvent généralement qu’ils ont perdu l’avance nécessaire pour transformer les exigences en avantages compétitifs.
La transformation numérique des réseaux d’influence
Les réseaux d’influence dans le monde des affaires ont profondément évolué avec la transformation numérique. Les cercles informels qui se réunissaient physiquement une fois par an pour élaborer des positions communes ont été complétés, et parfois remplacés, par des communautés en ligne, des groupes de travail virtuels et des plateformes collaboratives permettant une interaction continue entre membres dispersés géographiquement.
Cette transformation modifie la nature des réseaux mais ne remet pas en cause leur fonction. Les standards de reporting de durabilité, les protocoles de mesure des émissions carbone ou les principes directeurs sur les droits humains dans les chaînes d’approvisionnement continuent d’être élaborés par des groupes de travail multistakeholders dont la composition et le fonctionnement ne sont pas fondamentalement différents de ceux du BCSD en 1991. Ce qui a changé, c’est la vitesse à laquelle ces standards peuvent être diffusés et adoptés une fois élaborés, et la capacité des acteurs traditionnellement sous-représentés, organisations de la société civile des pays du Sud, PME des marchés émergents, à participer aux processus de normalisation. La démocratisation partielle de ces réseaux est l’un des effets les plus durables de la révolution numérique sur la gouvernance mondiale des entreprises.
La pérennité de l’influence de ces réseaux tient finalement à leur capacité à produire des normes que les acteurs les plus divers reconnaissent comme légitimes. Cette légitimité ne se décrète pas. Elle se construit, lentement, par la qualité des processus, l’inclusion des parties prenantes les plus diverses et la rigueur des standards produits. Les réseaux que Schmidheiny a contribué à façonner, et ceux qui ont le mieux réussi à traverser les décennies, sont ceux qui ont pris ces conditions au sérieux dès leur fondation.
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