Le Sénégal prévoit de consacrer près de deux milliards de dollars à la mise en œuvre de son New Deal Technologique au cours des dix prochaines années. Présentée à Genève, lors du Forum 2026 du Sommet mondial sur la société de l’information (WSIS), cette stratégie regroupe 54 projets structurants répartis entre 12 programmes nationaux.
Porté par le ministre des Télécommunications et du Numérique, Samba Diouf, le programme vise à renforcer la souveraineté numérique du pays, moderniser les services publics, développer les compétences et stimuler la création de valeur dans l’économie numérique.
Lors d’une session consacrée aux stratégies numériques du Sud global, le ministre a présenté le numérique comme un levier de transformation économique et sociale, au-delà de la seule modernisation des infrastructures.
« La transformation digitale que nous voulons construire n’est pas seulement une transformation technologique. C’est une transformation sociale pour tout le pays », a-t-il déclaré devant des représentants du secteur public, des opérateurs télécoms, des entreprises technologiques et des partenaires internationaux.
Le gouvernement entend notamment réduire la dépendance du Sénégal à l’égard des technologies et infrastructures étrangères. « Nous ne voulons pas être un pays qui subit la technologie ou qui la consomme. Nous voulons la coordonner, l’opérer et la protéger nous-mêmes », a ajouté Samba Diouf.
Souveraineté, infrastructures publiques et compétences
Le New Deal Technologique repose sur trois orientations principales : la souveraineté numérique, la construction d’infrastructures publiques digitales et le renforcement du capital humain.
Le premier axe porte sur la maîtrise des technologies jugées stratégiques. Il comprend le développement d’un cloud souverain, le renforcement de la cybersécurité et l’adoption de solutions d’intelligence artificielle adaptées aux priorités nationales.
L’objectif affiché est de permettre au Sénégal de mieux contrôler ses données, de sécuriser ses infrastructures critiques et de limiter sa dépendance vis-à-vis des grandes plateformes technologiques étrangères.
Le deuxième volet concerne la mise en place d’une Infrastructure Publique Digitale, ou Digital Public Infrastructure. Ce dispositif doit assurer l’interconnexion entre les administrations, les citoyens et les entreprises, afin de simplifier l’accès aux services publics et d’accélérer la dématérialisation des procédures.
Les autorités souhaitent construire un socle numérique commun sur lequel pourront s’appuyer les services d’identité, de paiement, d’échange de données et d’accès aux prestations administratives.
Le troisième axe est consacré à la formation et à l’innovation. Le gouvernement veut renforcer les compétences des jeunes dans les métiers du numérique, tout en leur permettant de mieux exploiter les possibilités offertes par l’intelligence artificielle.
« Le fondement clé de cette montée en compétences, c’est de s’assurer que nos jeunes puissent bénéficier de l’IA et l’utiliser pour détecter et saisir davantage d’opportunités », a expliqué Samba Diouf.
Conserver davantage de valeur sur le continent
La question de la valeur générée par l’économie numérique a occupé une place centrale dans les discussions. Plusieurs participants ont relevé le décalage entre les investissements réalisés par les pays africains dans les infrastructures et les revenus captés par les grandes plateformes internationales.
Alors que les États et les opérateurs financent les réseaux de télécommunications, les centres de données et l’accès à la connectivité, une part importante de la valeur issue des usages, des données et des services numériques continue d’être transférée hors du continent.
Pour Fatou Ndiaye Diop Blondin, représentante du Fonds de Développement du Service Universel des Télécommunications, l’élargissement de l’accès à Internet ne suffit plus.
« L’accès universel doit désormais s’accompagner d’une capacité à héberger, sécuriser et valoriser localement nos données », a-t-elle déclaré.
Amadou Moctar Ndiaye, représentant de MTN Sénégal, a de son côté appelé à une adaptation des cadres réglementaires aux évolutions du marché. Il a estimé que la valeur créée par les services numériques devait contribuer davantage au financement et au développement des écosystèmes nationaux.
Faire émerger des champions africains
Les représentants du secteur privé ont également insisté sur la nécessité d’améliorer les conditions de croissance des entreprises technologiques africaines.
Le directeur général de Wave Sénégal, Malick Gueye, a plaidé pour un environnement réglementaire, économique et financier permettant aux entreprises du continent de changer d’échelle.
« L’Afrique dispose des talents et des usages. Le défi consiste désormais à créer les conditions permettant à nos entreprises numériques de grandir à l’échelle mondiale », a-t-il déclaré.
L’administrateur délégué de GAINDE 2000, Ibrahima Nour Eddine Diagne, a pour sa part souligné l’importance de concevoir des plateformes répondant aux besoins locaux tout en restant compétitives sur les marchés internationaux.
Selon lui, la souveraineté numérique ne repose pas uniquement sur la localisation des données. Elle suppose également une capacité à développer des technologies, des services et des modèles économiques conçus sur le continent.
Une régulation confrontée à des enjeux transfrontaliers
L’essor de l’intelligence artificielle, des plateformes mondiales et des infrastructures satellitaires pose également de nouveaux défis aux autorités de régulation.
Cheikh Ahmadou Bamba Fall, conseiller technique pour la coopération allemande à la GIZ, a appelé à renforcer la coordination entre les États, les régulateurs et le secteur privé.
« Les défis numériques sont désormais transfrontaliers ; les réponses doivent l’être également », a-t-il déclaré.
Christian Thiam, responsable du design pédagogique et de l’assurance qualité du programme FORCE-N, a également défendu une gouvernance construite collectivement.
Porté par l’Université numérique Cheikh Hamidou Kane et la Fondation Mastercard, FORCE-N intervient dans le renforcement des compétences, de l’emploi et de l’entrepreneuriat dans le numérique.
« Aucun acteur ne peut réguler seul l’économie numérique mondiale. La gouvernance doit être construite collectivement », a estimé Christian Thiam.
Une unité chargée du suivi des projets
Pour assurer l’exécution du New Deal Technologique, le gouvernement prévoit la mise en place d’une unité chargée du suivi et de l’évaluation des différents projets.
Cette structure devra mesurer leurs effets économiques, sociaux et environnementaux et veiller au respect des objectifs et du calendrier de mise en œuvre.
Le coût global du programme, estimé à près de deux milliards de dollars sur dix ans, devra mobiliser des ressources publiques, des partenaires au développement et des investissements du secteur privé.
Samba Diouf a insisté sur la nécessité d’accélérer l’exécution des projets après plusieurs années consacrées à l’élaboration de politiques et de stratégies numériques.
« Nous voulons passer de la stratégie à la mise en œuvre. Il est maintenant temps d’accélérer et de faire du New Deal Technologique une réalité », a-t-il affirmé.
À travers cette présentation au WSIS 2026, le Sénégal a défendu une approche du numérique fondée sur la souveraineté, la création de valeur locale et le développement des compétences.
Dakar souhaite ainsi se positionner comme un pôle technologique régional, tout en portant une vision plus large pour les pays du Sud global : celle d’États qui ne se limitent plus à consommer des technologies développées ailleurs, mais qui investissent dans leurs propres infrastructures, leurs entreprises et leur capacité d’innovation.