Pendant longtemps, la puissance des États s’est mesurée à leur territoire, à leurs ressources naturelles ou à leurs capacités industrielles. À l’ère numérique, elle repose aussi sur la maîtrise d’infrastructures stratégiques, énergie, semi-conducteurs, réseaux, centres de données et capacités de calcul. Avec l’intelligence artificielle, une nouvelle dimension s’impose : la puissance dépend désormais de la capacité d’une société à transmettre sa mémoire aux machines. Comme un historien dépend des archives auxquelles il accède, les modèles d’IA ne connaissent que ce qui a été produit, documenté et rendu accessible. Cheikh Anta Diop a montré combien la maîtrise du récit historique conditionne la place d’une civilisation dans l’histoire. Achille Mbembe nous éclaire en rappelant que les archives ne sont jamais neutres : elles déterminent ce qui mérite d’être conservé et transmis comme savoir légitime. À l’ère de l’intelligence artificielle, cette fonction se déplace vers les corpus qui alimentent les modèles. Longtemps garantes de la mémoire collective, les archives deviennent ainsi une infrastructure stratégique, au même titre que les semi-conducteurs, les capacités de calcul ou les centres de données. C’est à cette lumière qu’il convient d’appréhender la situation du continent africain.
Une ambition continentale confrontée à trois fractures
L’Afrique participe déjà à cette transformation. Le continent produit les données qui alimentent l’économie mondiale de la connaissance et les futurs modèles d’intelligence artificielle. La question n’est donc plus de savoir s’il prendra part à cette révolution, mais s’il conservera la maîtrise de la mémoire numérique qu’il contribue à constituer. Contrairement à une idée largement répandue, l’Afrique ne manque pas de vision stratégique. L’Union Africaine a posé les fondations d’une gouvernance numérique avec la Stratégie de transformation numérique pour l’Afrique (2020-2030), le Cadre stratégique africain sur les données (2022), la Stratégie continentale sur l’intelligence artificielle (2024) et le Protocole sur le commerce numérique de la ZLECAf. Les organisations régionales, notamment la CEDEAO, prolongent cette dynamique, tandis que le Centre africain de recherche sur l’intelligence artificielle de Brazzaville en constitue une première concrétisation. Le défi est désormais celui de l’exécution. L’Afrique ne représente encore qu’environ 1 % de la capacité mondiale des centres de données. Le challenge est de transformer cette ambition en infrastructures, capacités de calcul, compétences et institutions. Trois fractures continuent en effet de limiter cette ambition. La première est celle de l’absence. Une part importante des archives, des décisions de justice, des publications scientifiques, des langues africaines et des savoirs traditionnels demeure insuffisamment numérisée. Alors que le continent compte près de 2 000 langues, soit près d’un tiers du patrimoine linguistique mondial, elles représentent à peine 0,1 % des contenus disponibles en ligne. Une étude publiée en 2025 montre que seules 42 langues africaines sont représentées de manière significative dans les grands modèles de langage, dont seulement quatre : l’amharique, le swahili, l’afrikaans et le malgache. S’y ajoute la dispersion du patrimoine documentaire. Comme l’a montré Elara Bertho, certains manuscrits rédigés en arabe ou dans des langues africaines furent longtemps catalogués comme de simples « Corans », alors qu’ils renferment des traités, des correspondances et des commentaires d’une valeur historique majeure. Les manuscrits de Tombouctou montrent toutefois qu’une politique ambitieuse de sauvegarde et de numérisation est possible. La deuxième fracture est celle de la fragmentation. Les ressources informationnelles existent, mais demeurent dispersées, peu interopérables et rarement organisées en corpus exploitables. La troisième est celle de l’extraction. Une part croissante des données produites en Afrique est collectée, stockée, traitée et valorisée hors du continent, prolongeant dans l’économie numérique une logique ancienne d’exportation des ressources et d’importation de la valeur ajoutée. Cette dynamique rejoint les analyses de Nick Couldry et Ulises A. Mejias sur le data colonialism. L’industrie de l’annotation l’illustre : des milliers de travailleurs africains contribuent à entraîner les modèles d’intelligence artificielle, tandis que leurs langues restent largement absentes des systèmes qu’ils alimentent. L’enjeu n’est donc pas de retenir les données derrière des frontières numériques, mais d’en maîtriser les conditions de collecte, de circulation, de valorisation et, lorsque l’intérêt stratégique le justifie, de garantir leur hébergement sur des serveurs situés sur le continent. La souveraineté numérique reposera moins sur l’accumulation des données que sur la capacité à organiser des corpus fiables, interopérables et gouvernés, capables de transmettre une représentation fidèle de la diversité du continent.
Vers un patrimoine numérique stratégique
Les grandes ruptures technologiques ont souvent conduit à l’émergence de nouvelles catégories juridiques. Après la propriété industrielle, le patrimoine culturel ou les ressources génétiques, l’intelligence artificielle ouvre une nouvelle séquence : les corpus numériques deviennent les supports d’une mémoire appelée à façonner les futurs systèmes d’intelligence artificielle. Nous proposons de qualifier de patrimoine numérique stratégique l’ensemble des corpus dont la préservation, l’intégrité et la gouvernance présentent un intérêt majeur pour la souveraineté d’un État. Leur valeur réside moins dans les informations qu’ils contiennent que dans leur capacité à structurer les connaissances sur lesquelles s’appuieront les futurs modèles. À l’ère de l’intelligence artificielle, les archives ne conservent plus seulement le passé : elles conditionnent les connaissances de demain. Cette notion prolonge le droit des archives. Il ne s’agit plus seulement de préserver des documents, mais les ressources permettant aux futurs modèles de comprendre une société, son droit, ses langues, sa culture et son histoire. Elle peut s’appuyer sur un mécanisme juridique éprouvé : le dépôt légal. Institué en France dès 1537, puis étendu aux œuvres audiovisuelles, aux logiciels, aux bases de données et aux publications diffusées sur Internet, il poursuit un objectif inchangé : assurer la conservation du patrimoine documentaire national. De nombreux États africains disposent déjà d’un régime comparable, encore peu adapté au numérique. Sous la colonisation, le dépôt légal des publications d’Afrique occidentale et équatoriale française s’effectuait auprès de la Bibliothèque nationale à Paris : la mémoire imprimée du continent était conservée hors d’Afrique. L’économie des données reproduit aujourd’hui cette logique d’extraction. Adapter le dépôt légal à l’intelligence artificielle constituerait un levier de souveraineté immédiatement mobilisable. Il ne s’agirait plus seulement de conserver les publications, mais de documenter les corpus d’intérêt stratégique. Cette logique existe déjà : le règlement européen sur l’intelligence artificielle impose aux fournisseurs de modèles d’IA à usage général de publier une documentation sur l’origine des données et les méthodes de collecte utilisées pour leur entraînement. L’Afrique pourrait s’en inspirer pour élaborer son propre cadre de gouvernance. Comme l’écrivait Mireille Delmas-Marty, les défis contemporains imposent d’articuler souveraineté, coopération et intérêt commun. Cette exigence vaut pleinement pour les corpus numériques. L’enjeu n’est pas de juxtaposer des patrimoines nationaux, mais de construire un patrimoine numérique stratégique africain articulant les politiques des États, des communautés économiques régionales et de l’Union Africaine. Une question demeure pourtant essentielle : si les archives ne sont jamais neutres, qui décidera de ce qui mérite d’être conservé ? L’intelligence artificielle amplifie cette interrogation : un même corpus peut désormais influencer les réponses apportées à des millions d’utilisateurs. La réponse ne réside pas dans une neutralité illusoire, mais dans une gouvernance pluraliste fondée sur la transparence des critères de sélection, la traçabilité des corpus et la documentation des choix opérés. Une telle gouvernance devrait associer archivistes, juristes, chercheurs, linguistes et détenteurs de savoirs traditionnels afin de faire de ce patrimoine un bien commun plutôt qu’un instrument de pouvoir.
Protéger et gouverner la mémoire des machines
À mesure que les corpus deviennent des infrastructures stratégiques, ils deviennent aussi des cibles. Les cyberattaques, les rançongiciels, les campagnes de désinformation ou les techniques de data poisoning ne compromettent plus seulement des systèmes d’information ; elles altèrent les connaissances sur lesquelles apprendront les futurs modèles d’intelligence artificielle. Gouverner un patrimoine numérique stratégique suppose d’en garantir la disponibilité, l’intégrité, la traçabilité et l’authenticité. Cette question dépasse déjà le seul champ théorique. L’action engagée par The New York Times contre OpenAI et Microsoft ne porte pas uniquement sur le droit d’auteur ; elle interroge le statut juridique des corpus utilisés pour entraîner les modèles. Plus largement, elle soulève une question essentielle : à quelles conditions une ressource informationnelle devient-elle un bien stratégique ? Le Protocole de Nagoya offre un précédent éclairant. En subordonnant l’accès aux ressources génétiques au consentement de leurs détenteurs et au partage des bénéfices, il montre que le droit sait créer de nouveaux régimes lorsqu’une ressource acquiert une valeur stratégique. Sans assimiler les corpus numériques aux ressources biologiques, il ouvre une piste de réflexion pour leur gouvernance. Cette mutation appelle une nouvelle manière de réguler. Les modèles d’intelligence artificielle traversent les frontières entre télécommunications, audiovisuel, données personnelles, propriété intellectuelle et concurrence, remettant en cause des régulations conçues par secteurs. La réponse réside dans une gouvernance transversale fondée sur la coopération entre autorités, des expérimentations encadrées (regulatory sandboxes), une évaluation régulière des normes et le renforcement des compétences techniques des régulateurs. Le Sénégal en offre une illustration. En 2024, l’Autorité de régulation des télécommunications et des postes (ARTP) a réuni régulateurs, chercheurs, opérateurs, médias et société civile afin de renforcer la cohérence de la gouvernance numérique ». Comme le souligne le professeur Issa Isaac Sissokho dans son ouvrage Réguler en Afrique à l’ère des innovations disruptives du numérique, une plateforme de régulation transversale favorise le partage de l’information, la cohérence réglementaire et l’adaptation coordonnée des normes. Cette approche s’est également illustrée lors du sommet AI for Good à Genève, où le Sénégal était représenté par une importante délégation réunissant plusieurs autorités de régulation. Cette mobilisation, à la hauteur des enjeux, a facilité les échanges entre institutions et témoigne d’une volonté de construire une gouvernance coordonnée de l’intelligence artificielle. Cette approche gagnerait à être étendue aux communautés économiques sous-régionales, puis à l’Union africaine, afin de construire un espace numérique africain fondé sur des règles interopérables.
Pour l’Afrique, le temps de la prise de conscience est passé ; celui de l’action est venu. Le continent ne peut se limiter à produire des données ou à consommer des technologies développées ailleurs. Il doit constituer, gouverner et protéger son patrimoine numérique stratégique afin que ses langues, ses savoirs, ses institutions et son histoire nourrissent les futurs modèles d’intelligence artificielle. Les corpus numériques sont devenus une infrastructure de puissance. Les États qui les maîtriseront façonneront les connaissances sur lesquelles s’appuieront les intelligences artificielles de demain. Pour l’Afrique, l’enjeu est d’en faire un levier de souveraineté, de développement et d’influence. Si elle n’organise pas dès aujourd’hui son patrimoine numérique stratégique, d’autres continueront à la dominer.
Par Christophe Ravel