Le droit international humanitaire (DIH) repose sur un postulat rarement formulé : tuer à distance coûte cher. Il faut une armée, un budget, une chaîne de commandement, donc, le plus souvent, un État. C’est parce que l’on sait qui tire que l’on peut lui demander des comptes. L’intelligence artificielle ébranle ce postulat.
L’Humanitarium 2026, organisé à Dakar par le CICR en partenariat avec l’Ambassade de Suisse et le ministère sénégalais de l’Intégration africaine, des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’Extérieur, auquel j’ai pris part en qualité de chercheur au LABES (Laboratoire des sciences sociales), IFAN, en a fourni une illustration saisissante. Les débats ont confirmé une intuition au cœur de mes travaux sur la gouvernance de l’IA militaire : le risque ne tient plus seulement à la sophistication des armes, mais à leur accessibilité.
Cet article en propose une lecture. Il montre d’abord comment l’IA transforme la décision militaire (I),puis propose un cadre d’analyse fondé sur trois dynamiques (II). Il en tire les conséquences pour le DIH dans un contexte asymétrique (III), avant de formuler des propositions de gouvernance (IV).
I. L’IA dans la décision militaire : du copilote à l’agent
1. Un commandement saturé
Les postes de commandement font face à un afflux d’informations sans précédent : capteurs, drones, imagerie satellitaire, sources ouvertes, interceptions. Ce volume excède ce qu’un état-major peut absorber en temps utile. Or un officier saturé décide moins bien et vérifie moins, alors même que le respect du DIH exige du temps de jugement : distinguer le combattant du civil, apprécier la proportionnalité, prendre les précautions dans l’attaque.
L’IA peut desserrer l’étau. En triant, fusionnant et hiérarchisant l’information, elle peut rendre à l’officier une part du temps de jugement perdu. À une condition : qu’elle demeure un copilote, qui éclaire la décision sans la prendre.
2. Le copilote et le piège de l’automatisation
Encore faut-il que le copilote en reste un. Lorsqu’un système propose une cible en quelques secondes, assortie d’un score de confiance élevé, et que l’opérateur ne dispose que de quelques secondes pour valider, la recommandation tend à devenir une décision de fait. C’est le biais d’automatisation. Le contrôle humain significatif ne peut donc se réduire à un clic : il doit être pensé dès la conception des systèmes, puis inscrit dans la doctrine et la formation. Le droit de tuer ne peut en aucun cas dépendre d’un score algorithmique.
3. L’IA agentique et la lethal agentic workflow encore appelée chaîne agentique létale
L’IA agentique marque une rupture plus profonde. Là où l’IA générative produit un contenu et laisse à l’humain le soin d’agir, l’IA agentique perçoit son environnement, planifie, mobilise des outils et ajuste son action. Des modèles grand public comme GPT-6 Astra, le modèle nouveau d’OpenAI, naviguent déjà dans des sites et des logiciels et poursuivent une tâche complexe sans rendre la main à chaque étape. Ils sont accessibles par simple abonnement. L’IA militaire de première génération exigeait des données propriétaires, des ingénieurs et des années de développement ; l’IA agentique se loue à l’usage.
Transposée à une chaîne militaire, cette boucle change de nature. Qu’un capteur verrouille une cible et qu’un agent décide seul de l’engagement, et l’on se trouve face à ce que je propose d’appeler un lethal agentic workflow – une chaîne agentique létale, c’est-à-dire un enchaînement de tâches (détection, identification, décision, engagement) orchestré de bout en bout par des agents IA, sans validation humaine entre les étapes. C’est une réalité émergente, dont les briques sont déjà réunies : ce qui tue n’est plus un objet, mais une séquence.
Deux difficultés en découlent. La première tient à la vitesse : l’agent IA agit plus vite que le cycle de décision humain, et le veto de l’opérateur n’existe plus que sur le papier. La seconde tient à la fragilité des modèles généralistes : hallucinations, vulnérabilité aux leurres visuels et aux injections d’invite, opacité de la décision. Il en résulte une imprévisibilité qui accroît le risque d’attaques indiscriminées. Une machine sait-elle reconnaître qu’une personne se rend, qu’elle est hors de combat ou qu’elle ne participe pas aux hostilités ? Les débats de Dakar ont posé la question sans détour.
II. Un cadre d’analyse : trois dynamiques
Pour penser ces mutations, je propose trois notions, développées dans mes travaux.
1. La létalisation des technologies de rupture
Aucune technologie de rupture ne demeure civile très longtemps. Drones de livraison, vision par ordinateur, grands modèles de langage, agents IA : chacun porte un potentiel létal latent. Ce n’est pas un accident, c’est une trajectoire. Mon critère pour repérer ce basculement est l’irréversibilité : dès qu’un système peut produire un effet que l’on ne peut plus annuler, il entre dans le champ du létal.
Le rapport de Threat Intelligence publié par Anthropic ce 10 septembre 2026 en fournit une illustration. Il documente des tentatives de détournement du modèle Claude, interrompues entre décembre 2025 et août 2026, dans sept domaines dont les cyberopérations, la surveillance, le mésusage biologique et le développement d’armes conventionnelles. Dans plusieurs cas, des systèmes multi-agents ont eux-mêmes conduit la reconnaissance, l’exploitation et l’exfiltration de données, l’humain se limitant pour l’essentiel au choix des cibles.
2. L’ubérisation de la force létale
Uber n’a pas inventé la voiture : l’entreprise a assemblé des briques existantes et les a rendues accessibles à tous. La force létale suit le même chemin, et sa clé est l’assemblage. Un drone commercial, un modèle ouvert, une puce de calcul, un tutoriel en ligne : l’arme autonome cesse d’être un programme d’État conduit sur une décennie. Le phénomène dépasse d’ailleurs l’IA : armes à feu produites par impression 3D, engins explosifs improvisés conçus à partir de tutoriels regardés sur youtube ou dans le darknet et fabriqués avec de composants achetés en ligne. Ce qui exigeait une filière industrielle tient désormais dans un atelier.
3. La démocratisation de la capacité de tuer
Il en résulte une migration de la capacité létale des États vers des groupes dissidents et non-etatiques, des milices et des réseaux criminels. Dans l’environnement sahélien plus proche, l’usage de drones par des groupes armés n’est plus une hypothèse ; qu’on y ajoute des briques d’IA en libre accès, et l’on obtient une capacité de nuisance que le DIH n’avait pas anticipée.
III. Le DIH face à l’asymétrie
1. Trois failles
Traditionnellement l’édifice du DIH repose sur un acteur identifiable, formé et responsable. Les trois dynamiques précédentes y ouvrent trois failles :
• l’attribution : il devient difficile d’établir qui a codé, assemblé ou déclenché ;
• la responsabilité : elle se dilue entre développeur, fournisseur et opérateur, et se dérobe entièrement lorsqu’un agent déclenche seul une frappe ;
• l’effectivité : l’examen de licéité des armes nouvelles prévu à l’article 36 du Protocole additionnel I s’adresse aux États, non à un groupe qui imprime ses pièces en 3D.
2. Associer les acteurs non étatiques
Les conflits contemporains n’opposent plus seulement des armées régulières. Des acteurs de petite taille disposent d’une force létale réelle pour avoir su assembler quelques composants. Or on ne fait pas respecter une règle à qui n’a jamais été associé à son élaboration. Pour que les normes de demain soient connues et appliquées, il faudra convier ces acteurs à la table, les informer et, autant que possible, construire les règles avec eux.
3. Le paradoxe de la légitimité
Dialoguer avec un groupe armé, n’est-ce pas le reconnaître ? Le risque existe, mais le DIH y répond depuis 1949 : l’article 3 commun aux Conventions de Genève dispose que son application est sans effet sur le statut juridique des parties au conflit. Engager n’est pas reconnaître. Le modèle à suivre est celui d’un dialogue humanitaire, confié à des intermédiaires neutres, portant sur des normes de comportement et jamais sur le statut. Parler des règles, pas de la cause.
IV. Propositions pour une gouvernance
Ces propositions supposent que l’opérationnel, le diplomatique, l’humanitaire et le juridique avancent de concert. Gouverner en amont.
Il faut encadrer les briques technologiques à double usage, et non la seule arme finie. Certains laboratoires ont ouvert la voie : le modèle Claude Fable 5.1 d’Anthropic intègrerait ainsi des protections spécifiques en biologie, en cybersécurité et en recherche sur l’IA.
Un instrument contraignant. Il faut faire aboutir un traité sur les SALA qui proscrive toute chaîne agentique létale échappant au contrôle humain significatif. L’appel conjoint renouvelé le 25 août 2026 par le Secrétaire général des Nations unies et la présidente du CICR va dans ce sens, en constatant que l’écart entre capacités technologiques et contraintes réglementaires ne cesse de se creuser.
Une voix africaine. L’Afrique doit peser dans cet encadrement plutôt que servir de terrain d’expérimentation, en s’appuyant sur le Communiqué de Freetown de 2024 et sur la Stratégie continentale de l’Union africaine, et en renforçant la recherche, la formation et l’expertise africaines.
Des moyens pour le Sénégal. La ligne défendue par la diplomatie sénégalaise, attachée au contrôle humain et au principe selon lequel la responsabilité ne se transfère pas à une machine, va dans le bon sens. Reste à doter le pays des organes et des moyens capables de la traduire en actes.
Conclusion
L’IA ne rend pas seulement la guerre plus rapide : elle la rend accessible. Létalisation des technologies, ubérisation de la force létale, démocratisation de la capacité de tuer : ces trois dynamiques convergent vers un même constat. Le DIH, bâti sur des acteurs identifiables et responsables, doit désormais composer avec des chaînes agentiques et des acteurs que ses mécanismes ne saisissent pas.
Plusieurs questions restent ouvertes et appellent des recherches : comment mesurer le contrôle humain dans une chaîne agentique ? Comment associer les groupes armés sans les légitimer ? Comment doter les États africains des capacités d’expertise nécessaires ? La recherche africaine a un rôle à jouer pour y répondre à partir de ses propres terrains.
Le DIH a été écrit pour des guerres où tuer coûtait cher. Notre défi, c’est de le rendre opérant dans un monde où tuer devient bon marché, rapide et anonyme. Si nous ne gouvernons pas la létalité au moment où elle se démocratise, c’est elle qui finira par nous gouverner.
Références
- • Anthropic, Detecting and countering misuse of AI: September 2026, rapport de Threat
- Intelligence, 10 septembre 2026.
- • OpenAI, GPT-6 Astra, septembre 2026.
- • Nations unies et CICR, appel conjoint sur les systèmes d’armes autonomes, 25 août 2026 (ONU
- Info).
- • Conventions de Genève du 12 août 1949, article 3 commun.
- • Protocole additionnel I aux Conventions de Genève (1977), article 36.
- • Communiqué de Freetown sur les systèmes d’armes autonomes, 2024.
- • Union africaine, Stratégie continentale de l’intelligence artificielle, 2024.
Aboubacar Sadikh Ndiaye est chercheur associé au LABES (IFAN – UCAD), intervenant en école de défense, expert numérique et gouvernance de l’IA, et membre du Conseil IA Afrique au sein du GTT Éthique et gouvernance de l’IA. Ses travaux portent sur la gouvernance de l’IA, l’IA militaire et la défense en Afrique de l’Ouest.
Point de vue du chercheur à la suite de l’Humanitarium 2026 (Dakar, 15 septembre 2026)Par Aboubacar Sadikh Ndiaye, chercheur associé
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