Awa Marie Coll Seck est ministre d’État auprès du président de la République du Sénégal après avoir été ministre de la Santé. Elle est également la présidente du comité scientifique du Forum Galien Afrique. Dans cette tribune publié sur SciDev.Net, elle appelle les gouvernements, le secteur privé et les scientifiques d’Afrique à créer les ressources et les solutions endogènes afin de réduire la dépendance scientifique du continent vis-à-vis de l’occident.

La science est incontestablement l’un des fondements les plus essentiels de nos sociétés modernes. Elle permet non seulement de mieux comprendre le fonctionnement du monde, mais joue également un rôle essentiel dans l’amélioration de l’éducation, dans la conception de nos réponses aux défis mondiaux tels que le réchauffement climatique ou les maladies, mais aussi dans l’amélioration de la qualité générale de nos vies et la construction d’un monde meilleur.

La recherche doit accompagner toutes les politiques de développement car elle est au début, tout au long et à la fin de tout processus de développement socio-sanitaire.

L’Afrique a été le berceau des premiers mathématiciens et la culture de la santé africaine, riche d’une grande variété de tradithérapies, remonte également à l’aube de l’humanité.

“Nous avons besoin de nouvelles solutions dirigées et financées depuis l’Afrique, afin d’instaurer la confiance du public et de garantir la mise en place de solutions adaptées”

Awa Marie Coll Seck, ministre d’Etat, Sénégal

Historiquement, l’innovation africaine dans le domaine de la santé a été limitée par l’insuffisance des investissements en matière de recherche et développement. Bien que le continent africain concentre près de la moitié des décès mondiaux dus aux maladies transmissibles, l’Afrique subsaharienne ne représente environ qu’1 % de la production scientifique mondiale.[1] [2]

Alors que le continent dénombre une multitude de talents scientifiques, le manque d’investissement dans la recherche et le développement dans ce domaine a limité la capacité du continent à développer des traitements et des vaccins efficaces contre la plupart des maladies les plus répandues.

La triste réalité est que les talents scientifiques de l’Afrique migrent souvent vers des régions plus riches où les ressources sont plus abondantes. Cette « fuite des cerveaux » fait perdre au continent africain, chaque année environ 20 000 professionnels au profit de pays à revenu plus élevé. Le Centre de recherche pour le développement international affirme même qu’il y a plus de scientifiques africains aux États-Unis qu’en Afrique. [3]

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Les scientifiques africains sont les mieux placés pour concevoir des solutions aux problèmes de santé du continent. Nous devons avoir un rôle de premier plan ; notre expérience et notre savoir-faire uniques nous permettent d’identifier les solutions qui fonctionnent dans un contexte local.Comme nous le savons, le continent totalise la majorité des cas et des décès mondiaux dus au paludisme, à la tuberculose et aux maladies liées au VIH. L’Afrique souffre également de manière disproportionnée de nouvelles maladies comme celle à virus Ebola ou de maladies plus anciennes, comme la rage et la lèpre.

Nous avons donc tout à gagner à nous attaquer frontalement à ces problèmes. En tant que scientifiques, nous devons à nos communautés de maintenir et d’accroître la recherche sur la prévention, le diagnostic et le traitement de ces maladies.

Il est temps d’agir, car la pandémie de la COVID-19 a mis en lumière le rôle crucial de l’innovation scientifique pour la santé. À l’heure actuelle, l’Afrique – un continent de 54 pays et de 1,2 milliard d’habitants – importe près de 99 % de ses vaccins de routine et entre 70 et 90 % de ses médicaments. [4] [5]

Dépendance et méfiance

Cette situation a pour effet non seulement de normaliser la dépendance à l’égard des pays plus développés pour l’obtention de vaccins et de médicaments, mais aussi de contribuer à la méfiance à l’égard des soins de santé et de la science.

Pourquoi ? Parce que les communautés s’interrogent sur les motivations des grandes institutions étrangères qui les fournissent. En réponse à cela, nous avons besoin de nouvelles solutions dirigées et financées depuis l’Afrique, afin d’instaurer la confiance du public et de garantir la mise en place de solutions adaptées.

Il est aussi essentiel de renforcer la réglementation des produits médicaux sur le continent. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) estime que dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, environ 1 produit médical sur 10 est non conforme ou falsifié, mettant des centaines de milliers de vies en danger[6].

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L’Agence africaine des médicaments (AMA)- une agence spécialisée de l’Union africaine – examine actuellement cette question afin de garantir la sécurité et la qualité de tous les médicaments sur le marché et de renforcer la confiance du public à leur égard.Elle vise à encourager les investissements pour renforcer les capacités réglementaires en Afrique, à fournir des lignes directrices, à coordonner les systèmes réglementaires et les efforts déployés au niveau national.

Elle a récemment établi un traité pour améliorer l’accès à des médicaments de qualité, sûrs et efficaces. Plusieurs États membres ont signé le traité à ce jour, mais pour avoir un véritable impact positif sur la santé à travers le continent, toutes les nations africaines doivent s’engager à mettre en place un système réglementaire solide.

Notre dépendance à l’égard de la science “importée” a des répercussions sur l’accès de l’Afrique à la santé dans son ensemble, à des médicaments préventifs, aux équipements de protection individuelle (EPI) en passant par les moyens diagnostics et les traitements.

Non-priorité de l’Afrique

Nous sommes les plus vulnérables aux perturbations des chaînes d’approvisionnement et aux coûts de transport élevés. Tout récemment, lors du déploiement des vaccins contre la COVID-19, nous n’avons pu que constater la non-priorité de l’Afrique, et les premiers vaccins ont été distribués aux pays les plus riches.

Selon les estimations, les habitants des pays à faible revenu devront attendre 2023 ou 2024 pour être suffisamment vaccinés contre le coronavirus.[7] La pandémie a montré que nous ne pouvons pas compter uniquement sur les ressources occidentales.

Nous ne pouvons donc que nous réjouir de voir différentes initiatives voir le jour et prendre forme. Parmi elles, celle de l’Institut Pasteur de Dakar qui va héberger une plateforme de production de vaccins contre la COVID-19.

L’objectif de l’Institut Pasteur de Dakar étant de couvrir plus de 20% des besoins du continent d’ici 2022 puis, à moyen terme, de fabriquer d’autres vaccins.

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Plus que jamais, nous devons donner la priorité au développement des ressources, de la recherche et des infrastructures nécessaires pour inspirer, stimuler et conserver les esprits scientifiques du continent et ainsi donner vie à leurs recherches.

Et cela ne contribuera pas seulement à l’amélioration de la santé sur le continent : l’augmentation des dépenses de R&D jusqu’à 1% du PIB, objectif fixé par l’Union africaine, aura également des répercussions importantes sur la croissance économique, en réduisant la charge économique due aux maladies et en augmentant la production nationale.

Secteur privé

Les pouvoirs publics doivent, certes, prendre les devants pour mener à bien ces avancées, mais le secteur privé, le monde universitaire et la société civile doivent également jouer leurs rôles.

Ce mois-ci, par exemple, j’ai l’honneur d’ouvrir la cérémonie de remise du Prix des jeunes innovateurs africains pour la santé, une initiative lancée par une coalition de sociétés pharmaceutiques, d’entreprises et d’acteurs de la société civile.

Ce prix permettra notamment d’apporter une aide financière indispensable à trois jeunes entrepreneurs africains et ainsi de soutenir et mettre à l’échelle le développement de nouvelles innovations prometteuses dans le domaine de la santé.

À court terme, nous avons un besoin urgent de ressources supplémentaires – nouveaux équipements de laboratoire, outils de pointe et financement de nouvelles entreprises – et nous devons nous attaquer aux obstacles réglementaires qui nous empêchent de fournir de nouveaux traitements de qualité aux patients.

À plus long terme, nous devons également investir dans l’éducation des jeunes scientifiques, afin d’inspirer une nouvelle génération et d’apporter un regard neuf sur les défis du continent.

Il est grand temps pour nos gouvernements, nos leaders scientifiques et notre secteur privé de s’unir et de placer la recherche et le développement africains en tête de leurs priorités.

Par Pr Awa Marie Coll Seck, Ministre d’Etat et ancienne ministre de la Santé du Sénégal

Cet article a été initialement publié sur SciDev.Net. Lire l’article original

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