Le charme des réseaux sociaux, c’est l’avènement d’un espace démocratique dans la prise de parole concernant les débats de société. Aujourd’hui, chacun peut avoir accès aux réseaux sociaux, à ces outils de communication devenus un potentiel instrument de revanche du citoyen lambda sur les élites et sur les gouvernants, qui ont longtemps confisqué la parole publique par un accès privilégié des outils de communication traditionnels, à savoir la radio et la télévision. Mais, la brutalisation du discours, le lynchage collectif comme distraction, dus à un usage dépravant de ces réseaux sociaux, suscitent de vives controverses relatives à l’utilité et à la pertinence du nouvel univers électronique à la portée de tous. Notre papier analyse les enjeux liés à la démocratisation de la prise de parole publique par ces nouveaux médiums de communication et aux controverses nées de leur fonctionnalité ambivalente, avec comme point de mire la brutalité du débat actuel dans ces réseaux sociaux au Sénégal autour de deux figures ciblées : le politique et le religieux.

Le paradoxe des réseaux sociaux : nouvel âge athénien de la démocratie ou espace de dérives et de dé-sociabilité

En dépit des controverses autour de la fonctionnalité des réseaux sociaux, le constat est que l’internet se révèle comme le nouveau dispositif de communication qui favorise le débat démocratique et participatif. Par les réseaux sociaux, on a assisté à une formidable conquête démocratique dans les débats citoyens, avec la fin de « l’ère de la parole confisquée par les élites, par les experts et autres « sachants ». A l’aune du rôle qu’ils ont joué dans les mouvements démocratiques et des luttes citoyennes, nul ne peut dénier à ces outils de communication leur potentiel apport à l’émergence d’une nouvelle éthique citoyenne qui a réduit le creuset entre la posture du citoyen lambda et celle de l’élite gouvernante ou intellectuelle.  Le citoyen peut désormais faire irruption dans le débat public, quel qu’en soit son niveau et son statut social. Par la magie des réseaux sociaux, il est permis à tout un chacun de faire publiquement entendre sa voix. Contrairement à la télévision et à la radio, sous contrôle, l’internet est l’espace infiniment grand qui accorde la voix à tous, dans des postures d’égalité. « L’usage public de la raison » – pour reprendre l’expression de Jürgen Habermas -, a vraisemblablement évolué. L’ère des réseaux sociaux aurait au moins contribué à rétablir les moyens d’un débat ouvert, accessible à tous, confortant ainsi la démocratie. En référence à l’espace public habermassien, l’internet est devenu un instrument de revitalisation de la démocratie et du débat citoyen. Rheingold soutient, à ce propos, l’idée du « nouvel âge athénien de la démocratie », rendu possible par les merveilles de l’internet. Un éveil des consciences dans le champ politique s’est fortement affermi par le canal des réseaux sociaux. Ils ont grandement contribué à l’immense défi de l’engagement politique et citoyen. A l’opposé de cette vue optimiste sur les réseaux, un autre regard, cette fois négatif, se dévoile dans le constat que les réseaux sociaux sont devenus des espaces de dérives de toutes sortes. Les forums sont souvent transformés en lieux de guerres d’injures (flame wars) où débordent l’instantanéité, l’opportunisme et la violence verbale, les fake news, les abus d’opinion, la brutalisation du débat, le lynchage collectif comme distraction. Tout ceci conduit à la dé-sociabilité, par la réappropriation et par la reproduction des anti-valeurs que les jeunes se font de cette nouvelle culture des réseaux sociaux. Les réseaux sociaux sont, par conséquent, « une arme en puissance au bout des doigts, mixée à de l’immaturité » des jeunes et à de l’immoralité des trafiquants d’influence et de maîtres chanteurs de tous bords. L’ampleur du mal de vivre que prend l’ère des nouvelles technologies, et spécifiquement des réseaux sociaux, est toutefois profonde pour les pourfendeurs de cette arme redoutable qui fait le jeu des artisans de l’injure publique. S’il est avéré que les réseaux sociaux ont contribué à la démocratisation dans l’espace communicationnel et dans le jeu démocratique, les dérives générées, par leur usage déconnecté, ont fini d’installer le malaise par un excès dans les propos au nom de la liberté d’expression. Le paradoxe de la démocratisation du débat citoyen, par les réseaux sociaux, permet la participation de ceux qui n’ont ni la posture intellectuelle ni le sens de la civilité, d’interagir avec les autres en dehors du respect des clauses requises dans les échanges de propos. La liberté de s’exprimer est devenue celle d’insulter pour certains, poussant même ceux qui sont disposés à se faire entendre dans le débat citoyen à adopter la posture du silence.

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La brutalisation du débat public dans les réseaux sociaux : le politique et le religieux comme cibles privilégiées au Sénégal

Comme le soutient Roumain Badouard, la brutalisation du débat public par l’internet est devenue aujourd’hui un fait de société. En procédant à l’analyse de la morphologie et de la cartographie de la violence des débats en ligne et de ses effets, il est avéré que l’internet a favorisé la  violence expressive, il a engendré un « ensauvagement » des relations sociales, en développant une « démocratisation de la méchanceté ». Cela se confirme par l’injure, les propos haineux, l’intimidation, le chantage, le mensonge et le lynchage collectif comme distraction, avec la constante transgression des normes de civilité requises dans un débat public et citoyen. La sociologie des problèmes publics et des problèmes de société permet de comprendre comment et pourquoi les deux figures marquantes de la société sénégalaise, à savoir les politiques et les religieux, sont les plus visées dans cette radicalité des propos dans les réseaux sociaux. La centralité de ces deux acteurs dans l’espace médiatique des réseaux sociaux s’explique par leurs postures et les attentes dont ils sont porteurs, aux yeux de l’opinion. La sociologie des controverses, et particulièrement les travaux de Francis Chateauraynaud (2011), inspirent dans la compréhension des logiques d’interaction au niveau de la prise de parole dans les réseaux sociaux, par l’adoption de posture critique d’une nouvelle génération. L’idée de trajectoire argumentative agitée, dans sa sociologie des processus critiques, éclaire sur le sens des critiques à l’égard de figures politiques et maraboutiques. Elle peut servir de grille analytique dans la mise en intelligibilité des causes profondes de ces dérives constatées envers ces deux figures symboliques de notre monde social. Les sentiments de déception et de désespoir, l’angoisse du devenir, justifient, en partie, la violence verbale à laquelle se livrent certains preneurs de parole des réseaux sociaux contre l’homme politique et certaines figures maraboutiques. Aux yeux de cette jeunesse en révolte et en quête d’idéal existentiel, des marabouts et des politiques ont failli. En dépit du sentiment de désolation éprouvé à la suite des dérives dans le propos et du lynchage médiatique, il faut reconnaître, par ailleurs, que dans les propos et comportements de certaines de ces figures politiques et religieuses, il y a des failles et des erreurs commises de part et d’autre. D’aucuns soutiennent que le peuple sénégalais est pris en otage par une certaine élite politico-maraboutique (mafia politico-religieuse), qui profite du bien public au détriment du citoyen. Par conséquent, une controverse se construit autour de ces deux figures, par la circulation d’arguments qui relèvent du constat de la double faillite de cette élite politico-maraboutique : la faillite dans la gouvernance politique et celle relative à l’ébranlement de l’orthodoxie religieuse et des fondamentaux de l’ordre confrérique soufi dont ils sont héritiers.

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L’analyse des modes de problématisation des critiques dont sont victimes ces deux figurent révèle l’état d’esprit de notre société. Il en dérive que les réseaux sociaux sont surdéterminés, chacun en a sa propre utilisation. Comme l’a soutenu l’ingénieur américain Vinton Cerf, l’un des fondateurs du Web, la Toile « n’est qu’un reflet de la population qui l’utilise ». A l’image de ce qui se passe dans nos univers de vie, le mal et le bien sont indissociables dans cet espace virtuel complexe. Par conséquent, la brutalisation du débat public, la violence expressive, et les enjeux qui s’y rapportent, sont à l’image de notre société. Ce qui se donne à voir dans les réseaux sociaux est à l’image de notre vécu au quotidien dans nos familles, dans nos quartiers, dans la rue, dans les partis politiques, dans les mosquées, dans les confréries, dans les dahira, voire dans les familles religieuses. L’évolution des mentalités et des sensibilités politiques, religieuses et confrériques redessine à notre époque des contours qui renseignent sur le fait qu’il existe une part nécessaire d’indétermination dans l’usage des réseaux sociaux. La recherche d’une nouvelle éthique sociale, politique et religieuse, porteuse d’idéaux, de repères existentiels suspendus à une utopie de vie, est le sens malheureusement exprimée de cette révolte du discours juvénile qui alerte sur la profondeur des crises auxquelles le Sénégal est aujourd’hui confronté. Cette crise se conjugue dans le paradoxe d’une situation où la détermination de l’intérêt général n’est que le paravent des intérêts particuliers. Même dans la sphère du religieux, l’opportunisme, les conflits d’intérêt, la médisance sont monnaie courante. Les dérives confrériques ont fini par agacer bon nombre de Sénégalais. La virulence du discours juvénile envers cette frange maraboutique est l’expression du cri de cœur de Sénégalais, constamment heurtés par des propos désobligeants de « marabouts » qui vont jusqu’au niveau blasphématoire, par le « shirk » et l’association. A cela s’ajoute une guerre de positionnement dans les hiérarchies confrériques, à des fins de visibilité et de posture de prébendier. Ce qui est un constat avéré relève du nouveau cycle du devenir confrérique que d’aucuns situent dans le sens du déclin de l’hégémonie de l’islam confrérique au Sénégal. On est presque dans la phase de la falsification de l’orthodoxie confrérique due à la connivence entre pouvoir politique et caste maraboutique, sous fond de concurrence entre familles maraboutiques.

A l’analyse, sous le regard de la phénoménologie du vide social, il s’avère que la profondeur de la crise est à la fois d’ordre sociétal, politique et religieux. Dans la dialectique du triptyque de ces trois ordres, la crise sociétale se configure comme le creuset matriciel du lynchage dont sont victimes les politiques et les religieux. Mais, les déterminants de l’assaut des réseaux sociaux, par des arrogants de tout acabit, se construisent dans la faillite de la gouvernance et dans l’instrumentalisation et la marchandisation des confréries où le Dieu créateur et son prophète sont relégués au second plan, par la déification des figures maraboutiques pour des motivations inavouées. La vérité est crue, elle coule de source. Le débat de société autour de ces crises profondes, par les intellectuels de tous bords, est devenu une exigence sociétale. Il faut que les intellectuels (élite francophone et spécialistes de l’islam) portent ce débat de société dans le sens de la responsabilité.

La jeunesse des réseaux sociaux ne courbera pas l’échine, elle sera toujours critique dans le mauvais sens si les figures épinglées persistent dans l’étiolement des valeurs éthiques et religieuses et que les intellectuels adoptent la posture du silence. La nature a horreur du vide. Pour combler ce vide et redéfinir le sens critique du discours, en combattant l’injure par la force de la pertinence argumentative, il nous faut être à la quête d’une nouvelle intellectualité à la hauteur de nos problèmes de sociétés. En toute responsabilité, il faut une introspection de notre société ébranlée par deux dérives consubstantielles : la religion ternie, attaquée à l’interne et le champ politique vicié par des acteurs qui n’ont ni l’épaisseur ni la posture pour se hisser à un niveau de leadership. Dans cette double dérive se noue hélas un pacte, qui ne dit pas son nom, entre politique et une certaine caste maraboutique, au grand dam du peuple sénégalais.

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Ce qui s’illustre comme tendance historique, c’est que la société sénégalaise est confrontée à la liberté d’expression sur les réseaux sociaux et à la question du sens de la responsabilité du contenu à donner aux discours et des propos concernant les débats de sociétés. Face à ce défi sociétal et historique, il y a un vide de la parole constaté, celle de l’intellectuel. Les débats sur certains plateaux de télévision sont quasi identiques à ceux vécus dans les réseaux sociaux. Les mêmes invités, avec les mêmes thématiques conçues sous le format de la palabre et de la platitude dans les échanges. Les débats politiques se produisent souvent dans les travers du manichéisme de la polarité opposants/partisans du pouvoir, au détriment de discussions articulées à de grandes visions programmatiques porteuses d’émergence et d’alternatives crédibles. La morosité des débats et les monologues sont à l’image d’une élite politique dont le niveau intellectuel contraste avec les urgences et les enjeux de développement de notre pays. Les scènes de désolation servies par l’Assemblée nationale sont un autre exemple édifiant, suffisamment illustratif du vide intellectuel dans le champ politique.

Si la maturité démocratique suppose la faculté de débattre, qui est une composante de l’activité intellectuelle, il faut aussi nécessairement que se crée un cadre d’éclosion du débat. Or, au Sénégal, il y a l’absence de quête d’une nouvelle intellectualité capable d’appréhender les processus transformationnels du monde et de favoriser dans le formatage de l’élite politique le leadership achevé dans tous les domaines, surtout en gouvernance politique. Concernant le vide intellectuel dans les débats de société, certains mettent l’accent sur la position d’une certaine élite intellectuelle, préférant les prairies du pouvoir, d’autres soutiennent que le silence de beaucoup d’intellectuels aux débats de sociétés s’explique par la morosité du champ politique et l’observance d’une société sourde aux alertes et aux discussions de principes. Le silence des intellectuels sur les problèmes de notre société n’est donc pas synonyme d’absence de pensée, d’engagement, mais il est dû, peut-être, à un exile vers d’autre espaces de réflexion. D’autres encore se fondent sur l’absence de définition de nouvelles utopies, face à un effondrement des idéologies et des valeurs de référence. En définitive, le mal-vivre sénégalais est attribué à l’élite politique au pouvoir qui n’a ni la vision prospective, ni la consistance morale, encore moins le courage des ruptures, pour engager notre pays dans la voie de l’émergence. La violence expressive dans les réseaux sociaux est à la fois l’expression déviante du rejet de la gouvernance politique en claudication et les dérives confrériques qui tranchent avec les fondamentaux de l’ordre confrérique soufi, légués par les guides religieux qui ont marqué l’évolution socio-historique et religieux du Sénégal. La leçon à retenir, au-delà des travers constatés, c’est qu’il y a des signes précurseurs d’un nouveau cycle de rapports entre le citoyen et le politique d’une part, les disciples et les confréries, d’autre part.

Amadou Sarr Diop est Sociologue, directeur du laboratoire Groupe Interdisciplinaire de Recherche sur l’Education et les Savoirs (GIRES) Université Cheikh Anta Diop.

Article publié dans Seneplus