Toutes les grandes puissances technologiques ont désormais une stratégie numérique en direction de l’Afrique. Chaque État cherche à promouvoir ses technologies, ses entreprises et ses intérêts. Les États-Unis misent sur leurs plateformes et leurs modèles d’intelligence artificielle, la Chine sur ses infrastructures, les pays du Golfe sur leurs investissements, l’Inde sur ses infrastructures publiques numériques, tandis que l’Europe privilégie les normes, la gouvernance et son expertise réglementaire. Il serait surprenant qu’il en soit autrement. Les relations internationales n’ont jamais reposé sur l’altruisme, mais sur la convergence des intérêts ou sur le rapport de force. La véritable erreur serait d’attendre des autres qu’ils défendent les nôtres. Le débat est donc mal posé. La question n’est pas de savoir pourquoi Washington, Pékin ou Bruxelles poursuivent leurs intérêts, mais si l’Afrique négocie les siens avec la même détermination. C’est précisément là que se joue l’un des grands bouleversements de notre époque. Longtemps présentée comme un espace où s’exerçaient les stratégies des autres, l’Afrique bénéficie aujourd’hui d’une situation inédite : la concurrence entre les grandes puissances dans des secteurs stratégiques (infrastructures numériques, données, intelligence artificielle ou cybersécurité) lui offre une fenêtre d’opportunité. À condition de tirer les leçons de son histoire et de parler d’une voix plus coordonnée, le continent qui n’est pas encore aussi développé que les autres, peut néanmoins transformer cette rivalité en un levier de négociation au service de ses propres intérêts.
La négociation comme instrument de puissance
Les travaux de la chercheuse Folashadé Soulé, de l’Université d’Oxford, ont profondément renouvelé l’analyse des relations entre l’Afrique et les grandes puissances. Dans son article Africa+1 Summit Diplomacy and the “New Scramble” Narrative: Recentering African Agency (2020), elle montre que le récit d’une « nouvelle ruée vers l’Afrique » tend paradoxalement à reléguer les acteurs africains au second plan en concentrant l’attention sur les rivalités entre puissances extérieures. Or les États africains disposent désormais d’une véritable capacité d’initiative. Ils arbitrent, hiérarchisent leurs priorités, mettent les partenaires en concurrence et négocient leurs propres intérêts. Ils ne sont plus de simples terrains de confrontation, mais des acteurs à part entière des relations internationales. Ils ne sont pas condamnés à choisir un camp ; ils peuvent construire leur propre stratégie. Cette évolution renouvelle également notre conception de la souveraineté. À l’ère numérique, elle ne consiste plus à rechercher une autonomie illusoire, mais à organiser des interdépendances choisies. Aucun État, pas même les États-Unis ou la Chine, ne maîtrise l’ensemble de la chaîne technologique. L’enjeu n’est donc pas d’échapper à toute dépendance, mais de négocier celles qui créent le plus de valeur et le moins de vulnérabilité.
Le Sénégal et le Rwanda en offrent des illustrations particulièrement parlantes. Dakar a fait de la diversification de ses partenariats une véritable stratégie, coopérant avec la France, le Royaume-Uni, la Corée du Sud, les Émirats arabes unis ou encore la Chine, non pour s’aligner sur l’un d’eux, mais pour retenir, projet par projet, la solution la plus conforme à ses intérêts. Alors que des liens forts existent avec d’autres partenaires, le centre national sénégalais de données de Diamniadio par exemple a été construit via un financement et un constructeur chinois, tout en étant exploité par des ingénieurs sénégalais et en permettant le rapatriement des données de l’administration sur le territoire national. Le Rwanda illustre une autre dimension de cette évolution. Une note de l’Institut français des relations internationales (IFRI), publiée en juillet 2026 et intitulée « Les vecteurs et moyens de l’influence extérieure grandissante du Rwanda de Paul Kagame », rédigée par Benjamin Augé, montre comment Kigali est parvenu à exercer une influence largement supérieure à ce que laisseraient présager sa taille ou son poids économique, grâce à une diplomatie active, une présence renforcée dans les organisations internationales et une politique d’attractivité assumée. Sans ériger cet exemple en modèle, il montre qu’un État peut accroître son influence lorsqu’il poursuit une stratégie cohérente dans la durée. Le Sénégal renforce ainsi sa capacité de négociation ; le Rwanda, sa capacité d’influence. Dans les deux cas, il ne s’agit plus de subir les rapports de force, mais de créer des marges de manœuvre.
Le numérique n’a pas créé la compétition entre les puissances ; il en a élargi le terrain de jeu. Aux matières premières, aux routes commerciales et aux bases militaires s’ajoutent désormais les données, les infrastructures numériques, les capacités de calcul, les standards techniques et l’intelligence artificielle. Albert Hirschman en 1945 déjà écrivait dans National Power and the Structure of Foreign Trade, que le commerce international n’est pas seulement un échange de biens ; il constitue aussi un levier de puissance dès lors qu’il crée des relations de dépendance asymétriques entre États ; le numérique prolonge cette réalité sous une autre forme. Cette évolution rejoint l’analyse du professeur Joseph S. Nye (Harvard), l’un des principaux théoriciens contemporains des relations internationales, qui expose dans The Future of Power (2011) que la puissance du XXIᵉ siècle résulte de la combinaison de ressources coercitives et de capacités d’influence. Les infrastructures numériques, les standards techniques et les données participent désormais pleinement de cette nouvelle grammaire du pouvoir. Vu d’Afrique, les grandes puissances se distinguent moins par leurs intentions que par la nature de leur offre. Aucune de ces approches n’est désintéressée, pas plus qu’elle n’est illégitime. Toutes poursuivent des intérêts nationaux. Les reconnaître est le préalable à une négociation équilibrée. La chercheuse et essayiste kényane Nanjala Nyabola met toutefois en garde contre le risque de conclure des partenariats qui, faute d’avoir été suffisamment préparés ou intégrés à une stratégie d’ensemble, finissent par affaiblir plutôt que renforcer les intérêts du pays. Dans Digital Democracy, Analogue Politics (2018), elle démontre qu’une technologie importée sans son contexte politique ne fait pas disparaître les rapports de pouvoir ; elle risque au contraire de les reproduire. Un système d’identité numérique, une base biométrique ou une plateforme de paiement ne sont jamais de simples outils : ils redéfinissent les conditions d’accès aux droits, aux services et, à terme, les équilibres de pouvoir. La seule question qui compte au moment de conclure un partenariat est finalement très simple : renforcera-t-il durablement les capacités du pays ? Une bonne négociation ne se mesure pas au seul prix obtenu, mais aux compétences, aux infrastructures et aux marges de manœuvre qu’elle laisse derrière elle. La dépendance ne naît pas de la coopération ; elle naît de l’incapacité à en négocier les conditions.
Les conditions d’une puissance de négociation
Mettre les grandes puissances en concurrence ne suffit pas à renforcer la souveraineté d’un État. Une négociation n’est jamais meilleure que les capacités de celui qui la conduit. Le temps des négociateurs ne récompense pas les plus puissants ; il favorise ceux qui savent où ils veulent aller. La différence se joue moins autour de la table des négociations que dans la préparation qui la précède. Un État qui connaît ses priorités, maîtrise son cadre juridique, forme ses compétences et investit dans ses institutions négociera toujours dans de meilleures conditions qu’un État dépendant de l’expertise de ses partenaires. La souveraineté numérique ne commence donc pas avec un centre de données ; elle commence avec une vision stratégique. L’économiste bissau-guinéen Carlos Lopes, ancien Secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA), défend dans Africa in Transformation: Economic Development in the Age of Doubt (2019) l’idée que l’Afrique ne renforcera durablement sa position qu’en négociant à partir de son propre projet de transformation économique, plutôt qu’en fonction des priorités définies par d’autres. Il rejoint en cela plusieurs penseurs dont le philosophe et économiste sénégalais Felwine Sarr qui, dans Afrotopia (2016), appelle le continent à définir son propre horizon de développement, fondé sur ses réalités, ses aspirations et ses ressources. L’enjeu n’est plus seulement d’attirer des investissements, mais de les mettre au service d’une stratégie de développement clairement assumée.
Cette ambition dépasse largement les infrastructures. Les données, les réseaux et l’intelligence artificielle ne sont pas de simples objets techniques ; ils relèvent désormais de la politique publique. Les choix effectués aujourd’hui structureront durablement les capacités économiques, juridiques et stratégiques des États. C’est pourquoi la souveraineté numérique est autant un défi institutionnel que technologique. Sans règles claires, sans autorités crédibles et sans sécurité juridique, les infrastructures créent parfois davantage de dépendance qu’elles n’apportent d’autonomie. Au-delà des choix de gouvernance propres à chaque État, les institutions ont une responsabilité essentielle : assurer la continuité de la stratégie nationale, garantir la sécurité juridique et inscrire les politiques numériques dans le temps long. La souveraineté numérique ne peut être un projet de gouvernement ; elle doit devenir un projet d’État. En cela chaque État a besoin d’un écosystème où institutions publiques, entreprises, universités, centres de recherche et société civile concourent, chacun à leur place, à défendre l’intérêt général. Cette responsabilité est également collective. Cette logique rejoint les travaux de la prix Nobel d’économie Elinor Ostrom qui, dans Governing the Commons (1990), montre que la gouvernance durable des ressources stratégiques repose sur des institutions solides et la coopération entre acteurs publics, privés et académiques. Sans transposer directement cette analyse au numérique, elle rappelle qu’aucune stratégie nationale ne peut être portée par le seul État.
La même logique s’applique avec encore plus de force à l’échelle continentale. Aucun État africain ne dispose, à lui seul, du poids économique ou technologique des États-Unis, de la Chine ou de l’Union européenne. En revanche, un continent capable de coordonner ses positions sur les infrastructures, les données ou l’intelligence artificielle acquiert une tout autre capacité de négociation. C’est précisément l’ambition portée par l’Union Africaine, l’Alliance Smart Africa et la ZLECAf. Leur objectif dépasse la coopération technique : il s’agit de faire émerger un espace numérique africain plus cohérent, capable de définir ses propres priorités avant de les négocier avec ses partenaires. Cette ambition n’exclut ni la diversité des trajectoires nationales ni le rôle essentiel des organisations sous-régionales. La CEDEAO, l’UEMOA, la SADC, la CEMAC ou encore la CAE disposent déjà d’une expérience précieuse en matière d’intégration économique et d’harmonisation réglementaire. La souveraineté numérique africaine se construira sans doute à plusieurs niveaux, en articulant les stratégies nationales, les dynamiques régionales et la vision continentale. Cette coordination ne dispense toutefois pas de lucidité. Le paysage numérique africain est déjà structuré autour de pôles de puissance : le Nigeria s’impose dans la fintech, le Kenya demeure une référence pour les paiements mobiles, tandis que l’Afrique du Sud, l’Égypte ou le Maroc développent des atouts dans les infrastructures, les centres de données ou l’industrie numérique. Les rapports de force existent donc aussi à l’intérieur du continent. Les questions posées aux partenaires extérieurs doivent également l’être entre partenaires africains : où sont hébergées les données ? Qui contrôle les infrastructures critiques ? Quelle juridiction s’applique en cas de litige ? Construire un marché numérique africain ne consiste pas seulement à renforcer l’intégration régionale ; c’est aussi définir collectivement les règles qui permettront d’éviter les dépendances de demain. Jean Monnet rappelait que « Rien n’est durable sans les institutions ». Cette formule conserve toute son actualité. Les technologies évolueront, les partenaires changeront et les rapports de force se déplaceront. Seules des institutions solides permettront aux États africains de négocier dans la durée, de préserver leur autonomie stratégique et de faire du numérique un levier de développement plutôt qu’un nouveau facteur de dépendance.
Le numérique ne met pas fin aux rapports de puissance, cependant jamais le continent n’a disposé d’autant de partenaires, de technologies et de possibilités de mettre les offres en concurrence. Cette situation impose la responsabilité de savoir transformer cette compétition en un levier de développement, d’innovation et de souveraineté. Cela suppose des infrastructures, bien sûr, mais surtout une vision stratégique, des institutions solides et la capacité de défendre des intérêts communs, aux échelles nationales, sous-régionale et continentale. La souveraineté numérique ne naîtra ni du repli ni de l’isolement ; elle reposera sur la capacité à choisir, organiser et renégocier les interdépendances qui serviront le développement du continent.
Par Christophe Ravel
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