Chaque appel téléphonique, chaque paiement mobile, chaque vidéo en ligne, chaque service d’intelligence artificielle repose sur une infrastructure physique rarement visible par le grand public. Les pylônes supportent les antennes des opérateurs. Des milliers de kilomètres de fibres transportent les données entre les pays. Les applications sont hébergées dans des data centers et le continent est relié au reste du monde par des câbles sous-marins.
Aujourd’hui, ces équipements sont des actifs tout aussi stratégiques que les routes, les ports ou les réseaux électriques. Pourtant, leur financement, leur propriété et leur exploitation restent concentrés entre les mains d’un nombre limité de groupes privés et d’investisseurs internationaux.
Le début du mois d’août 2026 verra deux opérations qui illustrent cette tendance. L’Emerging Africa & Asia Infrastructure Fund (EAAIF) a investi 82,8 millions de dollars dans les infrastructures numériques en Afrique, dont 50 millions de dollars pour Liquid Intelligent Technologies et 32,8 millions pour Eastcastle Infrastructure en République démocratique du Congo.
Les fonds serviront à renforcer un réseau panafricain de fibre optique d’une longueur de 110 000 kilomètres et à construire 728 nouveaux pylônes télécoms. Ces investissements comblent un véritable besoin de connectivité. Ils posent aussi une question de fond: à mesure que l’économie africaine se digitalise, qui contrôle les infrastructures qui la sous-tendent ?
110 000 kilomètres de fibres à maintenir
Liquid Intelligent Technologies gère l’un des plus grands réseaux indépendants en fibre optique du continent. Son réseau traverse 25 pays et offre ses capacités aux opérateurs télécoms, aux entreprises, aux administrations, aux fournisseurs de services cloud, et aux grands groupes technologiques.
Le prêt de 50 millions de dollars de l’EAAIF s’inscrit dans un programme de restructuration et d’expansion financière plus vaste, d’un montant de 450 millions de dollars. Les fonds, selon les informations publiées sur l’opération, doivent permettre d’optimiser la structure financière de Liquid et de maintenir son réseau transfrontalier.
C’est une précision importante. Il ne s’agit pas seulement d’ajouter de nouveaux kilomètres de fibre. Une partie du financement sera utilisée pour préserver et conforter une infrastructure existante. En Afrique, la maintenance revêt une importance primordiale car les câbles terrestres subissent fréquemment les aléas des travaux routiers, le vandalisme, les coupures d’électricité et l’inaccessibilité de certaines régions.
Cassava Technologies est une entreprise fondée par l’entrepreneur zimbabwéen Strive Masiyiwa, et Liquid en fait partie. L’entreprise occupe une position spécifique, car elle ne se contente pas de fournir de la connectivité. Elle est également présente dans le cloud, les data centers, la cybersécurité et, de plus en plus, les infrastructures nécessaires à l’intelligence artificielle.
Cette intégration lui permet d’assurer plusieurs services tout au long de la chaîne numérique. En même temps, elle renforce la dépendance des opérateurs et des entreprises vis-à-vis d’un nombre limité de fournisseurs.
La RDC veut augmenter de 1 072 à 1 800 le nombre de pylônes
Le deuxième financement concerne Eastcastle Infrastructure, constructeur et gestionnaire de pylônes en République démocratique du Congo. L’EAAIF lui accorde 32,8 millions de dollars au titre d’une facilité de financement globale portée à 179 millions de dollars.
L’objectif est de construire 728 nouveaux pylônes, portant ainsi le parc opérationnel de l’entreprise de 1 072 à 1 800 sites. Environ 70 % de ces nouvelles implantations devront se faire dans des zones rurales ou insuffisamment couvertes.
Le besoin est grand. La RDC est l’un des plus vastes territoires du continent, avec une population très dispersée et un réseau routier et électrique limité. Selon les données transmises concernant le financement, le pays ne compterait qu’un pylône pour 15 000 à 20 000 habitants, alors qu’aux États-Unis, il y en a environ un pour 600 habitants.
Les nouvelles installations seront munies de panneaux solaires et de batteries au lithium pour réduire la dépendance au diesel et assurer la continuité du service malgré les pannes d’électricité.
Ce modèle s’est généralisé dans les télécommunications africaines. Des sociétés spécialisées construisent ou achètent les pylônes et louent ensuite des espaces aux différents opérateurs mobiles. Ainsi une même infrastructure peut accueillir les équipements de plusieurs entreprises.
Les «towercos» au centre du marché
Les opérateurs télécoms étaient longtemps propriétaires directs de la plupart de leurs antennes et pylônes. Plusieurs d’entre eux ont vendu ces actifs à des sociétés spécialisées, appelées « tower companies » ou « towercos », afin de réduire leurs dépenses et libérer du capital.
Elles assurent la gestion du site, de l’énergie, de la sécurité et de la maintenance. Les opérateurs poursuivent l’installation de leurs équipements actifs et la location de l’espace nécessaire.
Ce partage offre plusieurs avantages. Il évite la construction de pylônes concurrents au même endroit, réduit certains coûts, et peut accélérer le déploiement dans les zones rurales. Il limite également la multiplication désordonnée des installations.
Mais le modèle cède une partie du pouvoir économique aux gestionnaires d’infrastructures. Si la towerco est en position dominante, les opérateurs deviennent dépendants de ses prix, de ses choix d’investissement et de la qualité de sa maintenance.
La concentration est d’autant plus grande que quelques groupes se partagent l’essentiel du marché africain : IHS Towers, Helios Towers, American Tower Corporation et Eastcastle sont parmi les acteurs les plus en vue.
Au Sénégal, Helios Towers occupe une place stratégique
Cette évolution touche directement le Sénégal. En 2021, à la suite du rachat du portefeuille de pylônes de Free Sénégal, Helios Towers est devenu le seul gestionnaire indépendant de tours télécoms présent à grande échelle dans le pays.
D’après les chiffres publiés par l’entreprise pour le premier semestre2026, Helios Towers exploitait 1.505 sites au Sénégal pour 1.819 contrats delocation. Ainsi le ratio moyen était de 1,21 opérateur par pylône.
En juillet 2026, le groupe a déclaré son projet d’investir 150 millions de dollars supplémentaires au Sénégal afin d’élargir la couverture et d’appuyer la croissance du marché numérique. Cette annonce fait suite à une rencontre entre le président Bassirou Diomaye Faye et Tom Greenwood, directeur général de Helios Towers.
Cet engagement est une occasion importante pour améliorer la couverture, en particulier dans les zones rurales ou mal desservies. Mais les détails opérationnels doivent encore être précisés.
Le nombre de nouveaux pylônes, les régions prioritaires, le calendrier de paiement, les obligations de partage entre opérateurs ainsi que la part réservée à la modernisation des sites existants n’ont pas été clairement rendus publics.
A ce stade, le montant annoncé doit donc être considéré comme un projet d’investissement et non comme une somme déjà entièrement déployée sur le terrain.
La souveraineté ne veut pas nécessairement dire propriété publique
La croissance des infrastructures privées suscite souvent un débat sur la souveraineté numérique. Elle est parfois réduite à la nationalité du propriétaire ou au lieu où sont hébergées les données.
La réalité est plus compliquée. Un État peut très bien confier la construction d’une infrastructure à unacteur privé étranger tout en conservant un pouvoir réglementaire fort. À l’inverse, une infrastructure appartenant officiellement à une entreprise nationale peut rester soumise à des technologies, des financements ou des fournisseurs extérieurs.
La souveraineté repose donc sur plusieurs éléments : la capacité de l’État à imposer des obligations de couverture, la concurrence entre fournisseurs, l’accès équitable aux infrastructures, la continuité du service, la sécurité des données, la possibilité de remplacer un prestataire en cas de défaillance.
Pour les pylônes, le régulateur doit éviter qu’un acteur dominant n’impose des conditions discriminatoires. Pour la fibre, l’enjeu est de garantir un accès aux capacités transfrontalières pour les opérateurs et fournisseurs de services, à des tarifs transparents.
Pour les data centers et les services cloud, la question est d’autant plus sensible. Il ne suffit pas que les données soient localisées physiquement si les logiciels, les clés de chiffrement ou l’administration des serveurs sont encore entièrement contrôlés depuis l’étranger.
Des investissements qui ne mènent pas automatiquement à des prix plus bas
Les financements annoncés sont souvent vendus comme une réponse directe à la fracture numérique. La construction d’une infrastructure ne conduit toutefois pas systématiquement à une baisse du prix de la connexion pour le consommateur.
Plusieurs acteurs se trouvent entre la fibre internationale et le téléphone de l’usager : les gestionnaires de câbles, les opérateurs de gros, les sociétés de pylônes, les fournisseurs d’énergie, les opérateurs mobiles et les distributeurs.
Chacun applique ses coûts et ses marges. Si le marché de gros reste peu concurrentiel ou que l’accès à l’infrastructure est limité, une nouvelle fibre peut accroître la capacité disponible sans réduire les tarifs.
La qualité du service dépend aussi du dernier kilomètre. Un pays peut avoir une connexion internationale importante tout en laissant des quartiers ou des villages sans fibre, sans 4G fiable, sans énergie stable.
Il faut donc mesurer l’efficacité des investissements par des indicateurs concrets : nouvelles localités couvertes, évolution des prix de gros, réduction des interruptions, amélioration des débits et augmentation du nombre d’utilisateurs réellement connectés.
L’IA renforce encore les besoins
L’intelligence artificielle devrait accélérer la demande d’infrastructures. L’entraînement et l’utilisation des modèles exigent une puissance de calcul importante, des data centers consommateurs d’énergie et des connexions à très haut débit.
Sans réseaux terrestres fiables, les projets d’IA en Afrique resteront dépendants d’infrastructures hébergées en Europe, en Amérique du Nord, au Moyen-Orient ou en Asie. Cette dépendance augmente les coûts, la latence et les risques associés au transfert des données.
Les investissements dans la fibre et les pylônes sont donc nécessaires. Mais ils doivent s’accompagner d’une stratégie sur l’énergie, les data centers, le cloud et l’accès à la puissance de calcul.
Le Sénégal, qui fait de la souveraineté le cœur de son New Deal Technologique, devra expliquer comment les investissements privés s’articulent avec cette vision. Il ne s’agit pas de rejeter les capitaux internationaux dont le pays a besoin, mais de les orienter vers des objectifs vérifiables de couverture, de concurrence et d’inclusion.
Rendre les engagements mesurables
L’EAAIF a levé 82,8 millions de dollars pour Liquid et Eastcastle, preuve que les infrastructures numériques africaines attirent désormais des financements de taille. Cette dynamique est confirmée par le projet de 150 millions de dollars annoncé par Helios Towers au Sénégal.
Ces sommes ne doivent toutefois pas rester de simples annonces. Les calendriers, les zones ciblées, les conditions d’accès et les résultats attendus doivent être publiés par les pouvoirs publics et les régulateurs.
La question centrale ne porte pas seulement sur la propriété des pylônes ou des fibres. Elle consiste à déterminer qui décide de leur implantation, à quel prix ils sont utilisés et quelles garanties protègent les usagers en cas de défaillance.
À mesure que les réseaux deviennent essentiels à l’administration, à la finance, au commerce et à l’intelligence artificielle, leur infrastructure revêt une importance stratégique. L’Afrique a besoin d’investisseurs pour les réaliser. Elle doit également se donner les moyens de ne pas perdre la main sur son avenir numérique.
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