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L’intelligence artificielle industrialise la cybercriminalité en Afrique

L’intelligence artificielle industrialise la cybercriminalité en Afrique

Illustration L’intelligence artificielle industrialise la cybercriminalité en Afrique
Près de 200 sites électroniques, des comptes informatiques de plusieurs politiques, ambassadeurs et personnalités publiques. Pour leur dernière démonstration de force, les « Faucons du désert » n’ont visiblement pas lésiné sur les moyens en s’en prenant au Maroc.

L’intelligence artificielle ne transforme pas seulement les entreprises, les administrations ou les métiers de la création. Elle donne également aux cybercriminels les moyens d’attaquer plus vite, à plus grande échelle et avec un niveau de sophistication jusque-là réservé aux groupes les mieux organisés.

Dans son Évaluation des cybermenaces en Afrique 2026, INTERPOL estime que l’IA intervient désormais dans 55 % des cybercrimes signalés sur le continent. L’organisation décrit un écosystème criminel devenu « industrialisé » et sans frontières, alimenté par les escroqueries en ligne, les faux profils, les deepfakes et l’automatisation des attaques.

Les pertes recensées sont passées de 192 millions de dollars en 2024 à 484 millions de dollars, soit une hausse de plus de 150 %. Ce montant ne représente probablement qu’une fraction du préjudice réel : de nombreuses victimes ne portent pas plainte, tandis que les entreprises et les institutions préfèrent parfois garder le silence pour éviter une crise de réputation.

Derrière ces chiffres, la nature de la menace a changé. Il n’est plus nécessaire de maîtriser des techniques informatiques complexes pour lancer des campagnes d’escroquerie convaincantes. Des outils accessibles au grand public peuvent aujourd’hui rédiger un courriel frauduleux sans faute, reproduire une voix, fabriquer une vidéo ou créer une identité numérique presque indétectable.

L’IA abaisse les barrières d’entrée

Pendant longtemps, les cyberattaques les plus élaborées nécessitaient des compétences en programmation, en ingénierie sociale ou en compromission de réseaux. L’intelligence artificielle générative réduit désormais cette difficulté.

Un escroc peut produire en quelques secondes des centaines de messages adaptés à la langue, à la profession et au profil de ses victimes. Les anciennes tentatives de phishing, souvent reconnaissables à leurs fautes ou à leur formulation maladroite, deviennent plus crédibles.

L’IA permet également d’analyser les informations disponibles sur les réseaux sociaux. Une publication professionnelle, une photo de famille, un déplacement annoncé ou le nom d’un collaborateur peuvent servir à fabriquer un scénario personnalisé.

Le message frauduleux n’est alors plus générique. Il peut reprendre le ton d’un supérieur hiérarchique, mentionner un dossier réel ou demander un paiement présenté comme urgent.

Cette évolution renforce particulièrement les attaques par compromission de messagerie professionnelle. Dans ces opérations, les criminels se font passer pour un dirigeant, un fournisseur ou un partenaire afin d’obtenir un virement ou de modifier les coordonnées bancaires d’une facture.

Selon INTERPOL, l’utilisation de l’IA a considérablement amélioré la qualité de ces correspondances. Des groupes établis en Afrique peuvent cibler des entreprises en Europe ou en Amérique du Nord en utilisant des infrastructures réparties dans plusieurs juridictions.

Deepfakes et clonage vocal

La menace ne se limite plus aux courriels. Les outils de clonage vocal permettent de reproduire la voix d’une personne à partir de quelques secondes d’enregistrement trouvées sur Internet.

Un dirigeant régulièrement présent dans les médias, un responsable politique ou une personnalité active sur les réseaux sociaux peut ainsi devenir une cible facile. Une fausse note vocale peut ordonner un transfert d’argent, réclamer la communication d’un code ou demander à un collaborateur d’exécuter une opération confidentielle.

La vidéo n’offre plus une garantie absolue. Les deepfakes permettent de faire apparaître une personne dans une séquence qu’elle n’a jamais tournée ou de lui attribuer des propos qu’elle n’a jamais tenus.

Ces contenus sont déjà utilisés pour promouvoir de faux investissements, des plateformes frauduleuses et des systèmes d’enrichissement rapide. Le visage d’une personnalité connue donne à l’escroquerie une apparence de légitimité, particulièrement lorsque la vidéo circule dans un groupe WhatsApp ou sur une page imitant celle d’un média reconnu.

Pour les organes de presse, le risque est double. Ils peuvent relayer involontairement un contenu manipulé, mais aussi voir leur identité graphique, leurs présentateurs ou leurs journalistes utilisés pour crédibiliser une fraude.

Des identités synthétiques pour contourner la biométrie

L’un des constats les plus préoccupants du rapport concerne les identités synthétiques. Les criminels ne se contentent plus de voler l’identité complète d’une victime. Ils associent des données authentiques — nom, numéro de téléphone, photographie ou document administratif — à des informations fabriquées.

Ces profils hybrides peuvent être utilisés pour ouvrir des comptes bancaires, contracter des crédits numériques ou enregistrer des cartes SIM. Certains sont conçus pour franchir les contrôles automatisés d’identité et de reconnaissance faciale.

Cette menace fragilise les systèmes de connaissance du client, devenus essentiels dans les banques, les fintechs et les services de mobile money. Une procédure biométrique peut paraître robuste tout en restant vulnérable si les documents présentés, la source des données ou le contrôle de présence réelle ne sont pas suffisamment vérifiés.

En Afrique, où les gouvernements accélèrent le déploiement de l’identité numérique et la dématérialisation des services publics, la question devient stratégique. La biométrie ne peut plus être considérée comme une preuve infaillible.

Les plateformes doivent détecter les images artificielles, vérifier la présence réelle de l’utilisateur et comparer les informations avec des sources officielles sécurisées. Encore faut-il que ces sources soient fiables, actualisées et accessibles dans un cadre respectueux de la protection des données personnelles.

L’Afrique de l’Ouest fortement exposée

Le rapport d’INTERPOL repose sur les réponses de 36 pays africains. Il indique que 72 % des États interrogés ont signalé la présence de centres d’escroquerie, avec une concentration importante en Afrique australe et en Afrique de l’Ouest.

Ces structures fonctionnent parfois comme de véritables entreprises clandestines. Elles recrutent des opérateurs, répartissent les tâches, utilisent des scripts et ciblent plusieurs pays simultanément. Certaines combinent fraude sentimentale, faux investissements, extorsion sexuelle et usurpation de comptes.

En Afrique de l’Ouest et centrale, les fraudes sentimentales et les compromissions de messageries professionnelles figurent parmi les menaces les plus fréquemment observées.

L’expansion du mobile money crée parallèlement un terrain attractif. Les criminels exploitent la rapidité des transactions, la facilité de création de comptes et la difficulté à récupérer les fonds après leur transfert.

Un simple appel peut suffire à convaincre une victime de communiquer son code confidentiel. Avec le clonage vocal et les informations recueillies sur les réseaux sociaux, le scénario devient plus difficile à identifier.

Le Sénégal face à la multiplication des fraudes numériques

Au Sénégal, la croissance des paiements numériques et des services financiers mobiles augmente mécaniquement la surface d’attaque. Banques, opérateurs télécoms, fintechs, administrations et plateformes de commerce électronique collectent un volume croissant de données personnelles.

Les cas de détournement de comptes, d’usurpation d’identité, de remplacement frauduleux de cartes SIM et de faux services clients sont régulièrement signalés. Les escrocs utilisent les logos, les couleurs et les numéros imitant ceux des opérateurs pour mettre leurs victimes en confiance.

L’arrivée de l’IA donne une nouvelle dimension à ces pratiques. Les scripts peuvent être adaptés au wolof ou au français local. Les voix peuvent être reproduites. Les faux documents deviennent plus difficiles à repérer à l’œil nu.

La réponse ne peut donc pas reposer uniquement sur la prudence individuelle. Demander aux citoyens de ne pas communiquer leur code reste nécessaire, mais insuffisant face à des attaques de plus en plus personnalisées.

Les banques et les opérateurs doivent renforcer la détection des transactions inhabituelles, les délais de confirmation pour les opérations sensibles et la vérification des demandes de remplacement de cartes SIM. Les mécanismes de réclamation et de récupération des fonds doivent aussi être plus rapides.

Le partage d’informations, principal maillon faible

INTERPOL identifie un angle mort majeur : l’absence de partage d’informations en temps réel entre banques, opérateurs télécoms et forces de l’ordre.

Une institution peut détecter un compte suspect sans que les autres acteurs soient immédiatement alertés. Pendant ce délai, les fonds peuvent être transférés vers plusieurs portefeuilles, retirés en espèces ou envoyés à l’étranger.

Le Sénégal gagnerait à mettre en place un dispositif permanent réunissant les établissements financiers, les opérateurs, les fintechs, la Division spéciale de cybersécurité, la Commission de protection des données personnelles et les autorités de régulation.

Cette coordination devrait permettre de signaler rapidement les comptes utilisés dans une fraude, de préserver les preuves numériques et de suspendre certaines opérations selon une procédure juridiquement encadrée.

Elle ne doit cependant pas conduire à une surveillance généralisée. Le partage de données doit être proportionné, sécurisé et limité aux finalités de prévention et d’enquête.

Former les enquêteurs à la même vitesse que les criminels

La technologie utilisée par les cybercriminels évolue plus rapidement que les capacités de nombreuses administrations. INTERPOL estime que la préparation des forces de l’ordre africaines à l’utilisation criminelle de l’IA reste insuffisante.

Les enquêteurs doivent pouvoir identifier les contenus synthétiques, retracer les transactions numériques, analyser les métadonnées et coopérer avec des plateformes installées à l’étranger.

Les magistrats et les journalistes sont également concernés. Une preuve audio ou vidéo ne peut plus être considérée comme authentique sans vérification technique. Les rédactions doivent intégrer des procédures de contrôle avant de diffuser un contenu potentiellement manipulé.

L’École nationale à vocation régionale de cybersécurité de Dakar, citée dans le rapport d’INTERPOL pour sa contribution à la formation des enquêteurs, peut jouer un rôle central dans cette montée en compétences. Mais l’ampleur du phénomène exige une réponse qui dépasse les seuls spécialistes.

Une course entre attaque et défense

L’intelligence artificielle n’est pas uniquement une arme pour les criminels. Elle permet aussi de détecter les comportements suspects, d’analyser des volumes importants de transactions et d’identifier des documents falsifiés.

La bataille se joue donc entre deux usages d’une même technologie. D’un côté, les fraudeurs automatisent la persuasion, l’usurpation et le contournement des contrôles. De l’autre, les institutions tentent de repérer plus rapidement les anomalies.

L’avantage reviendra aux organisations capables de combiner technologie, coopération et réaction rapide. Un outil d’IA, aussi performant soit-il, ne remplacera ni une procédure rigoureuse ni un échange d’informations entre les acteurs concernés.

Le chiffre de 55 % publié par INTERPOL marque un basculement. La cybercriminalité alimentée par l’IA n’est plus une menace future. Elle est déjà présente dans les courriels, les appels, les vidéos, les plateformes financières et les systèmes d’identification.

Pour le Sénégal comme pour le reste du continent, la question n’est donc plus de savoir si l’intelligence artificielle sera utilisée pour commettre des fraudes. Elle est de déterminer si les institutions sauront s’adapter avant que la confiance dans les services numériques ne commence à reculer.

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