Starlink en Afrique, promesse technologique et dépendance stratégique.

L’arrivée de Starlink est souvent présentée comme une révolution, une aubaine technologique capable d’accélérer l’inclusion numérique. Et sur le papier, l’argument peut séduire. Mais une confusion persiste, y compris chez certains décideurs, on assimile trop facilement souveraineté numérique et accessibilité numérique, comme si le simple fait d’avoir une couverture réseau suffisait à garantir l’autonomie et la sécurité d’un pays.

La réalité est plus complexe. Derrière la promesse de débits élevés et de couverture étendue, Starlink représente aussi une contrainte pour les utilisateurs et une menace potentielle pour la sécurité et la souveraineté nationales.

Cette confusion est particulièrement visible chez le grand public. Beaucoup de personnes pensent que le boîtier Starlink peut remplacer le réseau mobile classique, qu’on peut le transporter partout et se connecter librement en déplacement, comme une box nomade, a l’image des « digital nomads » dans leur camping-car. Or, ce n’est tout simplement pas son usage réel. Starlink n’est pas conçue pour être déplacée en permanence comme un téléphone ou un modem mobile.

Il y a aussi une réalité très concrète dont on parle peu, l’énergie. Starlink consomme entre 75 W et 100 W, soit environ 2,4 kWh sur 24 heures. Dans un pays ou les coupures d’électricité existent encore, ce détail n’en est pas un. Contrairement aux réseaux des opérateurs nationaux, qui continuent souvent de fonctionner même en cas de coupure grâce à des infrastructures secourues, Starlink dépend entièrement de l’électricité du client. Sans onduleur ou solution alternative, la moindre coupure coupe tout, exactement comme une box Wi-Fi domestique classique. Et dans ce cas, le coût de l’énergie repose entièrement sur l’utilisateur.

Sur le plan stratégique, une autre question se pose, à quoi bon installer massivement Starlink dans des villes comme Dakar, déjà couvertes par la fibre, la 4G et la 5G ? Le sujet n’est pas la performance du service, mais la cohérence des choix. Starlink a été pensé pour les zones blanches. Le déployer là ou des réseaux existent déjà pose un vrai problème de vision et de politique publique.

Pour les zones rurales justement, le problème devient surtout économique. Le kit résidentiel coûte 146 000 F CFA, auxquels s’ajoutent 14 000 F CFA de frais de transport, puis 30 000 F CFA par mois d’abonnement. La version Lite reste elle aussi coûteuse : 117 000 F CFA a l’achat, 14 000 F CFA de transport et 22 000 F CFA par mois. A cela s’ajoute la facture d’électricité, estimée à environ 5 760 F CFA par mois, à condition qu’il y ait effectivement du courant. Sans électricité, le service ne fonctionne tout simplement pas.

Ce paradoxe saute aux yeux quand on sait que dans beaucoup de zones ciblées, le revenu moyen mensuel tourne autour de 65 000 F CFA et que certaines familles vivent principalement grâce aux bourses familiales. Dans ces conditions, peut-on vraiment parler d’une solution accessible et adaptée aux réalités locales ?

Au-delà de la question du coût, se pose celle des effets structurels induits par ce modèle d’accès à Internet. L’arrivée de Starlink ne réduit pas mécaniquement la fracture numérique. En pratique, son prix d’entrée limite l’accès à une minorité solvable, ce qui risque de créer de nouvelles formes d’exclusion, tandis que les infrastructures terrestres restent fragmentées ou insuffisamment développées.

Par ailleurs, cette solution ne met pas fin à la dépendance numérique des Etats africains, elle la déplace vers un acteur privé mondial, dont les choix techniques, économiques et politiques échappent largement aux capacités de régulation nationales. Dans ce contexte, l’accès à Internet devrait être pensé comme un bien public stratégique, relevant de politiques collectives et souveraines, plutôt que comme un service structuré uniquement par des intérêts commerciaux extérieurs.

A ces difficultés s’ajoutent les contraintes techniques du quotidien. La parabole doit avoir une vue totalement dégagée du ciel ; pas d’arbres, pas de bâtiments, pas de fils. Même un oiseau posé dessus peut perturber le signal. Les fortes pluies, les nuages épais et les intempéries dégradent également les performances. Et dans certains cas de perte de signal ou de dysfonctionnement, l’utilisateur peut être obligé d’éteindre l’équipement pendant une longue période, parfois jusqu’à 48 heures, pour retrouver un fonctionnement normal. Pour quelqu’un qui dépend d’Internet pour travailler ou étudier, c’est loin d’être anodin.

Il existe également une grande zone d’ombre autour du service après-vente. En cas de panne ou de kit défectueux, à qui s’adresser concrètement ? Existe-t-il un service client local, soumis au droit national, capable d’intervenir rapidement ? Ou faut-il gérer seul les démarches, les délais et les frais de renvoi à l’international (s’il n’y pas un fournisseur local), voire souscrire un nouveau contrat ? Aujourd’hui encore, l’existence d’un représentant local clairement identifié reste floue.

Le contrat ressemble à une boîte noire, ce qui fragilise l’utilisateur et limite fortement la protection du consommateur.
Sur le plan sécuritaire, le débat est trop souvent simplifié. On entend dire qu’il suffit d’une adresse IP pour tracer un utilisateur. En réalité, les choses sont bien plus complexes. Aujourd’hui, il est possible d’utiliser un ordinateur ou un smartphone connecté via Starlink sans passer par aucun élément d’identification locale.

Prenons un exemple très concret. Une personne peut acheter un téléphone sans carte SIM locale, utiliser un numéro étranger, demander à un tiers basé hors du pays de lui transférer le code OTP reçu, et s’authentifier ainsi sur des applications de messagerie ou de communication chiffrées. Dans ce cas, il n’existe ni numéro national, ni identité locale vérifiable, ni lien direct avec les infrastructures des opérateurs nationaux.

Si cette personne commet ensuite un crime, coordonne des actions illégales ou communique avec des groupes situés hors du territoire, par quels moyens technologiques l’Etat peut-il réellement la localiser ou l’identifier, alors que, le numéro utilisé n’est pas national, les serveurs d’authentification sont situés à l’étranger, la connexion passe par un réseau satellitaire hors du contrôle national, et qu’aucune base de données locale ne permet d’établir un lien fiable entre l’utilisateur et son identité réelle ?

Ce scénario n’est pas théorique. Il est déjà observé dans plusieurs zones du Sahel, ou des groupes armés et djihadistes sont extrêmement difficiles à tracer parce qu’ils combinent kits satellitaires, numéros étrangers, applications chiffrées et absence totale d’ancrage dans les réseaux nationaux. Cette réalité complique considérablement le travail des services de renseignement et de sécurité.

A cela s’ajoute un impact économique préoccupant. Le développement non encadré de Starlink peut certes créer une activité informelle locale, avec par exemple la revente de connexion ou des installations non agréées, générant plus de 1000 emplois informels. Mais ce gain apparent peut masquer une perte bien plus lourde ; la suppression d’environ 10 000 emplois formels chez les opérateurs, les FAI, les sous-traitants, les MVNO, les PME du secteur numérique, ainsi que l’ensemble de l’écosystème réglementé. C’est un transfert de valeur de l’économie formelle vers l’informel, sans bénéfice durable pour l’Etat, ni en termes d’impôts, ni en termes de structuration du secteur. A terme, cette dynamique entraînera également une diminution de l’impôt sur les sociétés, le secteur informel grappillant progressivement des parts de marché au détriment des entreprises déclarées.

Enfin, il faut penser à l’avenir humain et éducatif. Que deviendront les étudiants qui se forment aujourd’hui aux métiers des télécommunications si l’écosystème national se limite à des solutions clés en main, fermées et importées ? Starlink repose sur une technologie largement plug-and-play, qui ne nécessite ni ingénierie locale, ni exploitation réseau avancée, ni maintenance complexe sur le territoire. Il n’y a donc quasiment aucun transfert de compétences. A terme, ces étudiants risquent de se retrouver face à un marché de l’emploi réduit, avec peu de débouchés, ce qui fragilise notre autonomie technologique.

En définitive, au-delà du discours sur l’innovation et la performance, Starlink pose des questions profondes : dépendance énergétique, coût réel pour les ménages, impact sur l’emploi formel, perte de recettes fiscales, affaiblissement des compétences locales et enjeux de souveraineté numérique et sécuritaire. Ce n’est pas seulement un sujet technologique. C’est un choix de société, un choix économique et un choix politique.

Mahawa Ndiaye
Ingénieur Téléinformatique, VAS expert and content, NRJ et Environnement

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