Face à la pandémie du Covid-19, les PME d’Afrique centrale, qui ne bénéficient presque d’aucune aide étatique, doivent appliquer les mesures sanitaires « barrières » tout en assurant leur survie économique. Pour y parvenir, elles se mettent à la « mode » du télétravail, en espérant bénéficier de la digitalisation progressive entamée en Afrique depuis plusieurs années).

Comment réussir cette démarche dans un contexte d’impréparation, de limite énergétique, technologique et législative ? Et comment tirer parti du fort potentiel africain en matière de transformation digitale, malgré un taux de pénétration d’Internet qui culmine à peine à 25 %.

Qu’est-ce que le télétravail ?

S’il n’existe pas de consensus sur la définition du télétravail, il est possible de considérer que le télétravail est un travail effectué hors du lieu de travail habituel du salarié, mais connecté à celui-ci par les technologies de l’information et de la télécommunication. Il est présenté depuis plusieurs décennies, notamment par plusieurs rapports de l’Organisation internationale du travail, comme un levier de développement des PME africaines.

Pour aider celles qui n’y étaient pas préparées, à l’instar des PME africaines, l’OIT met à contribution Jon Messenger, l’un de ses meilleurs experts. Dans une vidéo publiée le 16 mars 2020 il détaille « les 5 choses à savoir pour un télétravail efficace ». Ce sont :

  • un soutien et un accompagnement managérial au niveau de la direction jusqu’aux agents de maîtrise ;
  • la détention des outils technologiques appropriés et la formation des salariés à leur utilisation ;
  • la fixation claire, dès le départ, des résultats attendus et des conditions de télétravail (horaires de connexion du salarié, moment où il peut être contacté, contractualisation du télétravail) ;
  • la flexibilité des horaires ;
  • un cadre de travail adéquat, des frontières clairement définies entre la vie privée et la vie professionnelle, ainsi que le droit à la déconnexion pour pouvoir se reposer et se détendre.

Les conditions de succès du télétravail dans les pays d’Afrique subsaharienne

Dans le cadre de missions de consultation auprès d’une PME spécialisée dans la formation professionnelle en entreprise présente dans la sous-région Afrique centrale avec un effectif global de près de 200 salariés, nous avons eu l’opportunité de suivre et de co-piloter le déploiement d’un vaste système de télétravail, dès les premières heures de la pandémie du Covid-19. Les actions ont été menées au profit de cette entreprise camerounaise et de ses filiales du Gabon et du Congo. Bien que le processus soit toujours en cours, certains éléments remontent comme déterminants pour le succès du télétravail en Afrique subsaharienne francophone.

Toute situation de changement organisationnel est complexe et il faut, pour en assurer la réussite, prendre en compte les spécificités socioculturelles. L’Afrique est une société de communautés où le travail individualisé suscite des appréhensions. Il convient donc d’accompagner les télétravailleurs de façon précise car beaucoup de PME s’y sont lancées brusquement et sous la contrainte du Covid-19. Une recherche sur la fréquence de recherche du mot-clé « télétravail sur le moteur de recherche Google montre par exemple qu’il a connu une explosion au Cameroun les premiers jours après l’annonce par le gouvernement des mesures de confinement.

Le concept étant nouveau pour les PME, il faut identifier les sources d’inquiétude liées à la situation et à la méthode de travail à distance. Ce soutien managérial est facilité par le contexte social qui « fait injonction » et qui brise les freins à l’adoption du télétravail. L’un des collaborateurs d’une PME au Gabon affirme à cet égard :

« La situation l’imposait, on ne souhaitait pas travailler à domicile, mais tout le monde le fait… nous on s’y accommode. On n’a pas le choix […]. Une autre limite du télétravail en Afrique est l’absence de chaleur humaine et de fraternité, dans une société qui préfère la communauté aux individualités. »

Quelques pistes d’amélioration

Pour que le télétravail soit efficace, la PME doit disposer d’éléments de connectivité suffisants, ainsi que d’une bonne formation et d’un encadrement des télétravailleurs.

  • La maîtrise des moyens technologiques et de communication numérique

Étant donné leurs moyens limités et un système de fonctionnement quasi informel, les PME africaines, même hors crise, n’ont pas suffisamment digitalisé leurs procédures internes. On constate donc une faible maîtrise des outils numériques de travail à distance par les télétravailleurs et leurs encadreurs. Au Gabon, par exemple, l’un des salariés inquiets au sujet du télétravail s’interroge : « Comment vais-je travailler à domicile avec des outils numériques jamais pratiqués en entreprise ? ». Interviewée par le quotidien national camerounais Cameroun Tribune, une salariée d’une PME locale affirme :

« La plupart de mes collègues n’ont pas d’ordinateur portable. Après les premiers essais sur d’autres plates-formes, notamment Google Plateforms, on a abandonné. Pour travailler sur cet espace, il faut une bonne connexion Internet et une bonne Ram, sinon ça traîne et c’est pénible. »

  • **La contractualisation du télétravail : non à l’arbitraire

Il règne très souvent au sein des PME africaines un climat de méfiance. Dans le cas du Cameroun, des études sur la motivation des salariés ont montré que pour qu’ils soient efficaces, il leur faut une forte dose de contrôle. Dès lors, comment contrôler le travail hors des murs de l’entreprise ? Comment évaluer la performance des collaborateurs ?

Notre travail exploratoire a montré que l’une des solutions est de contractualiser tous les éléments liés au télétravail. L’employeur doit clairement définir les horaires de travail à domicile, les moments de connexion, les moments de pause, la méthode d’évaluation et les limites entre vie privée et vie professionnelle. Il lui faut aussi préciser à l’avance les indicateurs qui serviront à évaluer la performance du travail à domicile. Cette contractualisation permettra de créer un climat de confiance entre les télétravailleurs et les responsables de PME.

  • Les conditions de travail à domicile (Internet, coupures d’électricité, promiscuité)

« … OK, même si j’avais un ordinateur et Internet à domicile, comment faire avec les coupures d’électricités quotidiennes ? », nous confie Sandrine salariée d’une micro finance au Gabon.

Au regard des grilles salariales, il est logique de constater que les domiciles des collaborateurs des PME africaines ne sont pas convenablement équipés de dispositifs numériques leur permettant de débuter en urgence le télétravail. De plus, contrairement aux bâtiments des compagnies qui possèdent pour la plupart des groupes électrogènes pour faire face aux récurrentes coupures et délestages électriques, les télétravailleurs n’ont pas de solutions personnelles en énergie alternative.

Cela pose de gros soucis d’efficacité du télétravail dans les PME au Congo, Gabon et Cameroun. Enfin, les familles élargies et les logements exigus entraînent une promiscuité qui anéantit quasiment tous les efforts visant à garantir un travail efficient à distance. Pour y remédier, il faut que l’entreprise contribue à l’aménagement d’un espace de travail dédié, adéquat au sein du domicile du télétravailleur.

  • Combler le vide juridique, légiférer en urgence

Les États d’Afrique centrale francophone doivent prendre leurs responsabilités en légiférant et en encourageant les politiques de télétravail. Le vide juridique actuel ne crée pas un climat de confiance entre les télétravailleurs et leurs entreprises. En formalisant et en légalisant le travail à distance, les États africains pourront mettre leurs citoyens et leurs entreprises en position de force sur un marché mondial qui, grâce aux outils technologiques, n’a plus de frontières géographiques.

Martial Kadji Ngassam

Enseignant-chercheur, ESSEC de Douala

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