Marie-Paule Okri n’a pas beaucoup dormi. Au brin­que­balant maquis (bar-­restaurant) à la musique assourdissante, très i­ro­ni­quement nommé « La fac », en plein centre de la petite ville ivoirienne de Maféré, elle ne laisse pourtant rien paraître de sa nuit courte et agitée. ­Elle a été réveillée à 4 heures par la sonnerie de son téléphone et la voix terrorisée d’une femme battue par son mari. S’en est suivie une très longue négociation avec des policiers municipaux pour qu’ils envoient une patrouille à son secours.

« Ils ont fini par me répondre que ce n’était pas une urgence », dit-elle. Elle souffle, hausse les sourcils, dépitée mais pas surprise. Elle raconte alors tous les appels à l’aide de femmes brutalisées, les messages sur WhatsApp de jeunes filles violées, de familles brisées par l’inceste… Ce ne sont pas de vagues souvenirs mis bout à bout : Marie -aule Okri garde toujours en mémoire les lieux et les noms. Elle consigne tout dans un cahier. Un jour, elle en fera un livre. Pour le sommeil, on verra plus tard.

Des pagnes 8-Mars officiels

À 28 ans, cette étudiante en agronomie, employée pour quelques mois par une entreprise privée dans la région agricole du Sud-Comoé, a cofondé la Ligue ivoirienne des droits des femmes. Cette association née sur les réseaux sociaux en avril 2020 est devenue une vigie pour toutes ses ­compatriotes victimes de violences et de discriminations. C’est une bouée de sauvetage pour celles qui ont trouvé du soutien auprès de ce petit groupe de neuf militantes. « Nous partageons un idéal commun : que les femmes ne soient plus seules. Nous les aidons à se relever quand elles sont battues, violées, quand la société leur tourne le dos ou les pointe du doigt. Nous voulons que la honte change de camp. »

Les membres de l’association co­­ordonnent leurs actions par messageries instantanées, multiplient les débats et les campagnes de prévention, forment des bénévoles, éditent des dépliants comme celui sur la procédure à suivre après un viol, secouent le ministère ivoirien de la femme, de la famille et de l’enfant qu’elles jugent déconnecté des réalités. Leurs ressources : quelques dons privés, des ventes de T-shirt, des cotisations, une incomparable énergie et un sens de la communication aiguisé. Leur dernier coup d’éclat : une campagne sur les réseaux sociaux pour dénoncer la vente de pagnes « spécial 8-Mars » du ministère. « Lorsque nos droits seront respectés, lorsque les lois seront appliquées, lorsqu’on aura la possibilité d’avoir une autonomie financière, on pourra s’acheter des pagnes », s’agace Marie Paule Okri. En Côte d’Ivoire, plus de la moitié des femmes adultes ne savent ni lire ni écrire et vivent en dessous du seuil de pauvreté. Elles sont les grandes oubliées de ce pays de 24 millions d’habitants d’Afrique de l’Ouest à l’économie pourtant dynamique.

LIRE AUSSI  Appel « à un “new deal” » pour l’Afrique

Elle me montre la photo d’une femme souriante, un turban bleu et blanc sur la tête surmonté d’un long tissu orange, qui tend à l’objectif sa récolte d’oignons. Le cliché a été pris dans le village de Banvayo, dans le nord-est du pays. C’est là-bas que Marie Paule Okri forme une cinquantaine de mères de famille à l’agriculture grâce à son autre association, We For Her. Grâce à l’argent de la vente des légumes, ces femmes illettrées sont en mesure de payer les frais de scolarité de leurs enfants. Une grande victoire pour celle qui se démène aussi pour créer des bibliothèques dans les écoles – c’est le cas à Banvayo ; bientôt à Maféré, espère-t-elle –, bien consciente de l’importance pour les filles de comprendre qu’un autre monde est possible au-delà de leurs villages et de leurs familles : « À travers les livres, elles voyagent. Elles découvrent les parcours de femmes qui les inspirent. Elles ont envie de réussir ». Elle juge « fade et vide » l’éducation dans son pays : « On ne nous apprend pas à penser de manière profonde. Rien ne permet un éveil de conscience. » Qu’à cela ne tienne, elle s’en chargera.

« Marie Paule, c’est mon idole », dit Sandrine d’une voix fluette. Les deux femmes partagent un studio à Maféré dans un bâ­timent de plain-pied tout du long qui compte trois autres logements. On peine à comprendre pourquoi il a été construit ici, bizarrement situé, un peu de biais, face à une maison inachevée. À l’intérieur, un lit à deux places fait au carré, pas de décoration aux murs, pas d’objets personnels visibles. Dehors, une petite terrasse impeccablement balayée, une table et deux chaises de jardin. Marie Paule et Sandrine se connaissent depuis le lycée. La première a demandé à la seconde de venir lui tenir compagnie. « C’est une peureuse », ironise Sandrine à propos de sa « sœur », provoquant un éclat de rire général. En réalité, Marie Paule Okri n’a peur que du tonnerre.

LIRE AUSSI  AGEROUTE recrute plusieurs ingénieurs et techniciens

« J’ai toujours été féministe, affirme-t-elle. Seulement, je ne savais pas le nommer. On me disait que j’étais comme ça, alors je suis allée voir sur Internet ce que c’était. J’ai trouvé ça super. C’était ça. » Être féministe en Côte d’Ivoire, c’est inévitablement s’exposer aux raille­ries et aux insultes : « vendue à l’Occident », « célibataire aigrie », « mauvaise femme ». Marie Paule Okri s’en moque. Elle s’en amuse même. Ça ne l’empêche pas de s’exposer médiatiquement en acceptant les invitations à des débats télévisés très regardés. Son appel à une société plus juste et inclusive pour les femmes doit passer. Pour elle, c’est l’essentiel.

« On me disait que j’étais féministe, alors je suis allée voir sur Internet ce que c’était. J’ai trouvé ça super. » Marie-Paule Okri

Ne jamais manquer un appel

Marie-Paule Okri a grandi à Issia, en plein cœur du pays, au côté d’un père progressiste qui mettait sur un pied d’égalité ses quatorze filles et garçons. Elle lui doit sa fièvre militante. « Quand ma mère me disait de laver les assiettes parce que j’étais une fille, lui ne voyait pas ça d’un bon œil. Il voulait que je sois la meilleure à l’école. » Elle décrit avec tendresse sa mère comme « une bonne femme africaine » qui n’a pas eu la chance d’aller à l’école – elle n’aime pas le mot « ménagère ». « Elle gérait beaucoup de choses », tient-elle à préciser. À la mort de son père, alors qu’elle n’est qu’adolescente, que la Côte d’Ivoire sort d’une crise politique majeure et s’apprête replonger dans un cycle de violences, Marie-Paule Okri s’accroche pour poursuivre ses études. Elle est accueillie un temps chez un oncle, puis chez des proches. « Il arrivait même que des inconnus me donnent de quoi manger que je parte à l’école, se souvient-elle. Aujourd’hui, je veux rendre ce qu’on m’a donné ».

LIRE AUSSI  Plus de 15 milliards FCFA pour financer des entreprises de femmes en Afrique de l’Ouest

Elle réfléchit sérieusement à une candidature aux élections législatives de 2025 dans sa région natale, ­convaincue que l’engagement politique est une nécessité pour faire bouger la société dans un pays où trois grands partis noyautés par des hommes se partagent le pouvoir depuis trente ans et où les femmes ne représentent que 12 % de l’assemblée. « La politique décide de ce que je vais manger, de comment je dois m’habiller. Je n’ai aucune envie qu’on décide pour moi toute ma vie. Je veux prendre part aux instances de décision. Et puis ceux qui sont élus le font tellement mal que je veux prendre leur place », explique-t-elle en souriant.

À « La fac », au milieu de son récit sur ces vies brisées par la violence, Marie-Paule Okri s’arrête sur celui de cette « maman ». C’était l’année dernière. « Elle cherchait à retrouver sur Facebook un oncle de la famille qui avait abusé de sa fille. L’inceste est tellement tabou ici qu’elle a été harcelée en ligne. Quand j’ai cherché à la rappeler, sa sœur m’a annoncé qu’elle s’était donné la mort. Je ne l’ai pas digéré. » Elle boit son Sprite, déglutit dif­fi­ci­lement, la gorge nouée, les yeux voilés de larmes. Elle dit avoir passé les trois jours suivants enfermée chez elle, incapable de sortir, assommée par le chagrin et la culpabilité. « Je me suis alors juré de toujours répondre rapidement, de ne jamais manquer un appel, d’être toujours là. » Elle n’a pas failli à cette promesse. Peut-on dire qu’elle est « hantée » par ces histoires ? « On peut dire ça. » Au petit matin, elle a appris que la jeune femme battue dans la nuit était tombée dans le coma après une nouvelle salve de coups. Marie-Paule Okri n’est pas près de dormir.

Par vanityfair.fr

COMMENTAIRES

Je donne mon avis sur le sujet