Le numérique est au coeur de notre quotidien et continuera. Cependant, cette digitalisation cache une réalité si sombre qu’elle nous échappe. Un paradoxe qui a poussé Guillaume Pitron à enquêter dans le monde entier. Il publie L’enfer numérique, voyage au bout d’un like.

Guillaume Pitron, journaliste et réalisateur de documentaires, revient dans un entretien avec Ouest France, sur le paradoxe du numérique.

 Après plusieurs enquêtes consacrées à l’exploitation des métaux rares, il publie L’enfer numérique, voyage au bout d’un like. Une enquête de deux ans, dans le monde entier, qui met en lumière la face cachée, bien réelle, d’un univers numérique de plus en plus immatériel. Et sur les conséquences environnementales et politiques d’une croissance qui paraît illimitée.

Le paradoxe du numérique, c’est que tout semble immatériel…

On vante la virtualisation de nos outils de travail, qui sont censés n’être plus que du gaz, un nuage. Or, plus l’on parle de cela, plus nous consommons de matière première et d’électricité pour les produire et les faire fonctionner. Les likes, les courriels, les photos et les vidéos que nous échangeons transitent par des antennes, des box, des locaux techniques, des centres de données, des câbles sous-marins. Derrière ces actions simples se cache une infrastructure mondiale d’une complexité folle. Elle est en train de devenir la chose la plus vaste jamais construite par l’humanité.

« 10 % de la consommation électrique mondiale »

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L’immatériel serait donc un mythe ?

Le numérique dégage une odeur, celle du beurre rance émise par le graphite raffiné nécessaire aux batteries de nos portables. Il émet un son strident, celui de la ruche des milliers de serveurs entreposés dans un data center comme celui que j’ai visité en Laponie. Il a un goût, celui de l’eau de mer du fond de laquelle sont remontés des milliers de câbles usagés.

Ce mythe de l’immatériel nous vient de nos téléphones portables. Leur esthétique épurée apporte un sentiment de pureté. Le téléphone est une merveille de beauté et de simplicité, mais l’infrastructure qui le fait fonctionner est sale.

Mesurer l’empreinte écologique du numérique, c’est possible ?

C’est la jungle. Tout le monde s’étripe autour du coût écologique d’un courriel. Quelques chiffres font consensus. Selon qu’il s’agisse d’un spam envoyé par un robot ou d’un message expédié par un humain avec une pièce jointe, l’envoi génère entre 0,5 et 20 grammes de CO2. C’est un sixième de ce que produit une voiture thermique au kilomètre. Le numérique pèse 10 % de la consommation électrique mondiale, soit près de 4 % des émissions globales de gaz à effet de serre. C’est une fois et demie l’ensemble du secteur civil aérien mondial. Ce chiffre pourrait doubler d’ici à 2025. Nous n’en sommes qu’aux balbutiements. Nous n’avons encore rien vu.

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« Incompatible avec la notion de limite »

Faire le lien entre croissance verte et numérique relève du fantasme écrivez-vous…

Rien n’est jamais vert. Tout a toujours un impact. Le problème, c’est que le numérique excite la croissance. Le lobby européen du numérique affirme que le numérique va entraîner dix à quinze fois plus d’effets bénéfiques sur l’environnement que de conséquences négatives. Il a suffi d’une enquête journalistique pour contredire l’étude Smarter2030. Quant au rapport du Shift Project, il conclut que les dommages sont plus graves que les bénéfices. Comment compenser les effets rebond des nouvelles technologies qui nous poussent à consommer davantage ? En réalité, personne n’est en capacité de répondre à ces questions.

Rien n’entraverait cette accélération ?

Internet nous fait croire que nous sommes tout-puissants. La jeune génération qui a aujourd’hui un téléphone entre les mains peut lever des millions de followers du bout des doigts. Tout cela est incompatible avec la notion de limite. Rien a priori n’entrave la capacité d’un réseau à s’étendre. Ni l’énergie ni la matière nécessaires. Le câble océanique de 6 000 km déroulé par Google entre la Virginie (États-Unis) et la Vendée n’est pas plus épais qu’un tuyau d’arrosage. On peut y faire transiter, toutes les secondes, trois fois le volume d’informations stockées dans la bibliothèque du Congrès américain.

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« La croissance optimisée est la clé »

Vous interpellez, dans votre livre, les jeunes de la génération climat…

Elle ne réalise pas les conséquences du numérique dont elle use et abuse. Une étude a montré qu’un jeune de 18 à 25 ans en France a déjà possédé six téléphones portables. Cette génération qui perçoit mieux que quiconque les défis écologiques que lui lègue la génération précédente sera-t-elle plus sage ? Il est permis d’en douter.

Que faire pour viser davantage de sobriété ?

Le Chinois Tik Tok a récemment limité son utilisation à quarante minutes par jour en dessous de l’âge de 14 ans. Un régime totalitaire peut imposer ce genre de limites. Une taxation adéquate des entreprises du numérique peut contrebalancer les effets négatifs. D’ici à 2060, avec l’économie circulaire, nous pourrons être en mesure d’utiliser deux fois moins de matière première pour chaque dollar investi dans un produit. Cette croissance optimisée est la clé. L’astrophysicien Stephen Hawking l’a souligné. Notre avenir est une course entre la puissance croissante de notre technologie et la sagesse avec laquelle nous l’utiliserons.

L’Enfer numérique, voyage au bout d’un like, Les liens qui libèrent, 327 pages, 21 €.

Avec Ouest France