Un étudiant en journalisme exclu de son école pour un post Facebook. Vous avez sans doute vu passer l’affaire. Et vous l’avez peut-être rangée dans la longue liste des polémiques sénégalaises qui durent quarante-huit heures avant de disparaître. Ne la rangez pas trop vite. Celle-là dit quelque chose de nous.
Pape Djibril Guèye, stagiaire à la RTS et étudiant au CESTI, a commenté la nomination de la nouvelle ministre des Sports, Clotilde Coly. Il n’a pas parlé de son programme. Ni de son parcours – experte-comptable, douze ans chez Microsoft, passée par Deloitte. Non. Il a parlé de son apparence.
« Un ministre sénégalais doit ressembler aux Sénégalais qu’il représente », a-t-il écrit, qualifiant la ministre de « dissidente culturelle » et reprochant au président Faye une nomination « en incohérence avec la souveraineté qu’il prône ».
Arrêtons-nous une seconde sur ces mots. Parce qu’ils sont plus malins qu’ils n’en ont l’air. Le jeune journaliste ne dérape pas au hasard. Il ne lâche pas une vanne sur un look ou une coiffure. Il construit un argument. Et cet argument, il va le chercher où ? Dans le vocabulaire du pouvoir politique lui-même. La souveraineté. L’authenticité culturelle. Le « vrai » Sénégalais.
Il prend les mots que le souverainisme au pouvoir a installés partout depuis 2024, et il les retourne contre une décision du Président.
Ce n’est pas un commentaire de mode. C’est un acte politique. Et venant d’un futur journaliste, c’est exactement là que le malaise commence. Car voilà la vraie question : ce jeune journaliste est-il un cas isolé, ou le produit de quelque chose de plus grand ? Je penche pour la seconde réponse.
Depuis dix ans, le journalisme sénégalais a changé de peau. La génération qui arrive ne s’est pas formée dans les rédactions et les amphis. Elle s’est formée sur Facebook, sur X, sur TikTok, au contact des activistes et des communautés politiques en ligne. Pour beaucoup, militer et informer, c’est devenu le même geste.
Et les plateformes, elles, ne récompensent pas la nuance. Elles récompensent l’affirmation. Pas la vérification : la réaction. Pas le doute : la certitude qui claque. Sur les réseaux, l’opinion est toujours plus visible que l’information. Et la visibilité, désormais, ça fait une carrière.
Le CESTI avait-il raison de sanctionner ? Honnêtement, ce n’est pas évident.
D’un côté, une école de journalisme ne forme pas que des techniciens. Elle transmet une déontologie. Juger une femme sur son allure plutôt que sur ses actes, ce n’est pas rien quand on prétend devenir journaliste.
De l’autre, méfions-nous. Pape Djibril Guèye n’a pas publié un article. Il a écrit sur sa page personnelle. Et un étudiant reste un citoyen. Une école qui se met à discipliner les opinions privées de ses élèves, où s’arrête-t-elle ?
Entre les deux, nous avons une ligne de crête. Et personne ne sait, sur le moment, de quel côté on est en train de glisser. Mais ne nous trompons pas de débat.
La vraie question n’est pas dans les couloirs du conseil de discipline du Cesti. Elle est beaucoup plus large. Les réseaux sociaux ont fait de chacun de nous un média. Sauf qu’on a distribué le micro à tout le monde, sans distribuer, avec lui, la responsabilité qui devait aller avec.
AS

