Le Sénégal intensifie le déploiement de son « New Deal technologique », un cadre stratégique lancé en février 2025 qui ambitionne de hisser le pays au rang de leader numérique du continent africain, en s’appuyant sur une modernisation massive des infrastructures publiques, la généralisation des services dématérialisés et un effort inédit d’inclusion territoriale.
Selon des documents consultés auprès du ministère de la Communication, des Télécommunications et du Numérique, la bande passante Internet des administrations publiques a été portée de 600 mégabits à 20 gigabits par seconde, soit une multiplication par plus de trente, tandis que 51 bâtiments gouvernementaux ont été interconnectés depuis 2024. Ces investissements constituent le socle technique d’une stratégie qui se décline autour de trois axes : la digitalisation des services publics, l’expansion de l’économie numérique et le positionnement régional du pays.
Une architecture de services publics en cours de refonte
La pièce maîtresse du dispositif est la plateforme e-Jokko, infrastructure d’échange de données entre administrations fondée sur le principe européen du « Once Only » — l’usager ne fournit ses informations qu’une seule fois aux services de l’État. Les premiers cas d’usage concernent l’interconnexion des services fiscaux et douaniers ainsi que le partage de données entre les structures de protection sociale, selon le ministère de tutelle. Ce socle d’interopérabilité s’accompagne d’un bouquet de guichets numériques destinés à fluidifier le rapport entre l’État et ses usagers :
- e-Sénégal, guichet unique destiné aux citoyens et aux entreprises ;
- e-Consulat, à destination de la diaspora ;
- e-Visa, procédure entièrement dématérialisée pour les demandes de visa d’entrée sur le territoire ;
- Une plateforme de e-paiement du Trésor, qui autorise le règlement par mobile des impôts, amendes et frais administratifs.
Parallèlement, les infrastructures techniques de l’opérateur public Sénégal Numérique SA ont été auditées et renforcées pour héberger les applications critiques de l’administration.
L’inclusion territoriale, nouvelle priorité affichée
Après la phase d’équipement de l’appareil d’État, les autorités orientent désormais leurs efforts vers ce que le ministre Alioune Sall qualifie d’« appropriation sociale du numérique ». L’inauguration, le 10 avril, d’un lycée connecté à Adéane, dans le département de Ziguinchor en Casamance, illustre ce basculement vers le maillage territorial.
« Un lycée connecté n’est pas un luxe », a déclaré M. Sall lors de la cérémonie, soulignant la nécessité de « corriger les écarts entre les élèves des zones rurales et ceux des grandes agglomérations urbaines ». Le ministre a plaidé pour que les établissements scolaires soient dotés des mêmes ressources pédagogiques, notamment à l’approche du baccalauréat, et que les enseignants s’emparent du numérique comme d’un « levier transversal » — simulations en physique, exploitation d’archives historiques, pratique renforcée des langues étrangères.
Cette orientation recoupe un enjeu structurel pour l’économie sénégalaise : la formation d’une main-d’œuvre qualifiée capable d’alimenter un secteur des services à forte valeur ajoutée, l’un des marqueurs explicites du New Deal technologique.
Un positionnement concurrentiel dans un marché africain disputé
La célébration, ce 21 avril, de la Journée mondiale de la créativité et de l’innovation, instituée par l’ONU en 2018, offre aux autorités sénégalaises une caisse de résonance pour un agenda qui reste confronté à une concurrence régionale intense. Le Kenya, le Rwanda, le Maroc et l’Afrique du Sud investissent également dans des stratégies nationales de transformation numérique, avec pour enjeu la captation des investissements dans les centres de données, la fintech et les services partagés.
En misant sur une approche qualifiée de « systémique » par le ministère — articulation des infrastructures, des plateformes d’interopérabilité et des usages — Dakar cherche à se différencier par la profondeur de son intégration administrative plutôt que par la seule capacité d’accueil technique. La promotion des femmes dans les métiers technologiques, également mentionnée par le ministre, s’inscrit dans cette logique d’élargissement de la base de compétences.
Le principal test pour le New Deal technologique portera sur sa capacité à convertir les investissements d’infrastructure en services effectivement utilisés et en activité économique mesurable. L’extension du principe « Once Only » à de nouveaux secteurs, l’achèvement du maillage des établissements scolaires et l’émergence d’une offre locale de solutions logicielles autour des données publiques ouvertes constitueront autant d’indicateurs suivis par les investisseurs et les bailleurs internationaux au cours des prochains mois.

