C’est un signal politique autant qu’économique. En installant cette semaine au Palais de la République le Conseil stratégique de SunuChampions, le Chef de l’État a acté un changement de doctrine assumé : faire émerger, d’ici quelques années, quinze entreprises sénégalaises capables de devenir des champions nationaux puis régionaux, et de tirer derrière elles l’ensemble du tissu productif.

L’ambition rompt avec les politiques industrielles antérieures. Là où le Sénégal misait jusqu’ici sur l’attractivité aux investissements étrangers et l’accompagnement diffus des PME, le nouvel exécutif assume une approche plus volontariste, plus ciblée — et plus politique. L’État ne se contentera plus de créer un environnement favorable : il sélectionnera, accompagnera, défendra.

Une doctrine économique assumée

« Il ne peut y avoir de souveraineté économique sans entreprises nationales solides. » C’est sur cette conviction simple, énoncée à plusieurs reprises par le Chef de l’État, que repose tout l’édifice SunuChampions. Le pari est triple : qu’un nombre restreint d’entreprises soutenues massivement génèrera plus d’effet d’entraînement qu’une politique éparpillée ; que la souveraineté économique passe par la constitution de capitaines d’industrie locaux ; et qu’un dialogue structuré entre l’État et le privé est plus efficace qu’une politique d’incitations indifférenciée.

Le programme prévoit la sélection de quinze entreprises selon un processus annoncé comme rigoureux et transparent. Appel à candidatures public, critères objectivés, accompagnement sur mesure : la mécanique entend rompre avec les soupçons de favoritisme qui ont historiquement entaché les politiques de soutien aux entreprises en Afrique francophone. Reste à en démontrer la mise en œuvre.

L’enjeu dépasse la performance d’une poignée de groupes. Il s’agit de faire la démonstration qu’un État africain peut piloter une politique industrielle ambitieuse sans tomber dans les travers du capitalisme de connivence — ni dans l’inefficacité de l’interventionnisme tatillon.

Du local au global

L’ambition affichée est de transformer ces entreprises en champions nationaux d’abord, en leaders régionaux ensuite, en acteurs globaux enfin. À chacun de ces paliers correspondent des leviers spécifiques — fiscaux, financiers, diplomatiques, normatifs — que le Conseil stratégique aura la charge d’identifier et de hiérarchiser.

À la clé : la création d’emplois qualifiés, l’accélération de l’innovation, la consolidation d’une classe entrepreneuriale capable d’investir massivement à l’international. C’est la trame d’un « rêve sénégalais » assumé, dont la crédibilité dépendra de la rigueur d’exécution.

SunuChampions, mode d’emploi

  • 15 entreprises sélectionnées via un appel à candidatures transparent
  • Un Conseil stratégique de 7 membres installé au Palais pour piloter le dispositif
  • Trois paliers d’ambition : champions nationaux, leaders régionaux, acteurs globaux
  • Un changement de doctrine : passage de l’« assistanat » au « partenariat stratégique »

Un Conseil composite

Pour piloter cette ambition, le Chef de l’État a installé un Conseil stratégique de sept membres aux profils complémentaires. Trois mondes  le secteur privé, l’administration et le monde académique  réunis autour d’une même table. Le casting est révélateur de la méthode : plutôt qu’une chambre d’enregistrement de fidèles ou un comité d’experts hors-sol, l’exécutif a privilégié la complémentarité — capital, opérations, doctrine.

● LE CONSEIL STRATÉGIQUE — SEPT PROFILS
Aminata Niane
Aminata Niane
Financement & investissement
Thiaba Camara Sy
Thiaba Camara Sy
Leadership privé
Éveline Tall
Éveline Tall
Finance bancaire
Mouhamadou Makhtar Cissé
Mouhamadou Makhtar Cissé
Pont public-privé
Ahmadou Aly Mbaye
Ahmadou Aly Mbaye
Politiques économiques
Youssef Omais
Youssef Omais
Vision business
Samba Sène
Samba Sène
Analyse stratégique

Aminata Niane apporte sa lecture aiguisée des flux de capitaux et une vision internationale du financement. Thiaba Camara Sy incarne une approche stratégique du secteur privé, exigeante sur la performance opérationnelle. Éveline Tall, figure majeure de la finance ouest-africaine, éclaire la trajectoire des champions vers leur mise à l’échelle. Mouhamadou Makhtar Cissé, passé par les plus hautes responsabilités de l’État et de secteurs stratégiques, maîtrise les codes du public et du privé. Ahmadou Aly Mbaye apporte la rigueur académique des politiques économiques. Youssef Omais, entrepreneur aguerri, connaît les réalités du terrain. Samba Sène, analyste reconnu, décrypte les enjeux stratégiques avec finesse.

Trois femmes, quatre hommes ; plusieurs générations ; trois univers professionnels. La composition reflète le souci de produire une politique économique informée — sans céder à la tentation d’une représentation purement symbolique.

Une nouvelle relation État–privé

Au-delà du dispositif, c’est la relation entre l’État et le secteur privé que SunuChampions entend refonder. Fini, dans le discours officiel, le temps de l’« assistanat » — où l’entreprise quémandait subventions et exonérations à un État perçu comme pourvoyeur. Place au « partenariat stratégique », où chaque partie s’engage sur des objectifs mesurables, et où la performance conditionne le soutien.

Sur le papier, le glissement est radical. Dans les faits, il dépendra de la capacité de l’État à tenir ses engagements dans la durée — financements, infrastructures, marchés publics — et de la discipline des entreprises sélectionnées à atteindre leurs cibles. Le Conseil stratégique aura précisément pour fonction d’arbitrer ce contrat de performance.

Reste l’épreuve de l’exécution

Le programme SunuChampions s’inscrit dans une tradition continentale longue. De la Côte d’Ivoire des années 1970 au Maroc contemporain, en passant par l’Éthiopie et le Rwanda, plusieurs États africains ont tenté de fabriquer des champions nationaux. Les résultats sont contrastés : succès remarquables ici, échecs coûteux ailleurs. La différence se joue rarement dans la doctrine — toujours dans l’exécution.

Trois questions, dès lors, mériteront une attention soutenue. Sur quels critères les quinze entreprises seront-elles effectivement sélectionnées, et selon quelle gouvernance ? Comment l’État pourra-t-il accompagner financièrement ces champions sans grever ses propres comptes publics, déjà sous pression ? Et enfin : que se passera-t-il pour les entreprises non retenues, dans un tissu productif où la majorité des emplois est portée par des PME hors radar ?

Ces interrogations, le Conseil stratégique installé cette semaine ne pourra y échapper. C’est dans ses premiers arbitrages — composition de la liste, calendrier, mécanismes de financement — que se jugera la promesse SunuChampions.