Etonnant qu’avec tous les progrès technologiques, personne n’ait pu prévoir l’épidémie de COVID 19 ni modéliser sa rapide expansion à partir des données initiales. On pourrait se poser la question sur l’applicabilité au domaine de la santé de toutes les innovations et technologies qui font quotidiennement le buzz : Big Data, Intelligence Artificielle et Blockchain.

Les seules solutions émergentes qui semblent bien se positionner pour endiguer la propagation sont basées sur de « vieilles » technologies à savoir le GPS et le Bluetooth. Ce sont les technologies de contact tracing (traçage des contacts).

Principes et Justification du Contact Tracing

Les applications de Contact Tracing se basent sur l’hypothèse que des personnes se situant au même moment au même endroit avec une certaine proximité ont des chances de se transmettre le virus si l’une d’elles est dans sa période de contamination. Rappelons que cette période de contamination commence deux (2) jours avant les premiers symptômes et se poursuit jusqu’à la guérison totale.

Quand on parle d’applications mobiles de traçage, on parle de géolocalisation et on pense tout naturellement au GPS et aux techniques de triangulation basées sur les antennes des réseaux mobiles. Mais ces deux (2) technologies ne sont pas assez précises pour répondre aux exigences de haute probabilité de transmission du virus : proximité inférieure à 1,8 m pendant au moins 15 minutes. La seule technologie sans-fil qui semble donc pouvoir être utilisée est le Bluetooth.

Mais avant même sa mise en service à grande échelle, le contact tracing soulève beaucoup d’oppositions pour diverses raisons :

–         Violation de la vie privée et remise en cause de l’équité sociale (seuls les détenteurs de smartphones sont concernés)

–         Peur de failles de sécurité exploitées à travers le signal bluetooth

–         Risques de faux positifs pouvant impacter inutilement les capacités déjà saturées de prise en charge sanitaire :

  • quand les deux personnes sont séparées par exemple par une cloison laissant passer le signal Bluetooth et non le virus : baie vitrée, murs, etc…
  • quand les personnes ont pris toutes les précautions nécessaires : équipement de protection individuelle, masque, etc.

–         Inefficacité face à certains modes de transmission comme lorsqu’une qu’une personne dépose le virus sur une surface (bouton d’ascenseur, loquet de porte) et qu’une autre le ramasse des heures plus tard. Rappelons que le virus peut survivre assez longtemps en fonction de la surface contaminée. Les personnes peuvent aussi ne pas avoir leur téléphone sur elles lors de l’événement de proximité même si c’est rare

–         Inefficacité face aux cas asymptomatiques qui ne vont donc jamais signaler leur infection

–         Besoin d’un nombre critique d’utilisateurs pour une efficacité des applications. Il faut une certaine proportion de la population l’utilise que cela ait du sens : de 40% à 60% au minimum

Pour toutes ces raisons, beaucoup pensent que le contact tracing est inefficace et ne peut rien apporter à la lutte contre la propagation de la Covid-19.

Si les motifs évoqués sont compréhensibles voire justifiés, l’utilité de ces applications et leur impact positif sur la  lutte contre la propagation ne peuvent cependant être remis en cause.

Inutile de rappeler que pour une maladie sans vaccin ni traitement, les principaux leviers de la lutte sont la prévention et la limitation de la propagation

En effet une faible augmentation du facteur de propagation (R Zéro ou R Naught) aboutit à une multiplication exponentielle des cas. Prenons par exemple la comparaison entre un facteur égal à 1 (une personne contamine en moyenne une autre personne) et un facteur égal à 2 (une personne contamine en moyenne deux personnes)

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Source : John Hopkins University

Au bout de seulement 3 cycles de transmissions successives, on aura respectivement un total de 4 cas (les bonhommes bleus) et 15 cas (les bonhommes bleus et rouges). On voit donc l’énorme différence. Ceci est l’enjeu du contact tracing.

Et le contact tracing n’est pas une nouveauté et a été utilisé avec d’autres épidémies, notamment avec Ebola.

Maintenant, pourquoi le faire avec une application mobile au lieu des méthodes manuelles ?

C’est parce que la fenêtre d’opportunité pour la Covid-19 est très faible : deux (2) jours en moyenne,  c’est-à-dire entre le début de la période de contamination et l’apparition des premiers signes. Etant donné la rapidité de la propagation et le nombre de personnes potentiellement impliquées, le traçage manuel ne permet pas de prévenir à temps des cas suspects avant qu’ils ne puissent contaminer d’autres personnes

Gestion des données : centralisée ou décentralisée

Les solutions proposées se basent toutes sur l’échange croisé d’identifiants anonymes (handshake) via Bluetooth entre 2 smartphones situés à une proximité à risque. Mais, pour le point très sensible de la gestion de ces données échangées, elles se répartissent en deux (2) groupes :

une base centralisée : tous les identifiants sont remontés dans une base centralisée qui fera les comparaisons nécessaires et lancera les alertes en fonction des résultats

une base décentralisée : les identifiants sont stockés dans les smartphones et la comparaison est faite en local et les résultats sont envoyés volontairement par l’utilisateur qui a ainsi un meilleur contrôle.

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Dans les deux cas de figure, ces données cristallisent toutes les inquiétudes et font craindre des violations de la vie privée des citoyens. Mais il faut noter qu’elles sont cryptées et anonymes et que certains éditeurs comme l’alliance Google/Apple ont publié toutes les spécifications techniques et les protocoles nécessaires pour rassurer le public, les développeurs et les gouvernements.

Ambitionnant de calmer toutes ces inquiétudes, une troisième stratégie de gestion des données se dessine avec des applications web entièrement déclaratives et qui ne stockent aucune donnée et ne font aucun lien avec l’individu, le smartphone, la fonction Bluetooth ou les coordonnées GPS.

Exemples d’applications utilisées dans les différentes régions du monde :

  • En Asie, où l’épidémie a commencé, les applications ont vite été mise en œuvre. En Chine, les géants du web asiatique (Alibaba, Tencent) ont développé une application avec QR code qui a été imposée pour tout déplacement et utilisation des transports en commun. Des codes couleur permettent de qualifier le statut des populations : vert pour la liberté de circuler, jaune pour l’auto-observance de sa quarantaine et rouge pour une quarantaine plus contraignante surveillée par les autorités. En Corée du Sud, les données GPS des smartphones sont utilisées pour suivre les mouvements et décider des mises en quarantaine obligatoires

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  • En Europe, où le cadre légal encadrant les données personnelles est beaucoup contraignant, l’accent a été mis sur la technologie Bluetooth au détriment du GPS. A cela s’ajoutent d’autres contraintes liées à la nécessité d’utilité publique, la durée de conservation des données et  à l’interopérabilité avec toutes les autres applications au niveau européen. La France a lancé en début Juin son application STOPCOVID avec 1 million d’utilisateurs dès la première semaine et on peut aussi noter avec intérêt l’application web déclarative www.briserlachaine.org lancée par l’ONG Bayes Impact soutenue notamment par Ashoka. Cette application ne stocke aucune donnée.

  • Aux Etats-Unis, même s’il y a eu beaucoup d’initiatives locales, l’initiative phare est  l’alliance historique des deux concurrents Google et Apple pour une application basée sur le Bluetooth et intégrée directement dans IOS et Android. En fait, c’est une API autour de laquelle des développeurs peuvent s’appuyer pour proposer différentes applications sur ces deux plateformes. Il faut donc noter que l’ambition est mondiale. Google et Apple souhaitent que leur API soit adoptée par tous les développeurs et les utilisateurs comme une fonction de base dans leur smartphone.

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  • En Afrique, les initiatives digitales de lutte contre la Covid-19 sont majoritairement portées par des startups qui ont proposé des multitudes d’applications aux gouvernements depuis le début de l’épidémie mais une solution de traçage adoptée à large échelle est toujours attendue. Au niveau de la normalisation, le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies de l’Union Africaine (Africa CDC) a émis des directives concernant le Contact Tracing sans pour autant définir des exigences techniques pour les applications mobiles. Dans son document, l’Africa CDC fait totalement l’impasse sur les technologies digitales. Au Sénégal, l’initiative DaanCovid19 ambitionne de lancer son application courant Juin 2020.

Quelles options pour une adoption par les populations ?

Si on voit déjà tous les défis qui se posent pour les premières applications lancées, on ne peut que s’inquiéter des futures réactions des populations  face aux erreurs ou aux failles inévitables et inhérentes aux systèmes informatiques. Mais on peut s’inspirer des méthodes des réseaux sociaux. On voit en effet que les gens livrent volontairement toutes leurs informations aux médias sociaux y compris leur position politique, leurs données bancaires en échange de l’expérience unique tirée de ces plateformes.

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Donc, une solution envisageable est de trouver une utilité à ces applications au-delà du seul fait d’indiquer des probabilités de contamination. Il faut donc les étoffer de paquets de services sanitaires comme sociaux afin que la population puisse les adopter rapidement et durablement, même pour d’autres épidémies existantes ou à venir.

Parler de « contact tracing » est une erreur de communication commise dès le début du lancement de ces applications.  Le terme « contact » s’adresse aux utilisateurs et d’aucuns ont vite fait de soupçonner une entreprise d’espionnage des citoyens. Récemment, on a pu voir sur les réseaux sociaux des publications de personnes inquiètes demandant solennellement à leurs amis de supprimer leur numéro de téléphone de leur répertoire s’ils optent d’installer une application de traçage.

Aussi, dans ce jeu, le citoyen est positionné comme la proie, l’entité à traquer. Ce dernier pourrait au contraire jouer le rôle du chasseur de virus, celui du superhéros qui avec ses actes responsables protége toute sa communauté.

On aurait donc dû parler de « virus tracing » au lieu de « contact tracing »…  mais le coup peut-il être rattrapé ?

Espérons que ce sera le cas et que des fonctions supplémentaires comme la localisation GPS lors du handshake (échange des identifiants anonymes) pourront être graduellement ajoutées aux applications de traçage. Ces données GPS peuvent normalement être incluses sans attenter à la vie privée des gens. Elles permettraient d’identifier des clusters (zones de concentration du virus) et de savoir par exemple si les lieux de culte sont plus à risques que les marchés ou les écoles.  

De meilleures décisions pourraient ainsi être  prises à temps et clairement expliquées aux populations.

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Par M. Adama KANE

Ingénieur Télécoms Certifié en Santé Digitale

Entrepreneur Social / Ashoka Fellow

Fondateur de la Startup JokkoSanté

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