«Oust CruelMyop! Oust CruelMyop!» Marie-Solène Letoqueux entre en scène. Ce vendredi 3 juillet marque la dernière de la «Maîtresse part en live». Il est 15 heures, le cours débute sur le ton de la farce. L’infâme CruelMyop a pris la place de la maîtresse après l’avoir enfermée dans un placard. Armée d’une baguette magique et grimée en super héros, elle invite les enfants à l’aider à faire fuir son rival – campé par son mari Ronan. Plus de trois mois durant, l’enseignante de 32 ans a donné rendez-vous quatre jours par semaine aux écoliers, de la petite à la grande section, sur sa chaîne YouTube. Rituels, histoires, ateliers et comptines: l’émission diffusée en direct a offert le condensé d’une journée de classe à ceux qui n’avaient pas pu retrouver le chemin de l’école. Près d’une heure plus tard, alors que l’heure des vacances approche, la voix de l’institutrice se noue et vient trahir son émotion au moment de remercier ceux qui ont contribué au succès de l’entreprise. Une aventure se termine.

Trois mois plus tôt, Marie-Solène n’avait pas eu l’occasion de dire au revoir à ses 26 élèves. De retour de congé maternité, elle travaille à temps partiel dans une classe de petite section à l’école Saint-Joseph, à Luitré (Ille-et-Vilaine). L’allocution d’Emmanuel Macron, annonçant la fermeture des écoles dès le lundi suivant, la prend de court. Dans le week-end, elle contacte une première fois par mail ses parents d’élèves. «Je leur ai donné des pistes, des activités simples à réaliser sur la thématique que nous étions en train d’aborder en classe: les animaux de la savane», se souvient-elle. Le lundi, l’institutrice retrouve une dernière fois ses collègues pour organiser la continuité pédagogique. Elle aide au passage ceux qui ont des difficultés en informatique à créer des documents partagés. En rentrant chez elle le soir, son mari lui soumet une idée : « Pourquoi ne ferais-tu pas des vidéos ? » Il essuie un premier refus. Il insiste et essaie de la rassurer: «T’inquiète pas. On va faire des essais, on verra.»

Ronan est lui-même un ancien youtubeur – plus connu sous le pseudonyme RealMyop auprès des amateurs de jeux vidéo. Gérant de la boîte de production NES, il est passé derrière la caméra et encadre de jeunes vidéastes en ligne. La réussite de l’émission lui doit beaucoup. «Tout de suite, il a vu le potentiel. Il a compris que peu de choses étaient proposées pour cette tranche d’âge», explique son épouse. «Ce rendez-vous, quatre jours par semaine à la même heure, offrait aux parents d’élèves une précieuse fenêtre de répit alors qu’ils se trouvaient enfermés chez eux avec leur enfant», poursuit Ronan.

Une pièce de leur maison, déjà aménagée pour accueillir les caméras, est réquisitionnée. Marie-Solène retourne une dernière fois dans sa salle de classe récupérer tout le matériel pédagogique dont elle a besoin. P’tit Loup, la mascotte des élèves, est mis à contribution. Ronan s’occupe du cadrage, alors que sa fille de cinq mois en porte-bébé gazouille et tente coûte que coûte d’attraper la caméra. Enfin, depuis Limoges, un réalisateur réceptionne les images et les diffuse en direct sur YouTube.

Une pièce de leur maison, déjà aménagée pour accueillir les caméras, a été réquisitionnée pour le tournage de «La Maîtresse part en live».
Une pièce de leur maison, déjà aménagée pour accueillir les caméras, a été réquisitionnée pour le tournage de «La Maîtresse part en live». Ronan Letoqueux/Nerd Entertainment System

Les débuts ont été laborieux. «Lors de la première émission, j’étais très stressée et je n’étais pas à l’aise. Cela se ressentait surtout quand je m’adressais aux parents», se remémore l’institutrice plus habituée à parler à des jeunes enfants pendant les cours. Cette fois, elle doit aussi composer avec leur absence devant elle. «J’ai eu assez vite des retours pour me dire que je ne laissais pas assez de temps à leurs enfants pour répondre. J’ai dû m’adapter», poursuit Marie-Solène, qui depuis tend l’oreille pour inciter les enfants à participer. Le théâtre qu’elle affectionne depuis son plus jeune âge lui permet de trouver rapidement ses marques. Le métier reprend aussi vite le dessus car enseigner est une vocation pour la trentenaire. «C’est quelque chose que j’ai toujours voulu faire depuis la fin du collège», déclare celle qui affectionne plus particulièrement les classes de maternelles. Le plaisir qu’elle prend pendant ses cours transparaît à l’écran. Les enfants se prennent au jeu.

Je refusais que Ronan me dise combien de personnes étaient connectées au début de l’émission. Ça mettait la pression.

Marie-Solène Letoqueux

Lors du premier direct, le 23 mars, quelque 60 élèves se trouvent au rendez-vous, à 15 heures. Leur nombre atteindra les 9600 – l’équivalent de plus de 375 classes de maternelle. «Je refusais que Ronan me dise combien de personnes étaient connectées au début de l’émission. Ça mettait la pression. À la pause, je lui posais quand même la question», relate la maîtresse. Ce jour-là, quand il lui donne le chiffre, elle tombe des nues : «Ah oui, quand même…» Une communauté de parents d’élèves se met en place. Marie-Solène qui s’attachait à répondre elle-même aux internautes se trouve vite submergée et doit faire appel à un community manager. Plus de 13.000 parents échangent sur un serveur Discord sur lequel ils partagent avec elle des photos ou des vidéos. Marie-Solène peut compter sur le soutien précieux d’autres professeurs réunis sur Facebook dans le groupe «Enseigner à distance en maternelle». «J’ai senti une grande entraide entre professeurs. C’était génial de pouvoir compter les uns sur les autres», se félicite-t-elle.

 

L’expérience aurait dû tourner court avec le déconfinement. Le 4 mai, Marie-Solène annonce qu’elle va retourner dans son école à la demande de son directeur dès la semaine suivante. Immédiatement, ses 90.000 abonnés se mobilisent. «“La maîtresse part en live” est devenue un rendez-vous incontournable pour aider nos enfants à garder le rythme scolaire. Cette émission s’avère d’intérêt public», s’alarme un parent d’élève, instigateur d’une pétition en ligne. Marie-Solène reçoit finalement l’appel du recteur de l’académie de Rennes, lui demandant en personne de continuer jusqu’aux vacances d’été. «Il m’a dit : “Je vous suis depuis le début, j’adore ce que vous faites.”», relate l’institutrice. «L’Éducation nationale est très attentive à toutes les formes innovantes. Marie-Solène Letoqueux est un exemple, mais, durant la crise sanitaire, c’est toute la communauté éducative et universitaire qui a fait preuve de magnifiques initiatives tout aussi ingénieuses pour maintenir le lien pédagogique avec les élèves et les étudiants», relève de son côté le recteur Emmanuel Ethis.

Pour l’institutrice, la suite s’écrira à partir du 31 août prochain devant une classe de grande section dans un nouvel établissement, à Fougères. «J’ai hâte de retrouver des élèves en chair et en os», confesse l’enseignante. «L’émission n’était pas parfaite. Même s’il y avait un peu de magie – les enfants avaient un peu l’impression qu’ils me répondaient -, le contact avec eux me manque». En attendant, les vacances sont les bienvenues. «Je suis fatiguée mais je sais très bien que tout ça va me manquer dès la semaine prochaine», regrette l’intéressée. Et de conclure : «C’était une période assez éprouvante émotionnellement. Je suis passée du statut d’anonyme à quelqu’un de très médiatisée. J’ai besoin de faire une pause».

 

 

 

Avec Lefigaro

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