Aujourd’hui, presque partout, aussi bien dans les villes que dans les campagnes, dans les pays industrialisés que ceux dits en voie de développement, la «crise» de l’école a bien pignon sur rue dans le paysage éducationnel. Aussi, s’agit-il d’un discours creux ou d’une réalité vécue ?

Mais avant de tenter de répondre à cette interrogation, précisons pourquoi le mot «crise» est mis entre guillemets. Au vu de l’expérience vécue ces dernières années, il ne fait plus de doute que l’école institution a des problèmes, certains disent même de sérieux problèmes. Qualifier ces problèmes de «crise», c’est peut-être dramatiser à l’excès, mais il est significatif de constater que le terme revient fréquemment dans des titres de manuel et dans le langage de personnes qui font autorité en matière d’éducation. Certains trouvent le terme «crise» sujet à caution, en ce qu’il tend à dissimuler les vrais problèmes. C’est cela qui explique la mise entre guillemets du mot «crise», eu égard aux interprétations multiples.

Aussi, l’enseignement élémentaire connut-il une expansion sans précédent au XIXe siècle. Vers la fin des années 60, on commence à envisager sérieusement l’éducation universelle. C’est justement à ce moment-là, qu’on émit, à son encontre, de sévères critiques et des doutes quant à la finalité de l’école. L’école, en tant qu’institution, fut l’objet d’une attaque en règle ; certains, alors, parlent de crises et même d’une crise mondiale. On a remis en question l’école en tant qu’institution, et on l’a même tellement remis en question que certains ont pris au sérieux le mouvement de «déscolarisation», dont Ivan Illich (1970 -une société sans école- s’était positionné en tête de file.

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Dès lors, l’euphorie, qu’avait suscitée la naissance de l’institution, avait cédé la place au désenchantement. Mais quels ont été les symptômes de la crise ? Celui le plus évident était le rapport qui existait entre éducation et politique. On ne croyait plus que l’éducation était l’instrument obligé de l’avènement d’une société meilleure. Quand les conservateurs reprochaient à l’école ses niveaux académiques de plus en plus bas, les radicaux, au contraire, lui reprochaient d’être oppressive, autocratique et assommante.

Aussi, les libéraux, au XIXe siècle, voyaient l’école comme un instrument d’égalisation. Elle serait, comme Horace Mann le disait : «L’égalisateur de la condition humaine, le palonnier de la machine sociale… elle fait mieux que simplement désamorcer l’hostilité des pauvres envers les riches : elle prévient la pauvreté…» Autrement dit, on considérait que l’éducation était, pour celui qui était né humble, l’instrument majeur de l’ascension sociale ; tout le monde avait les mêmes possibilités de réussite : il suffisait pour cela d’avoir du talent et de l’énergie.

Dans nos sociétés actuelles, l’égalité apparente ne garantit pas l’égalité de chance dans la vie, même dans les sociétés qui, à l’époque, étaient dites socialistes, qui ont fait de l’égalité un de leurs buts premiers. Par ailleurs, on note des attitudes plus ou moins négatives dans le local même de la classe. Les exemples des pays hyperindustrialisés tels que les Etats-Unis, les Pays-Bas, ou l’Allemagne, montrent à profusion que les attitudes des étudiants vis-à-vis de l’école deviennent de plus en plus négatives, au fur et à mesure qu’ils gravissent les échelons de la scolarité. Mais ce phénomène n’est-il pas lié en partie à la diminution de l’importance donnée à l’éducation ? Il apparaît clairement que, dans l’échelle des priorités politiques, l’éducation est descendue de quelques échelons. Ne soyons pas étourdis par le mirage des chiffres.

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La moitié du budget au Sénégal était consacrée à l’Education avait-on l’habitude de nous rabattre les oreilles ; si oui, pourquoi autant de remous récurrents dans le système? Quatre-vingt-dix pour cent (90%) du budget de l’éducation est consacré au personnel. Très peu pour le fonctionnement. Il en est de même pour l’aide publique au développement, dont une portion congrue est affectée à l’éducation. Ces restrictions budgétaires sont le signe évident de cette perte de confiance. On parle même d’une «gestion de déclin» de l’éducation. Les coûts de fonctionnement, je l’ai signalé plus haut, de nos jours, on atteint un seuil critique.

Les répercussions de la croissance sur l’éducation, si croissance, il y a, deviennent très préoccupantes, surtout au niveau de l’éducation préscolaire et de l’enseignement élémentaire, sinon de l’ensemble du cycle fondamental. Au final, quelles conséquences l’institutionnalisation de l’école a-t-elle entrainées ? Depuis les années 60, on publie des rapports inquiétants à propos de la saturation au niveau de la classe. Le plus connu de ces rapports a été écrit par Charles Silbermann, La crise en classe. Silbermann présente, dans ces rapports, une longue série d’exemples vécus, au jour le jour, dans les écoles et les rattache au cadre plus large du rôle social de l’école.

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En résumé, on peut dire qu’il y a trois grandes conséquences majeures pour lesquelles les écoles, en général, se sont transformées en terrains de combats socio-politiques. D’abord, les dépenses en matière d’éducation se sont élevées rapidement : deux fois plus vite que le produit national brut (Pnb) et une fois et demi à deux fois plus vite que les dépenses des secteurs publics (ce qui amène des demandes de compte, de réévaluation, de réforme du système tout entier ; et également d’un contrôle public, avec tout ce que cela implique de controverses politiques). Ensuite, l’éducation a été souvent perçue comme un instrument pour augmenter ses chances dans la vie et pour faire carrière. Ces aspirations étaient contrecarrées, du fait même de la situation de haute compétition qui régnait ; ceux qui réussissaient le mieux dans cette compétition étaient ceux provenant des familles privilégiées au niveau culturel.

Enfin, il y a conflit entre, d’une part, l’Administration traditionnellement bureaucratique et hiérarchisée qui avait la charge de diriger l’école, et, d’autre part, les demandes de participation exprimées par les étudiants comme les parents. Au demeurant, ces caractéristiques de l’école d’hier s’observent, de nos jours, dans le fonctionnement quotidien de nos établissements ; il n’y a absolument rien d’évolutif sinon le contexte socio-culturel. Qui ne se souvient pas du passé est condamné à le répéter.

Par YAKHYA DIOUF, dans Le Quotidien