Plus grande fuite de documents sur les transactions financières douteuses en Afrique, l’enquête des lanceurs l’alerte ‘’The Sentry’’, dans le cadre du scandale Congo Hold Up, démontre le regard tolérant des puissances internationales sur la corruption de leurs entreprises et ressortissants sur le continent.  

Le Sénégal abrite, depuis ce matin, et pour deux jours, le 8e Forum sur la coopération Sino-africaine. Ces rencontres qui se veulent être un cadre intergouvernemental de dialogue politique et de coopération économique entre la Chine et l’Afrique et définissent surtout la politique offensive de l’empire du milieu sur le continent noir auquel, il porte désormais une grande attention.

Ce sommet annoncé, depuis la participation du président de la République Macky Sall, à Beijing, au Forum Chine-Afrique de 2018, se tient au moment où une enquête de l’Ong The Sentry, une plateforme pour les lanceurs d’alerte, révèle un grand nombre de scandales financiers dont seraient coupables des sociétés occidentales et chinoises opérant sur le continent noir. A l’image des Pandora et Panama papers, cette publication de rapports sur des documents officiels dénommés ‘’Congo Hold Up’’, dévoile les pratiques de sociétés occidentales en Afrique. Elle montre surtout que les pays défenseurs de l’intégrité, combattant la corruption sur tous les plans, en sont des moteurs une fois en Afrique. Ils produisent des personnes et sociétés qui, malgré les beaux discours, pillent des pays dans lesquels l’Etat de droit est faible.

Si l’enquête porte le nom du pays de l’ancien président de la République Joseph Kabila, c’est qu’elle a été réalisée avec l’exploitation de documents émanant essentiellement de la République Démocratique du Congo (RDC). The Sentry a effectué une enquête et produit un rapport qui parle de la coopération entre la Chine et la RDC sur le ‘’contrat du siècle’’. Cet accord signé en 2008 par l’administration Kabila prévoyait le troc du cuivre et du cobalt congolais contre la construction d’infrastructures pour un montant de 9 milliards de dollars.

‘’Nous avons découvert qu’il y avait derrière ce contrat des pots de vin et des détournements de deniers publics. Par le biais de la BGFI Bank, dont le frère du président était le chef et sa sœur une actionnaire à hauteur de 40%, la famille Kabila a détournée 138 millions de dollars du trésor public, tout en participant à beaucoup d’autres magouilles incroyables’’, affirme une source ayant participé à l’enquête et à qui EnQuête a pu accéder.   

138 millions de dollars du trésor public détournés

A travers cette banque et une société intermédiaire gérée par un Chinois, de grandes sociétés étatiques chinoises payaient des pots de vin à des officiels congolais. Dans chaque accord de ce ‘’contrat du siècle’’, les documents montrent que cette société écran transférait de l’argent, depuis l’étranger, à des sociétés dont les actionnaires étaient des membres de la famille du président. A la fin de son passage au Palais (à partir de 2018), les flux d’argent versés par la société écran ont pris une nouvelle tournure : ‘’Désormais, explique la source, des sommes colossales sont transférées de la RDC vers l’étranger et souvent retirées en liquide. Les documents que nous avons consultés ont permis de voir que des fonds provenant de comptes d’entités gouvernementales ont été transférés dans d’autres juridictions, dans d’autres pays, pour les cacher. On a pu tracer 6,6 millions de dollars que le frère du président Kabila a envoyés à l’étranger pour les investir dans des biens mobiliers à Washington (Etats-Unis) et à Johannesburg (Afrique du Sud).’’

Dans ces réseaux mis en place par la famille Kabila, un grand banquier sénégalais joue un grand rôle. Très liée à la famille de l’ex chef d’Etat de la RDC, A K Diop occupait un poste de grande responsabilité à la BGFI Bank (directeur général adjoint). Selon notre source, des documents permettent de montrer qu’il a aidé l’intermédiaire chinois des Kabila à éviter un gel qui été mis en place sur ses comptes : ‘’Il a cherché à empêcher le travail d’un auditeur qui essayait de dévoiler tous leurs actes illégaux. Ce qui lui a permis de retirer des millions de dollars en liquide’’.   

Un grand banquier sénégalais cité dans ce réseau de corruption 

Alors que le 8e Forum sur la coopération Sino-africaine s’ouvre à Dakar, les révélations dans le cadre du Congo Hold Up montrent que les sociétés chinoises opérant en Afrique agissent de la même manière que les grandes sociétés occidentales pour favoriser la corruption sur le continent et la couvrir. D’ailleurs, il a été observé que des millions de dollars d’argent douteux ont transité par des banques occidentales, dont des américaines, qui n’ont rien fait pour le signaler. Ce dont s’indigne notre lanceur d’alerte pour qui ces établissements financiers peuvent ‘’les rejeter, mais, ne le font pas. On a remarqué dans cette enquête que chaque transaction effectuée par l’intermédiaire chinois est passé par une banque aux Etats-Unis et une autre en Allemagne.’’ Le ‘’contrat du siècle’’, censé être un modèle pour la Chine en Afrique, ‘’c’est le moment d’exiger plus de transparence sur les projets chinois sur le continent de la part de leurs entreprises et des dirigeants africains qui coopèrent avec eux’’, appelle-t-il.

A la différence des Panama papers et Pandora Papers où l’on utilise l’opacité des systèmes offshore pour éviter les contrôles fiscaux, l’enquête montre également comment les faiblesses du système financier international portent atteinte aux intérêts des peuples africains. Car, il ne s’agit pas ici d’une simple affaire d’officiels corrompus qui détournent l’argent public. ‘’Et on peut y voir de manière détaillée l’impact sur le peuple. Sur des documents, de l’argent pour financer la réfection de routes, a été pillé par la famille à la tête du pays’’, ajoute la source.

Lamine Diouf