Dans un entretien avec scidev, le physicien Camerounais Stéphane Kenmoé explique que certains supports comme des liquides ou gaz, peuvent réagir en produisant de l’énergie s’ils sont exposés au soleil. Il soutient que l’énergie solaire est un candidat sérieux pour prêter main forte à l’hydroélectricité ou à l’éolienne. Mais il faudrait une société de physique dans tous les pays d’Afrique et davantage de financements.

A l’occasion de la journée allemande de la diversité le physicien Camerounais Stéphane Kenmoé a reçu le « Prix de la diversité pour le leadership académique » décerné par l’université de Duisburg-Essen où il exerce comme chercheur.

Ce prix récompense chaque année une personne qui s’est distinguée en donnant une touche de diversité et d’interculturalité dans l’activité académique. Le lauréat de cette année est honoré pour ses travaux sur la photocatalyse pour la production de l’énergie.

Agé de seulement 35 ans, il a obtenu un master en physique de la matière condensée à l’université de Dschang au Cameroun  en 2009. Il a ensuite fréquenté le Centre international de physique théorique de Trieste (Italie) avant de rejoindre l’institut Max-Planck pour la recherche sur le fer à Düsseldorf en Allemagne ou il a décroché un PhD en physique en collaboration avec l’université de Bochum (2015). 

“On peut citer l’étude des interactions entre les surfaces solides et les molécules d’eau qui se dissocient en oxygène et en hydrogène sous assistance solaire pour produire du carburant-hydrogène qui est une énergie propre et renouvelable”

Stéphane Kenmoé, université de Duisburg-Essen

Stéphane Kenmoé lève ici un pan de voile sur les travaux qui lui ont valu cette distinction et sur sa contribution dans la vulgarisation de la science et de la recherche en Afrique.

Le jury de l’université de Duisburg-Essen a récompensé vos travaux sur la photocatalyse pour la production de l’énergie à partir du soleil. De quoi s’agit-il concrètement ?

Il s’agit de la production de l’énergie à partir des réactions chimiques assistées par la lumière du soleil. Un processus qui se déroule le plus souvent sur des supports solides qui peuvent accélérer les réactions chimiques qui entrent en jeu. Ils sont connus sous le nom de catalyseurs et le processus global porte le nom de photocatalyse hétérogène pour être plus précis, car les réactifs et le support sont dans des phases différentes. Gazeuse ou liquide pour les réactifs et solide pour le support.

Quels exemples de surfaces solides peuvent le mieux se prêter à cette opération ?

Il y a par exemple le dioxyde de titane et l’oxyde de fer qui sont des matériaux abondants dans la croute terrestre. Ce sont des catalyseurs qui sont des accélérateurs de la réaction. Ils disposent des propriétés électroniques adéquates pour faciliter la réaction de fractionnement. Le dioxyde de titane est abondant dans le sous-sol camerounais.

Quelle est l’originalité de cette technique de production de l’énergie à partir du soleil, quand on sait que l’utilisation de l’énergie solaire est monnaie courante ?

C’est vrai que quand on entend parler de l’énergie solaire, on pense tout de suite aux panneaux solaires où l’énergie est produite suite à l’excitation des porteurs de charge par le soleil. Sauf qu’il s’agit ici du fractionnement photocatalytique des molécules qui conduit à la production de l’énergie. Comme exemple, on peut citer l’étude des interactions entre les surfaces solides et les molécules d’eau qui se dissocient en oxygène et en hydrogène sous assistance solaire pour produire du carburant-hydrogène qui est une énergie propre et renouvelable. Et ce que le jury a voulu dire est que cette technologie est en phase avec les atouts de mon pays d’origine, le Cameroun, qui dispose d’une bonne irradiation en énergie solaire et d’une atmosphère assez humide.

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Cette forme d’énergie solaire est-elle vraiment adaptée pour mettre en place en Afrique des industries lourdes ou des industries de pointe ?

La question qu’il faudrait plutôt se poser c’est : « pourquoi il n’y en a pas ? ». L’Afrique possède tout ce qu’il faut pour qu’une telle initiative prospère : le soleil, les matériaux dans son sous-sol pour servir de supports catalytiques et même, à certains endroits, une humidité ambiante favorable au fractionnement photocatalytique de l’eau pour la production de carburant-hydrogène. Le solaire est à mon avis un candidat sérieux pour prêter main forte à l’hydroélectricité ou à l’éolienne et permettre une implémentation effective de la démocratisation et de la décentralisation de l’énergie, processus dans lesquels se sont engagés de nombreux pays africains.

Outre la photocatalyse, quels sont vos centres d’intérêt en matière de recherche ?

J’ai un autre centre d’intérêt qui, a mon avis, est censé avoir un impact plus important. Il s’agit de contribuer à l’avancement des sciences physiques sur le continent. Pour cela il faut activement participer à la construction des piliers essentiels à cet effet : susciter des vocations, bâtir et renforcer des compétences et prédisposer ces dernières aux opportunités. C’est ce que j’essaye de faire à travers la vulgarisation, le transfert de connaissances et le réseautage.

Justement, le jury de l’université de Duisburg-Essen a également apprécié « vos incroyables actions de vulgarisation de la science et les réseaux de collaboration que vous créez en Afrique ». De quelles actions et de quels réseaux s’agit-il ?

En effet, je suis également vulgarisateur de science, une activité que je mène à travers la production cinématographique, l’écriture scientifique, des shows télévisés et l’animation scientifique sur les réseaux sociaux. Par exemple j’ai récemment procédé à l’adaptation cinématographique de mon dernier roman de fiction scientifique intitulé « La science illumine Ndjocka-City », en série télévisée intitulée « science dans la cite ». C’est une série comique et didactique qui a pour but de démystifier la science pour la ramener au niveau du citoyen lambda. On y retrouve pas mal de noms du cinéma camerounais ayant accepté de donner du crédit à ce type d’initiative qui, à mon avis, devrait être multiplié. 

“Il y aussi de très bons physiciens sur le continent et la création de synergies entre eux à travers les plateformes comme la société africaine de physique augure un avenir meilleur”

Stéphane Kenmoé, université de Duisburg-Essen

En ce qui concerne les réseaux, nous organisons par exemple à Dschang chaque année une école régionale sur les méthodes computationnelles utiles à la caractérisation des matériaux. L’école est ouverte aux étudiants des pays voisins et les enseignements sont dispensés par des experts de classe mondiale. A cette occasion un prix régional a été initié. Une récompense qui ouvre aux récipiendaires les portes de groupes de recherches à travers le monde.

Vous avez récemment été nommé éditeur du bulletin d’information de la physique africaine pour le compte de l’Afrique centrale. En quoi va consister votre travail à cette fonction ?

Ce bulletin a pour objectif de fluidifier la communication entre les physiciens africains et se veut aussi être une tribune grâce à laquelle ces deniers pourront partager avec leurs pairs en dehors de l’Afrique des informations sur la physique qui est menée à travers le continent. Mon rôle donc en tant qu’éditeur pour le compte de l’Afrique centrale est de récolter des informations sur les sciences physiques dans la sous-région et les activités qui y sont liées.

De quels atouts dispose l’Afrique pour s’imposer en sciences physiques ?

L’Afrique a la force du nombre avec sa population grandissante. Cependant elle ne compte qu’environ 200 chercheurs par million d’habitants contre une moyenne mondiale de 1200. Ce qu’il faut donc faire c’est d’intéresser les plus jeunes, pas seulement aux sciences physiques mais aux sciences en général ; car toutes les disciplines s’entrecoupent au sommet. Un autre atout majeur est sa richesse matérielle. La richesse diversifiée de son sous-sol en matériaux d’importance technologique devrait en principe la mettre à l’abri du manque d’échantillons utiles pour mener à bien une recherche expérimentale compétitive.

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En outre les vertus thérapeutiques de sa riche flore médicinale doivent être soumises à des études scientifiques extensives. Les méthodes physiques d’exploration et de découverte de médicaments à partir des molécules à potentiel thérapeutique peuvent au moins donner un coup de pouce dans la rationalisation de ces études, bien qu’il y ait tout un gap entre les performances en laboratoire et les performances in vivo. Enfin il y aussi de très bons physiciens sur le continent et la création de synergies entre eux à travers les plateformes comme la société africaine de physique augure un avenir meilleur, sous réserve d’une prise de conscience effective des décideurs qui devraient allouer plus de financements a la pérennisation de ces efforts et à la recherche en général.

Quels sont les défis que le continent doit relever pour mettre ces atouts à profit ?

Notons que les suggestions que je fais ici ne sont pas personnelles mais celles de tout le bureau exécutif de la Société africaine de physique, avec à sa tête le professeur Ahmadou Wague ainsi que tous les amis européens et américains qui œuvrent pour la bonne marche de cette société. Les défis sont nombreux mais les plus urgents sont les suivants : la création des synergies entre les physiciens pour favoriser la multiplication des réseaux de collaborations entre eux. Un objectif qui peut être atteint en multipliant les rencontres scientifiques. C’est dans cette optique qu’était prévue une conférence internationale à Kigali en novembre de cette année. Cette dernière a malheureusement été repoussée à cause de la pandémie qui sévit actuellement.

Un autre objectif sur le long terme est la mise sur pied d’une société de physique dans tous les pays d’Afrique parce qu’il faut déjà dire que le continent n’en compte que neuf sur 54 possibles. Sur le plan de la recherche en elle-même, la vision de la société est de contribuer à l’élaboration d’une politique de recherche adaptée aux challenges du continent et qui répond à ses besoins tout en tenant compte des moyens disponibles.

Avec scidev

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