J’ai dit dans le passé, au grand dam de certains, que, d’une certaine façon, un pays doit, pour survivre, se comporter comme un hôtel, dont les citoyens sont les employés et qui fait de son mieux pour faire connaitre au monde, sa culture, son identité, sa spécificité, et pour bien recevoir ceux qui viennent y investir, y dépenser leur argent ou y apporter leurs compétences.

On devra bientôt dire la même chose des entreprises, et voici pourquoi :

Le télétravail imposé par la pandémie a bouleversé le mode d’organisation des entreprises ; selon les pays, de 20 à 50% des salariés (employés, cadres, chercheurs, professeurs, médecins) et de nombreux indépendants ont travaillé de chez eux à temps plein. Ils y ont trouvé bien des avantages : une meilleure vie de famille, plus de confort, moins de perte de temps dans les transports et dans d’interminables réunions. Les entreprises y ont aussi gagné, avec des employés à disposition pendant des horaires beaucoup plus flous, beaucoup plus étendus. Au total, une productivité souvent beaucoup plus élevée.

On ne retournera pas à la situation antérieure. D’abord parce que la pandémie est loin d’être terminée et que, même si on ne décide pas d’un nouveau confinement général, beaucoup de salariés ne voudront pas prendre le risque de revenir travailler sur de grands plateaux. Ensuite parce que la pandémie a fait comprendre qu’une économie complexe, (où les services représentent parfois jusqu’à 70% du PIB), peut fonctionner très largement en télétravail. On pense même que, en 2035, au moins un milliard de personnes seront en télétravail.

Mais, si le télétravail s’installe trop largement, s’il se généralise, si les salariés restent à temps plein et dans la durée hors de leur entreprise, on découvrira que c’est mauvais pour les entreprises (qui souffriront de n’avoir comme collaborateurs que des mercenaires narcissiques et déloyaux) et pour les salariés (qui souffriront de ne pas avoir d’occasion de sortir de chez eux et d’échanger avec des collègues, et qui, comprenant qu’il est plus facile de les licencier lorsqu’ils sont isolés, se sentiront de plus en plus étrangers aux valeurs de l’entreprise). Au total, les entreprises dans lesquelles le télétravail sera trop généralisé, à tous les niveaux de la hiérarchie, mourront de ne pas avoir été capables de maintenir un esprit commun, un projet commun, et un sens commun de ce qui est à défendre.

Il est donc essentiel, pour sauver les entreprises, de faire deux choses :

D’une part, faire en sorte que les salariés s’y sentent attachés. Cela passe par l’élaboration de valeurs communes et d’un projet d’entreprise, à dix ans au moins, suffisamment mobilisateur pour que les salariés en soient fiers ; cela ne peut se réduire à un vague discours sur la RSE, ou à un simple changement de statut de l’entreprise : on connait des « B-corps » et des « entreprises à mission » qui exploitent leurs employés pour fabriquer des produits nocifs pour leurs consommateurs.

D’autre part, faire en sorte que les lieux de travail, et en particulier les sièges sociaux, soient très accueillants pour les travailleurs. Plus précisément, si on veut que les salariés aient envie d’y venir, les restaurants d’entreprises, les salles de réunions, les lieux de travail devront ressembler à ceux qu’on trouve dans les hôtels les plus conviviaux.
Cela ouvrira un nouveau champ à l’industrie touristique, si dévastée par la crise :
Elle pourra apporter ses compétences pour rénover les sièges sociaux et les lieux de travail tertiaire ; et en construire de nouveaux. De même, elle pourra jouer un rôle dans l’aménagement des hôpitaux, pour y accueillir agréablement les malades et leurs familles, et dans l’aménagement des maisons de retraites, qui ont, elles aussi, tout à gagner à bénéficier d’une réelle expertise hôtelière, ou même à utiliser des hôtels en surnombre.

Tant de chantiers passionnants…

j@attali.com

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