L’effet papillon ou comment, aux confins de l’Himalaya, une rixe entre militaires indiens et chinois a accéléré la partition d’Internet. Voici venu le mythe de la tour de Babel numérique. Depuis début mai, les troupes des deux puissances se toisent de part et d’autre de la ligne de démarcation héritée de la guerre de 1962, au cours de laquelle la Chine a annexé la moitié du Ladakh. S’il a fallu attendre une vingtaine d’années pour une reprise des relations, depuis, la confiance mutuelle avait fait de la Chine le premier partenaire commercial de l’Inde en 2008. La moitié des exportations de l’empire du Milieu vers le sous-continent est constituée de smartphones, dont 8 sur 10 vendus en Inde sont fabriqués en Chine, le leader Xiaomi culminant à 30 % de part de marché.

Vers un écosystème local

Ce qui n’aurait pu être qu’un « simple » déficit commercial s’est en fait transformé en véritable cheval de Troie pour l’accession à un marché de 450 à 500 millions d’utilisateurs. Et les développeurs chinois ont connu un succès retentissant : en décembre 2019, 38 % des 200 applications les plus populaires en Inde venaient de leur pays ; Xiaomi ayant même lancé
sa propre application de prêt. Mais le développement le plus spectaculaire a été celui de TikTok, propriété de ByteDance. En trois ans, ce réseau social de partage de courtes vidéos a attiré plus de 120 millions d’utilisateurs actifs en Inde, venant s’ajouter aux 450 millions en Chine et aux 250 millions dans le reste du monde. TikTok est ainsi devenu l’emblème d’un Internet mondialisé, où la viralité accélère l’émergence d’une culture populaire à l’échelle de la planète.
Mais, en une nuit, tout s’est effondré. Le 29 juin, le gouvernement indien a décidé de rendre 59 applications d’origine chinoise inaccessibles pour ses concitoyens, suivant en cela une revendication populaire symbolisée par l’émergence de l’outil Remove China Apps, destiné – comme son nom l’indique – à désinstaller en masse ces applications. Le prétexte invoqué
a été le risque pour la sécurité nationale. Mais il s’agit surtout d’une opportunité toute trouvée pour pousser à la création d’un écosystème local. Des solutions internes au pays connaissent déjà un succès fulgurant. Le réseau social ShareChat a ainsi compté plus de 10 millions de téléchargements en six jours de son clone de TikTok, Moj. Ce n’est d’ailleurs pas la première tentative de protectionnisme numérique du Premier ministre indien, Narendra Modi : en 2018, il avait exigé que les données financières critiques soient stockées sur des serveurs en Inde.
Rebondissant sur cette collusion supposée entre l’Etat chinois
et ByteDance, accusé de faire remonter les informations personnelles de ses utilisateurs, le secrétaire d’Etat états-unien, Mike Pompeo, a menacé de bloquer l’application sur le sol américain.
Un Great Firewall comme celui qui a empêché les géants d’Internet américains de s’implanter en Chine, permettant l’essor d’acteurs locaux, est en passe de ceindre les Etats-Unis. En réponse
aux sanctions commerciales américaines, le gouvernement chinois a, de son côté, décidé de remplacer les appareils et logiciels étrangers dans un délai de trois ans. Un grand découplage est à l’œuvre sur les rives du Pacifique, et il passe d’abord par le numérique. L’Internet souverain est une guerre totale. Les infrastructures de réseau sont un enjeu de bataille connu.

Internet souverain et régimes autoritaires

En dépit d’intenses pressions américaines, l’Europe n’a su présenter un front uni face aux opérateurs chinois, Huawei en tête, quant aux éléments constitutifs des futurs réseaux 5G. Dans une démarche beaucoup plus isolationniste, l’année dernière, la Russie de Poutine a entrepris de créer un Internet russe fonctionnant en vase clos sur des serveurs complètement déconnectés du reste du monde. Les énormes gains de productivité et la facilité d’échanges offerts par Internet étaient le fruit de normes ouvertes. Il est à craindre que le découplage croissant des blocs antagonistes, en compétition pour imposer leurs solutions aux Etats tiers, ne puisse signifier la fin de l’interopérabilité.

C’est bien le rythme du progrès technique qui en serait ralenti.
Plus grave encore, de telles mesures protectionnistes ne peuvent s’envisager que dans le cadre d’un contrôle réaffirmé sur les contenus accessibles aux citoyens des pays concernés. L’Internet souverain a pour prémices un régime autoritaire. D’août 2019 à janvier 2020, le gouvernement Modi a coupé l’accès à l’Internet fixe et mobile dans la région du Cachemire, avant de le restaurer uniquement pour 301 sites qu’il avait préalablement approuvés, déclenchant d’abord des protestations, puis une vague résignation.

Avec L’Express

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