Quand l’action citoyenne sollicite la magie des réseaux sociaux, chaque citoyen peut devenir un héros à sa manière. Cette manière de faire, Niintche, instituteur adjoint à l’école 3 de Keur Madiabel, essaie d’en faire une philosophie.

Aux revendications et manifestations, il préfère l’action. Celle citoyenne, consistant à ne plus attendre l’Etat pour agir pour sa communauté. Lui, c’est Junior Diakhaté. Mamadou à l’état civil. Mais vous pouvez l’appeler ‘’Niintche’’, un mot ndiago qui signifie ‘’homme mature’’. ‘’Des amis me l’avaient donné et je l’ai conservé, puisque ce que nous faisons s’identifie ça’’, explique-t-il l’origine de ce surnom.

On peut le croire, car un inconscient n’officie pas, comme lui, dans l’engagement communautaire, depuis plus de six ans. Son domaine de prédilection : mettre les élèves dans de bonnes conditions pour étudier. Surtout que l’actualité l’y poussait un peu plus. ‘’Lorsque le gouvernement a décidé de rouvrir les écoles restées fermées pendant plusieurs mois, nous avions décidé de nettoyer les salles de classe. Nous avons commencé par l’école élémentaire Issa Kane de Grand-Dakar. Après, nous avons fait le CEM Alioune Diop, les lycées Ngalandou Diouf et Blaise Diagne’’, se remémore-t-il.

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Par ces sessions de nettoyage, il constate, avec des amis, tous réunis au sein d’une association dénommée Simple Action Citoyenne, que dans beaucoup d’écoles, les salles de classe, et surtout les toilettes, sont grandement détériorées. Au lieu de se limiter à alerter des autorités pour les réfectionner, ils décident de le faire eux-mêmes. Il explique la suite : ‘’C’est comme ça que j’ai lancé un tweet par lequel j’ai demandé à mes followers de m’offrir des chaises turques ou anglaises, de la peinture et de la main-d’œuvre. On a démarré avec l’école élémentaire Issa Kane de Grand-Dakar.’’

Lorsqu’on a plus de 19 000 followers sur Twitter, plus de 5 000 abonnés sur Facebook et presque 3 000 sur Instagram, le message passe plus vite. Sur les réseaux sociaux, Niintche est ce qu’on appelle un influenceur, même s’il se refuse d’en revendiquer la prétention. ‘’On essaie juste de donner de bons exemples à la jeunesse pour qu’elle intègre cet engagement communautaire. Qu’elle rende la monnaie de la pièce à la société qui lui a quand même beaucoup donné. J’ai voulu mettre à profit cette communauté virtuelle de manière positive et citoyenne. Je me suis dit que si 15 000 abonnés me donnaient chacun 100 F CFA, je me retrouverais avec 1 500 000 F.  C’est comme ça qu’on a trouvé un mécanisme de financement’’, justifie-t-il.

‘’La magie Twitter’’

Dès lors, la machine s’enclenche. Ils récoltent 650 000 F CFA pour refaire les toilettes et rénover les salles de classe à Issa Kane. Deux jours après, le CEM Blaise Diagne les sollicite. Là-bas, ils refont les toilettes des filles à hauteur de 1 700 000 F CFA. Le Lycée du même nom leur fait une demande par le biais de l’association des anciens élèves. ‘’Lorsque nous avons entrepris ces réfections, le lycée de Yoff nous a appelé en urgence pour rénover six classes qui doivent accueillir ce lundi (hier, NDLR) des élèves’’, renseigne-t-il. Pour cette dernière école, les contributions atteignent 2 117 000 F CFA.

Avec la ‘’magie’’ des réseaux sociaux, beaucoup de jeunes s’identifient à ses actes. Quelque chose de lourd à porter pour l’intéressé qui est obligé de montrer le bon exemple. ‘’Nous avons, s’enthousiasme-t-il, 50 volontaires prêts à faire 280 km avec nous sans rien attendre en retour’’, puisque samedi prochain, ils seront à l’école élémentaire Amath Ba de Podor. D’autres étapes sont prévues à Kébémer, Tambacounda. Actuellement, 43 écoles attendent le passage de Niintche et de ses bénévoles pour leur venir en aide. ‘’C’est quelque chose que je ne peux pas expliquer. Ces jeunes sont simplement motivés par les actions que nous posons et qui sont visibles à travers les réseaux sociaux. Peut-être que cela va changer des choses dans le futur’’, analyse-t-il.

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En effet, des vidéos et images des écoles, avant et après les travaux de réfection, sont partagées sur ces plateformes de communication. L‘ambiance bon enfant aidant, beaucoup de jeunes sont ainsi enclins à joindre l’utile à l’agréable.     

‘’C’est notre jeune frère, mais il a une humilité qui lui permet d’être notre leader’’

Il ne faut pas pour autant l’exclure de cette catégorie d’âge. Malgré son leadership qu’expose Pape Samba Dièye. ‘’On s’est connu à travers notre engagement communautaire dans la sensibilisation sur la Covid-19. C’est notre jeune frère. Mais il a une humilité qui lui permet d’être notre leader. C’est quelqu’un qui ne recule pas devant la difficulté. A chaque fois qu’on rencontre un obstacle, il nous dit qu’on peut la surmonter’’, témoigne-t-il. 

A bientôt 34 ans (26 septembre prochain), ce père de famille (une fille de 2 ans) a grandi entre Niary Tally et Grand-Dakar où il est né. Fils de militaire avec deux frères et deux sœurs, il a fait de la débrouille son dada. Etudiant, inscrit au Département d’histoire de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, après le Bac, il lui arrivait de bosser comme répétiteur, vendeur de cartes de crédit et de puces téléphoniques, ou même journalier. Une petite fatalité pour échapper à une vie de délinquant, chemin que beaucoup de jeunes de son quartier ont emprunté.

Une fois sa Licence décrochée, il ne parvenait plus à tenir financièrement. Il opte alors pour les concours et satisfait à celui du recrutement des élèves-maîtres en 2016. Après un an de formation, il est affecté à Sindji Daga (à la frontière avec la Gambie) comme instituteur adjoint. C’est de là qu’il entreprend ses premiers engagements communautaires, en aidant les populations à filtrer de l’eau potable, construire des latrines, etc.

Depuis 2019, il est muté à Keur Madiabel (localité située dans le Sine-Saloum) comme instituteur adjoint à l’école 3. Il a eu son CAP en février dernier. Avec les lourdeurs administratives, il espère intégrer la Fonction publique dans 3 ou 4 ans.

Dépenses, reste du budget et montants des cotisations publiés chaque jour sur les réseaux sociaux

Si la vie ne lui a pas fait de cadeau, Niintche tente, tant bien que mal, à en donner autour de lui. Avec toute une équipe derrière à qui il renvoie le mérite. Et pour que tout marche comme sur des roulettes, un principe est clairement défini et respecté à la lettre : la transparence. Il explique qu’’’il y a toute une organisation de nos activités coordonnées avec des chefs d’entreprise, des entrepreneurs. Nous avons Moustapha qui collecte les dons, Adam Cox qui les recense. Pape Samba coordonne les activités, Ismaïla est notre maître d’œuvre. Normalement, nous publions chaque soir un rapport qui montre aux internautes ce que nous avons dépensés dans la journée, ce qui reste du budget et quelles sont les cotisations’’.

Son exemple montre aux autorités politiques qu’en jouant réglo, les populations suivent sans se faire prier.

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Ce succès ne lui monte pas à la tête, pour autant. Niintche a ses propres fondamentaux auxquels il tient énormément, comme manger ses cacahuètes en toute quiétude, chaque soir, entourés de ses amis ‘’baye fall’’. Il aime plutôt se dire que le succès est pour ceux qui cherchent un trophée. Et que le sien serait de provoquer un réveil citoyen chez chaque Sénégalais. C’est cela sa philosophie. Calquée sur cette pensée tirée du poème ‘’Tu seras un homme, mon fils !’’ de l‘écrivain britannique Rudyard Kipling : ‘’Si tu peux conserver ton courage et ta tête, Quand tous les autres les perdront, Alors, les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire, Seront à tout jamais tes esclaves soumis, Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire, Tu seras un Homme, mon fils !’’

Viré de l’école Issa Kane de Grand-Dakar par la police, sur demande du maire

D’autant plus que ce succès ne s’acquiert pas dans la facilité. Niintche et son équipe rencontrent énormément de difficultés sur le terrain, dans certaines zones. Conscientes que les actions de ces bénévoles traduisent en quelque sorte leurs échecs, des autorités politiques ne les laissent pas faire ce travail. Comme à l’école Issa Kane de Grand-Dakar. ‘’Il nous ne restait que la peinture à terminer. Mais la police a interrompu les travaux, puisque le maire nous accusait de faire de la politique. Je pense qu’il a juste eu peur de ce que nous faisons. Mais notre expérience dans la culture associative nous a permis de nous forger un mental d’acier’’, raconte-t-il.  

Toutefois, d’autres faits leur apportent du baume au cœur. Comme le fait que leurs actions soient reproduites à Mbour, à Rufisque. ‘’Même au Cameroun, des personnes nous disent qu’ils vont reproduire’’, se réjouit-il. Il espère surtout que cet effet domino atteindra les coins les plus reculés.

Avec la pandémie de Covid-19, l’association Simple Action Citoyenne avait entrepris une initiative intitulée ‘’Les 100 volontaires fakhass Corona’’. Elle avait ainsi œuvré dans la sensibilisation active, en distribuant des masques et des produits d’hygiène aux populations. Avec les inondations du samedi et dimanche 6 septembre, elle a ainsi apporté son aide aux sinistrés à travers la contribution des bonnes volontés. Une façon de dire qu’elle ne laisse aucun champ d’action sociale.   

Malgré ces ‘’débuts’’ enthousiasmants, Niintche a cependant peur qu’un jour, les internautes finissent par se lasser et ‘’se disent que l’on essaye de se substituer à l’Etat. Ce que nous ne faisons pas. Nous sommes preneurs de toute aide, mais sommes aussi totalement apolitiques. Nous espérons faire de ceci une philosophie citoyenne’’.

A un mois de la rentrée des classes, cet amoureux de l’enseignement ne se fixe aucune limite dans son engagement communautaire. Au niveau personnel, avec un plan de carrière bien pensé. Il tient à rester enseignant, ‘’car c’est le seul métier que j’aime’’, et à continuer son travail tranquillement.

D’ici là, beaucoup d’écoles s’impatientent sûrement de l’accueillir, avec son équipe de bénévoles. S’attaqueront-ils aux abris provisoires ? Qui sait ? Avec ces gars, c’est la communauté qui gagne !

Enquêteplus

Lamine Diouf 

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