Il y a chez Mouhamed Mbougar Sarr un éclectisme littéraire d’une harmonie digne d’une symphonie de Beethoven. Dans le roman de Mbougar Sarr, la plus secrète mémoire des hommes, on retrouve l’érudition d’un Mathieu Enard (Goncourt 2015), le sens du suspense et de l’intrigue de Gabriel Garcia Marquez, mais aussi du Amin Maalouf (Samarcande) et du Umberto Eco (Le nom de la Rose). Dans Samarcande, Maalouf fait d’un livre, l’exemplaire unique des Rubayat de Omar Khayyam, «la plus prestigieuse des victimes du Titanic» alors que dans le nom de la Rose de Umberto Eco, on meurt pour avoir feuilleté un livre empoisonné : le second tome de la Poétique de Aristote.


Le quatrième Roman de Mbougar Sarr se lit d’une traite, comme Cent ans de solitude, parce que l’auteur ne vous laisse pas le temps de reprendre votre souffle entre la quête du livre, le Labyrinthe de l’inhumain de l’amour par Diégane Faye, sur la littérature, la réflexion sur le rôle de l’écrivain, quelques réflexions politiques sur l’Afrique et l’Amérique latine. Non seulement Mbougar Sarr ne nous laisse pas de répit, mais il déroute souvent le lecteur, qu’il trimbale d’un continent à l’autre pour mieux relancer et donner un nouveau souffle à l’histoire. Par exemple quand TC Elimane part à la recherche de son père tirailleur en France, et qu’il se retrouve en Argentine, on imagine difficilement qu’il est parti pendant 20 ans à la recherche d’un criminel de guerre nazi qui a torturé et tué son ami et éditeur juif Ellenstein.
Dans cette maison d’édition où à la fin de la guerre, il y eut  «une tondue et un déporté, un condensé de l’histoire de la France pendant la guerre. Le livre le Labyrinthe de l’Inhumain, qui est au centre du roman, est celui d’un vrai écrivain car «il a suscité des débats mortels» et n’était pas «seulement un classique mais un culte. Il avait écrit un seul livre avant de disparaître sans laisser de traces».

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«A l’origine de toute une prophétie qui dit au Roi que la terre lui donnerait le pouvoir absolu mais réclamerait en échange les cendres des vieillards, ce que le roi accepta. Il se mit à brûler les aînés avant de disperser les restes autour de son palais, où bientôt s’érigea une forêt, une macabre forêt, qu’on appela le Labyrinthe de l’inhumain». Le Roi sanguinaire en agissant ainsi, voulait faire «table rase du vieux monde dont les personnes âgées sont la métaphore vive. A la fin, l’écrivain TC Elimane, qui connaitra le même destin, car «le vieux monde est le monde de son enfance. Pour être plus puissant, le Roi sanguinaire doit tuer le passé. Au nom de son livre, Elimane Madag a oublié le sien» avant d’y revenir et de changer radicalement, en passant de l’amour des livres à la haine des livres qu’il ne veut plus voir dans son village.
Entre les deux, une réflexion sur l’écrivain africain aussi, entre deux chaises de leur «aventure ambiguë» car « Elimane (produit le plus tragique de la colonisation) était ce qu’on ne devait pas devenir et qu’on devint lentement. Il était un avertissement qu’on n’a pas su entendre. Inventez votre propre tradition» car en littérature, on peut «être universel de n’importe où».

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Ce roman est aussi une réflexion profonde sur l’impact de l’école française sur nos sociétés traditionnelles, à travers les deux frères jumeaux. Assane qui ira vers le monde extérieur pour y chercher d’autres connaissances et Ousseynou qui restera au pays, pour «protéger les connaissances de notre monde». Deux frères jumeaux appartenant à deux mondes radicalement différents, qui vont se disputer l’amour de la belle Mossane, qui finira en folle (Assane parti en France et ne donnant plus signe de vie) et en couple avec Ousseynou devenu aveugle, sous le grand manguier en face du cimetière.

Au début du roman, Diégane Latyr Faye (qui ressemble beaucoup à Mbougar) «rêvait de devenir poète au pays de Senghor». Mais Mbougar Sarr est à coup sûr très senghorien, car son roman plonge ses racines dans le pays sérère profond, avec Roog Sene, les pangols, les pratiques culturelles et cultuelles sérères et des personnages avec des noms ostensiblement sérères. Mais Mbougar s’ouvre aussi au monde, à l’universel et échappe ainsi au piège de «l’écrivain africain».
Si le livre de Elimane, le «Rimbaud nègre», «semblait n’avoir été qu’un craquement d’allumette dans la profonde nuit littéraire, on peut dire du livre de Mbougar Sarr que c’est un oasis dans le désert littéraire et culturel qu’est devenu le Sénégal, qui a besoin d’une renaissance culturelle. Le livre de Mbougar, au-delà de tout, est un éloge à la littérature.

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Par Yoro DIA

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