1. Au cours des années 80, le paradigme naissant pour les pays en développement, notamment ceux situés au sud du Sahara, reposait sur deux piliers essentiels, à savoir (i) la démocratie et (ii) l’économie de marché. Cette approche, qui trouve sa source dans le consensus de Washington, a été longuement débattue lors des fora en particulier ceux animés par les agences du Système des Nations Unies (CEA- Conférences des Ministres du Plan en 1991). Elle a été privilégiée pour faire face aux chocs et crises subis par nos économies.

De la rigueur budgétaire à la stimulation de la production dont les résultats sont certes positifs mais largement insuffisants pour le bien-être de nos populations.

  1. L’éclosion et le développement de ce paradigme évoqué ci-dessus ont été facilités par la fin de la Guerre Froide dont l’un des points culminants a été la chute du mur de Berlin en 1989. Face à cette situation, les sirènes jonchées sur les piliers de ce nouveau paradigme ont vite fait de convaincre plusieurs intellectuels dont également ceux se réclamant des mouvements de gauche, de la pertinence de cette approche. Ce paradigme s’appuyait sur les acquis des politiques de stabilisation et d’ajustement axées sur la gestion de la demande, menées au cours des années 80. Les pays qui se sont engagés dans le cadre de ces réformes ont pu avoir des résultats probants en matière d’assainissement des finances publiques. A l’évidence, la mise en œuvre de ces politiques s’est soldée par un meilleur choix et une rationalisation des dépenses publiques.
  2. Par la suite, pour relancer la croissance, les pays ont mis en place des politiques axées sur la stimulation de l’offre de production à travers notamment des mesures d’incitations à l’investissement privé. Ces réformes reconnaissaient un rôle majeur au marché dans la production des biens et services marchands. L’Etat a vu son action circonscrite dans la sphère des biens et services non marchands avec un crédo que de nombreux pays africains au sud du Sahara sinon la totalité ont appliqué pour une certaine période : Faire moins mais mieux. Des résultats concluants en matière de consolidation de la croissance et d’amélioration de la Gouvernance ont ponctué la mise en œuvre de ces réformes. Reconnaissons-le, certains pays avaient commencé à infléchir la courbe de la pauvreté même si l’on continue à observer une plus grande paupérisation de la population des pays en conflits et/ou confrontés à des contraintes majeures en matière de gouvernance.
  3. De manière générale, les perspectives économiques de la majeure partie des pays du Continent qui ont mis en œuvre ces réformes (Exception faite des pays en conflits et ceux dont les recettes d’exportations étaient fortement dominées par le pétrole) se sont améliorées. En moyenne les taux de pauvreté des pays concernés ont baissé, même si l’Afrique continue d’être le Continent où le niveau de pauvreté est le plus élevé au monde. La croissance du PIB, estimée à 3,4 % en 2019 selon la Banque africaine de développement, était projetée à 3,9% et 4,1% respectivement en 2020 et 2021, n’eût été les effets de la pandémie.

Cette pandémie a entrainé un nouveau choc d’une autre nature qui agit négativement sur les agrégats de l’offre et de la demande de production mais elle constitue également une remarquable opportunité pour la hiérarchisation de nos préférences collectives.

  1. Les effets de la COVID 19 ont remis en cause les objectifs de croissance du Continent et freiné ainsi tous les efforts d’une plus grande inclusion de la croissance de certains pays ayant obtenus des résultats éloquents. Ce ralentissement se traduit par une chute de la consommation des ménages et des entreprises, une baisse des investissements, une dégradation de la qualité du cadre macroéconomique et notamment des finances publiques.
  2. Pour ma part, je ne prétends pas épuiser le débat sur la relation « cause à effet » entre l’évolution actuelle de notre planète et l’avènement de la pandémie – la COVID 19. Cependant la tentation est forte de mettre en exergue deux causes : (1) la COVID 19 peut être perçue comme un appel à l’autorégulation de la planète sur des questions majeures de son devenir telles que les changements climatiques, la protection de l’environnement, le partage des richesses et la satisfaction des besoins essentielles de nos populations, (2) la COVID 2019 se présente comme une situation unique fournissant un précipité pour les manifestations au grand public des germes de changements, tendances lourdes et tares de nos sociétés. La tentation est également forte de se rappeler du Son de la Mystérieuse Trompette dont parlait Bob Marley, même si nous sommes convaincus qu’il y aura encore d’autres Trompettes ayant un impact sur le devenir de nos sociétés et des nouvelles générations.

Au-delà des réponses ponctuelles des pays et de leurs partenaires pour lutter contre les effets de la COVID 19, je voudrais partager, à travers les lignes qui suivent, les principaux domaines d’intérêt, qui vont demeurer en matière d’élaboration et de mise en œuvre réussie des politiques de développement dans nos pays.

Protéger la biodiversité à travers la prise en compte des effets liés au changement climatique et à l’environnement, constituera le lit de nos pensées pour le bien-être de nos populations.

  1. Ces préoccupations (changements climatiques, gestion de l’environnement, biodiversité) continueront d’être des tendances lourdes pour toute étude prospective et stratégique qu’aucun pays ne pourra ignorer. La pandémie et les conséquences de la COVID 2019 ont constitué une occasion unique pour chaque citoyen de réfléchir à une hiérarchisation de ses préférences pour une nouvelle société. En effet, un débat spontané s’est instauré dans chaque cellule familiale, groupe social et professionnel sur notre devenir et futur commun.
  2. La prise en compte de la préservation de la biodiversité est devenue une préoccupation partagée par tous les courants de pensée: Nous sommes assurément dans une situation unique, spontanée, favorable à la détermination des principales variables internes et externes à considérer dans une analyse structurelle pouvant impacter nos scenarii de développement. Elle encourage également la poursuite de la relecture du mode de calcul économique tel qu’il est pratiqué actuellement pour la quantification des inconvénients et avantages des choix d’investissement. J’invoquerai à ce propos les travaux réalisés vers les années 85 par Enda Tiers-Monde dans le secteur de l’énergie. Ces travaux, axés sur le bilan énergétique, proposaient une prise en compte des aspects environnementaux dans le calcul des dépenses et recettes des projets figurant au programme d’investissements publics. Du reste, de plus en plus les universités se dotent de chaires « changement Climatique ».
  3. Hiérarchiser nos préférences collectives doit plus que jamais demeurer au centre de nos préoccupations. Cette hiérarchisation suppose une bonne connaissance des défis et enjeux pour l’amélioration du bien-être de nos populations. Dans cette perspective, nos pays doivent se doter de système de gestion du développement articulés autour des long, moyen et court terme. Ce système doit redonner les éclairages indispensables à nos programmes d’actions et d’investissement (notamment publics) dans le court terme. Plusieurs pays ont commencé vers la fin des années 80 à mettre en place de tels systèmes couronnés par des succès mitigés. Certains pays (Rwanda, Sénégal, Côte d’ivoire, Niger etc.) ont enregistré de réels progrès en matière de progrès et de dialogue social.

Développer le Savoir en vue de s’approprier l’élaboration et la mise en œuvre des politiques de développement

  1. Même si elles doivent bénéficier d’un éclairage de l’extérieur, l’élaboration et la mise en œuvre de nos politiques de développement doivent être notre propre fait. Pour ce faire, le savoir en est une condition première de réussite. L’expérience des pays développés confirme que le savoir des différentes générations est fortement corrélé à l’accumulation du capital. Sans une stratégie orientée vers l’accumulation du savoir, les attitudes et aptitudes de nos populations ne seront pas orientées vers le développement économique et social. Le savoir doit permettre de disposer des compétences requises pour la transformation de nos sociétés. Aucun pays ne peut progresser sans le développement de son capital humain. Des progrès ont certes été obtenus en matière d’enseignements supérieur, secondaire et de formation technique et professionnelle. Cependant plus de moyens doivent être fournis dans le domaine de l’éducation. Il nous faut repenser l’éducation de nos enfants en mettant l’accent sur l’adaptation de l’offre de formation aux besoins de notre système de production, de notre culture et de nos valeurs. A cet effet, il faut encourager le développement naissant d’universités, d’instituts, de centre de formation techniques et professionnelles établissant des partenariats avec leurs homologues du reste du monde. Cette démarche contribuera à répondre à la demande de formation mais également à économiser les devises de nos pays. En effet, certaines universités du nord doivent leur fonctionnement en grande partie aux dépenses d’éducation que nous payons pour nos enfants qui y étudient.

Intensifier la Recherche-développement. 

  1. Au vu de son potentiel, l’Afrique aurait dû être le Continent où la recherche débouche le plus sur le développement avec un impact certain sur l’accroissement de la production agricole et sa transformation mais également et surtout sur l’accroissement de la production manufacturière. Le secteur industriel devra tirer profit de la recherche-développement et accroître ainsi la valeur ajoutée des entreprises nationales. L’émulation, lors de la pandémie, pour faire face, avec des compétences locales, au besoin d’appareils à respirer est à saluer. Ce type d’émulation doit être une constante et concerner tous les secteurs d’activité en vue de développer des chaînes de valeur. Pour ce faire, il s’agira également de mettre l’accent sur les normes et qualités des produits fabriqués localement. L’innovation est un préalable pour la transformation qui permettra de produire plus et mieux. Evidemment un soutien de l’Etat est une condition pour toute recherche et développement.

Renforcer la démocratie et la Gouvernance participative, qui continueront d’être des piliers du paradigme de notre développement. Elles favorisent et entretiennent le renouvellement des compétences et la transition politique dont nos pays ont un grand besoin.

  1. Un système démocratique solide, des institutions et mécanismes permettant d’asseoir les principes de participation, de transparence et d’obligation de rendre compte doivent être clairement définis dans le cadre de nos instruments de développement. Au-delà de l’expertise mobilisée, la qualité d’une politique de développement dépend de sa compréhension et de son acceptation par ceux et celles qui sont chargés de la mettre en application. Un mécanisme participatif devrait permettre l’éclosion des talents des pays, la valorisation de notre savoir-faire et la promotion d’un dialogue franc entre les parties prenantes. Ces principes et pratiques de participation, d’obligation de rende compte et de transparence doivent être au cœur de la conduite des affaires de la Cité.

Instaurer et renforcer le Dialogue social inclusif entre l’Etat, le patronat et les travailleurs sur la conception, la mise en œuvre et le suivi de la politique économique et sociale.

  1. Ce dialogue devra permettre une formulation conjointe de toute stratégie de promotion du secteur privé et de l’emploi.  L’emploi des jeunes doit être au cœur de la formulation des politiques macro-économiques et sectorielles. Comme le souligne le BIT : « Les structures et les processus d’un dialogue social fécond sont susceptibles de résoudre des questions économiques et sociales importantes, de promouvoir la bonne gouvernance, de favoriser la paix et la stabilité sociale et de stimuler l’économie ». L’Etat doit créer un climat favorable à ce dialogue social. La puissance publique doit également favoriser le renforcement des capacités techniques pour une participation active du secteur privé à ce dialogue. Il faudra encourager dans ce cadre la prise de participation au capital des entreprises par les travailleurs, gage d’un partenariat solide entre l’Etat et le Patronat. Il va de soi que les pays doivent encourager la mise en place d’un système de Partenariat public-privé au vu de l’ampleur des besoins de financement, du rôle de l’Etat et de l’insuffisance des ressources publiques.

Poursuivre le renforcement des infrastructures de base (Routes, énergie, NITC, Eau, assainissement, etc.) à vocation national et régional et du développement urbain.

  1. Ces infrastructures de base permettront de procéder au désenclavement des zones de production, d’accélérer le processus d’intégration économique et de favoriser la mise en place des unités de production dans les secteurs les plus structurants de l’économie nationale. L’Etat devra également promouvoir le développement urbain, la décentralisation ainsi que la déconcentration.

Rechercher la compétitivité restera un mode privilégié d’accroissement de la richesse des nations.

  1. La demande mondiale continuera ainsi d’être une source de spécialisation des économies qui ont la capacité de procéder à des innovations, de maintenir et d’accroitre la compétitivité. Dans cette perspective, la compétitivité ne doit pas être perçue comme un jeu à somme nulle. Vu sous cet angle, l’accroissement des parts de marchés des entreprises pour un pays donné ne se traduit pas nécessairement par une perte de marché pour les entreprises d’un autre pays. La mondialisation ainsi que la délocalisation des segments de production industrielle se poursuivra là où les facteurs de production sont les moins onéreux. Cette approche a été largement théorisée par plusieurs économistes dont notamment Paul Krugman qui a obtenu le prix Nobel d’économie en 2008 pour avoir montré que « les effets des économies d’échelle sur les modèles du commerce international et la localisation de l’activité économique », ont influencé largement l’évolution des économies modernes.
  2. Auparavant, l’économiste Kaname Akamatsu avait montré en 1937, en s’appuyant sur l’exemple du Japon, comment les pays, pour réussir leurs insertions dans l’économie mondiale, se sont engagés dans un processus d’industrialisation d’abord sur un produit à faible technicité importé (politique d’import substitution) à la production par la suite de biens destinés à l’exportation. Cette approche est connue sous le nom de la théorie du vol d’oies sauvages. C’est sur ce modèle que les « 4 dragons » (Singapour, Corée du Sud, Hong Kong, Taïwan) ont entamé leur industrialisation dans les années 60.

Rechercher la compétitivité signifie d’abord une reconquête de nos marchés intérieurs.

  1. L’avènement de la pandémie-la COVID 19 a suscité beaucoup d’interrogations sur les concepts de compétitivité et de souveraineté nationale. Je voudrais préciser que la première étape de la recherche d’une compétitivité pour un pays suppose d’abord la reconquête de son marché intérieur là où les conditions de concurrence saine le permettent. Cette reconquête suppose des plans d’amélioration de la compétitivité des entreprises en vue de parvenir à une politique d’import substitution réussie. Par la suite et de manière progressive (parfois concomitantes) nos pays devront adopter des politiques axées sur les exportations. Dans cette perspective, la compétitivité permettra d’économiser des devises du fait des politiques d’import substitution mais également de générer des devises découlant de nos recettes d’exportation. Ainsi, la compétitivité contribue à asseoir la souveraineté nationale qui peut être perçue pour un pays comme sa capacité de rendre disponible des facteurs pour satisfaire les besoins de sa population au plan économique et social. La compétitivité n’est pas ainsi antinomique à la souveraineté.
  2. Christian Saint‐Étienne du Cercle des économistes écrit que « la souveraineté économique est donc un attribut clé d’un État politiquement indépendant. Elle suppose que l’offre productive réponde aux principaux besoins alimentaires et énergétiques et aux principaux éléments de la demande de biens et services de la population ». A mon avis, ce concept ne doit pas se traduire par une  globalisation des chaines de production. La recherche de la souveraineté nationale n’est pas antinomique à la globalisation ; et le multilatéralisme demeurera comme mode privilégié pour résoudre les problèmes entre nations. Les avantages de la globalisation pour le bien-être de nos populations demeurent supérieurs aux effets de la dé-globalisation qui à terme favoriserait un accroissement des prix, une inefficacité des appareils de production. Ainsi, il ne s’agit pas de procéder à une désindustrialisation ou à une perte de souveraineté mais de bâtir progressivement un appareil de production compétitif, diversifié qui repose sur l’économie de marché et l’interdépendance des économies.
  3. La recherche de la compétitivité ne doit pas se faire au détriment de la protection de la biodiversité et la mise en place d’un minimum requis en matière de santé et d’éducation doit être au cœur de nos politiques publiques. Les politiques publiques dans ces domaines ne doivent pas exclurent l’apport du secteur privé, mais l’intervention de l’Etat doit être efficiente et demeurer une garantie pour la satisfaction de ce minimum requis. En d’autres termes, les lois du marché ne doivent pas être les seuls instruments de pilotage de l’économie. Enfin, en tirant les leçons de la pandémie, il serait plus efficace d’asseoir une cartographie des risques et des mesures d’atténuation dans nos systèmes de gestion des secteurs clés plutôt que de prôner systématiquement la préférence nationale pour chaque type de besoins. Une telle approche ne peut être durable. Nos futurs reposent sur le développement des échanges des biens et services marchands à travers l’amélioration continue de la compétitivité et la recherche de l’innovation.
  4. Je voudrais enfin terminer mon propos en insistant sur l’apport de la communication à travers laquelle l’image de nos pays est perçue. Elle doit être une partie intégrante de nos stratégies. Secteur à haute valeur ajoutée, la communication joue un rôle fondamental pour l’utilisation des ressources locales, la protection de nos valeurs culturelles, l’orientation et le mode de consommation de nos populations.

Racine KANE, Ancien cadre de la Banque africaine de développement (Bad) et du Ministère de l’Economie, des Finances et du Plan du Sénégal ; e-mail : racinekanesn@gmail.com

BIO : Monsieur Kane compte près de 30 années d’expérience dans le domaine du développement. Il a entamé sa carrière en 1986 au sein du ministère de l’Économie, des Finances et du Plan où il a occupé plusieurs postes : d’experts, de chef de division de la planification générale et de Macro-économiste au sein de l’Unité de la politique économique (actuel CEPOD) dudit ministère. M. Kane a contribué significativement à l’élaboration et la mise en œuvre du système national de planification actuel du Sénégal et de la stratégie du développement du secteur privé. Au cours de cette période, il a également dispensé des cours dans plusieurs centres de formation du Sénégal (CESAG, COFEB, IDEP, INDR, Université de Dakar).

Par la suite, M. Racine Kane a rejoint le Groupe de la Banque africaine de développement en 2003 en qualité d’économiste supérieur. Entre 2003 et 2007, M. KANE a été l’économiste de la Banque pour le Bénin, la Côte d’Ivoire et le Togo. Il avait également la responsabilité du suivi des relations entre la Bad et l’UEMOA. En 2008, il a été promu économiste-pays en chef. En 2010, il a été nommé représentant-résident de la Banque africaine de développement au Cameroun et la RCA.

M. KANE a été promu en septembre 2017, Directeur Général adjoint de la BAD pour l’Afrique centrale et travaillera sur l’ensemble des pays membres de la CEMAC et la RDC.

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