En créant des chaînes de radio et de télévision du Sénégal, les initiateurs n’intègrent pas la variable « Archives », a déploré le professeur Mbaye Thiam, ancien directeur de l’Ecole des bibliothécaires, archivistes et documentalistes (Ebad, institut de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar), invité le 30 août 2020 de l’émission iTech de iRadio.

Le Pr Thiam a mis le doigt sur une très grosse lacune de l’audiovisuel sénégalais qui organise mal – voire pas du tout – sa mémoire. Et le premier fautif, c’est l’Etat qui n’a pas institué le dépôt légal audiovisuel à l’image de la disposition faisant obligation à toute publication de la presse écrite de déposer des exemplaires à chacune de leur parution au secrétariat du procureur, au ministère de l’Intérieur, aux Archives national… Dans un pays comme la France, par exemple, c’est l’Institut national de l’audiovisuel (Ina) qui reçoit le dépôt légal des émissions et autres productions des chaînes de radio et de télévision et autres entreprises spécialisées dans les productions audiovisuelles.

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L’Ina est ainsi, selon l’encyclopédie virtuelle wikipedia.org, « un établissement public à caractère industriel et commercial français, chargé notamment d’archiver les productions audiovisuelles, de produire, d’éditer, de céder des contenus audiovisuels et multimédias à destination de tous les publics, professionnels ou particuliers, pour tous les écrans. Le dépôt légal à la télévision et à la radio. » La loi instituant l’Ina « donne naissance en 1995 à l’Inathèque, chargée de la conservation et de la mise à la disposition des archives du dépôt légal aux chercheurs et étudiants. Son ouverture au public est effective en octobre 1998, au rez-de-jardin de la Bibliothèque (nationale de Franc) François-Mitterrand. En 2002, le dépôt légal est étendu aux chaînes du câble et du satellite, puis en 2005, à la télévision numérique terrestre. »Dans un « Avis d’inexpert », publié dans le journal « L’Enquête » (n° 1401 des 20 et 21 février 2016), nous préconisions la création au Sénégal d’une structure du genre Ina de France. Et mieux, outre les archives des productions audiovisuelles réalisées en France, l’Ina garde aussi un important fonds produit sur et dans des pays africains – et pas seulement anciennes colonies françaises. Et cela s’est vu quand, en 1996, à l’occasion de la commémoration du 96e anniversaire de l’ancien président de la République du Sénégal Léopold Sédar Senghor.

La Rts voulut réaliser des émissions sur Senghor, mais ne trouva dans ses archives des pièces lui permettant cela. L’explication, peu glorieuse, est que l’Orts, ancêtre de la Rts, a été forcée à une « désenghorisation » officielle ou officieuse ayant consisté à détruire d’importants fonds archivistiques portant sur Senghor. On se tourna alors vers… l’Ina qui demanda, pour la minute d’archives à copier, un prix si exorbitant que le Sénégal sollicita… la coopération marocaine. La même mésaventure était déjà survenue à la disparition en 1986 de l’éminent égyptologue sénégalais Cheikh Anta Diop. Il ne fut rien trouvé dans les archives de l’Orts d’alors qui pût garnir un documentaire spécial.

Des disciples du savant et homme politique mirent ce manquement sur le compte de la célèbre adversité politique entre Senghor et Cheikh Anta Diop. Mais, à l’émission iTech d’iRadio, le Pr Mbaye Thiam a réfuté ces allégations. D’où la nécessité de créer cette institution à laquelle toutes les chaînes de radio et de télévision sénégalaises enverraient à chaque fois une copie de leurs émissions majeures. L’Urtna (Union des radio et télévisions nationales d’Afrique devenue Union africaine de radiodiffusion, Uar) a eu cette idée en ouvrant à Naïrobi un centre d’archivages de toutes les émissions majeures produites par les entreprises d’audiovisuel d’Etat d’Afrique membres de l’Urtna.Ces deux déconvenues historiques de 1986 et 1996 auraient dû avoir donné une leçon sur laquelle méditerait le Sénégal. Personne de raisonnable et de patriote ne contesterait l’utilité – qui devient exigence et urgence – d’avoir, au Sénégal, des archives sonores constituées et alimentées à partir de toutes les productions des chaînes de radio et télévision du paysage audiovisuel. Les audiovisuels public et privé – qui n’auraient pas une réelle stratégie d’archivage – devraient, écrivions-nous dans l’Avis d’inexpert précédemment cité, se mettre à cette nécessité et à cette urgence. Dans un de ses avis, l’organe de régulation de l’audiovisuel a rappelé cette exigence.

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La tutelle ministérielle, mais aussi les Archives nationales du Sénégal – ah, tiens, il y avait aussi le service des Archives audiovisuelles qui ont disparu, pour ne pas dire mises en fourrière – dans les années 90.Il faut organiser cette archivistique et obliger toute radio et chaîne de télévision ayant signé une convention avec l’Etat sénégalais de déposer ses productions déjà diffusées à un fonds d’archives audiovisuelles nationales. C’est la Radio-Télévision du Sénégal (Rts) qui aurait dû être pionnière et socle de cette politique.« L’avènement, le 17 juin 2015, de la télévision numérique terrestre (Tnt) devrait avoir pour effet une assiduité et une plus grande rigueur dans la tenue de la mémoire audiovisuelle du Sénégal. Il serait alors loisible à tout organe de presse audiovisuelle, national comme « étranger », qui voudrait exploiter ces enregistrements, de payer un montant symbolique comparés à ces centaines de milliers de francs Cfa exigés pour quelques secondes d’enregistrements conservés par l’Institut national de l’audiovisuel français (Ina). » Réfléchissons-y.

Jean Meïssa DIOP

Walf Quotidien n° 8530 du 03 septembre 2020

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