S’il y a un secteur dont la créativité est connue de tous, c’est bien celui du numérique. Avec des idées ingénieuses, des startups créent des logiciels et applications dans quasiment tous les secteurs de la vie. De l’agriculture à l’élevage en passant par la finance, l’administration. Cependant, malgré cette créativité très fertile, elles ne sont pas nombreuses à tirer leur épingle du jeu. Entre un accès aux financements difficile, une fiscalité contraignante, elles meurent pour la plupart prématurément.

«La question du financement des startups est réelle, mais elle n’est pas la plus importante. Ce qu’il faut, c’est d’abord un environnement propice au développement de ces startups. Pour y arriver, il faut un écosystème entre l’Etat et le secteur privé. C’est toute la chaîne qui peut permettre à une entreprise qui se crée d’avoir les conditions de pouvoir se solidifier et d’émerger pour devenir une grande entreprise », a déclaré Ibrahima Nour Eddine Diagne, administrateur général du guichet unique du commerce extérieur, Gaïndé 2000, lors des mardis du numérique. « Même si des efforts importants ont été faits par les autorités, il reste beaucoup à faire notamment dans l’accès au crédit, aux financements publics et privés et à la commande publique », a-t-il précisé. A côté de l’accès à la commande publique, les startups font également face à un gros problème de financement.

Lire aussi: Papa Amadou Sarr, Dg de DER/FJ: »Je suis pour l’harmonisation du dispositif de financement des jeunes »

Selon Madeleine Diédhiou, fondatrice de Kareesy et coordonnatrice de la plateforme de Jigéen Ci TIC qui encourage l’entrepreneuriat féminin dans le numérique, c’est la principale complainte de quasiment tous les acteurs. « Aujourd’hui, nous recevons énormément de demandes d’adhésion à la plateforme, mais faute de financements suffisants, nous ne pouvons pas les accueillir. L’Etat est le seul à pouvoir y remédier. Seule la volonté politique peut permettre de relever le défi », plaide-t-il. Pour son entreprise spécialisée dans la digitalisation des artisans, elle a attendu longtemps avant de démarrer, toujours à cause de l’accès difficile aux financements.

LES IMPACTS DES MESURES DE L’ETAT SE FONT ATTENDRE

Selon Omar Cissé, alors Président du Ctic, la fiscalité constitue l’une des principales difficultés des startups. En effet, à peine voient-elles le jour qu’elles commencent à payer des impôts. Une situation qui en tue beaucoup dès les premières années. Après moult appels du pied des acteurs, l’Etat finit par adhérer à la requête en exonérant les startups pour les premières années de leur existence. Entrée en vigueur depuis le 28 décembre 2019, la loi relative à la création et la promotion des startups au Sénégal offre trois ans d’exonération d’impôts sur les sociétés (IMF) et de cotisations liées à la Contribution forfaitaire à la charge des employeurs (CFCE) à compter de la date de création de l’entreprise.

Dans le détail, le Directeur général des Impôts et domaines expliquait que les exonérations fiscales étaient valables pour les jeunes pousses créées en 2019 et depuis le 1er janvier 2020. En plus de cela, la mesure relative à la suppression du minimum de perception de cinq cent mille francs pour le paiement de l’IMF est immédiatement applicable aux résultats des exercices clos le 31 décembre 2019 ». Cependant, le Directeur de l’environnement des affaires, Mamadou Lamine Bâ, estime qu’il est prématuré de mesurer l’impact de telles mesures. A ce propos, il dit : « Nous sommes dans la première année d’exercice, il est conseillé de laisser du temps, au moins 3 ans pour faire les premières évaluations. D’ores et déjà, les mesures de congés fiscales pour les 3 premières années et la suppression de l’IMF ont été bien appréciées par le secteur privé. » Même si le problème du financement est loin d’être résolu, des efforts ont été consentis notamment avec la Direction de l’entrepreneuriat rapide (Der). En plus d’un accompagnement, la Der a consenti d’énormes efforts dans l’accompagnement, notamment dans un contexte de Covid.

Lire aussi: Les startups sénégalaises au service de la modernisation de l’Etat

Selon un document de la Der, compte tenu de la nature transversale du secteur du numérique par rapport aux autres secteurs d’activités et du fait que les startups du portefeuille de projets de la DER sont pourvoyeuses de solutions innovantes, il a été décidé de la suspension des remboursements en capital et intérêt pour l’ensemble des financements octroyés aux startups du numérique pour 3 mois, la mise en place d’une ligne de financement d’urgence de 200 Millions FCFA sous forme de «Prêts COVID-19 DER/FJ» pour des crédits entre 3 et 12 Millions FCFA, avec 3 mois de différé (renouvelable une fois) de paiement pour la prise en charge de leurs besoins en fonds de roulement, le démarrage des investissements pour le fonds d’incubation «Fabrique des startups» pour un montant de 196 Millions FCFA. «Cette ligne permettra d’octroyer des prêts d’honneur de 5 millions FCFA à 5% (TEG) avec un différé de paiement de 6 mois assorti d’une subvention d’assistance technique de 1 Million FCFA à chacune des 32 startups. Ces modules seront dispensés par des incubateurs de la région de Dakar… », détaille le document.

UNE REGLEMENTATION INADAPTEE

L’environnement des affaires ne favorise pas forcément l’éclosion des Startups. Mamadou Lamine Ba, directeur de l’environnement des affaires le reconnaît d’ailleurs, même s’il précise que des efforts importants ont été faits. « La réglementation est encore limitée pour le développement par exemple des Fintech dans la zone UEMOA comparée à des pays comme le Kenya ou le Maroc. Pour pallier ces limites et booster l’impact du numérique sur la transformation structurelle de l’économie, le Gouvernement a adopté la stratégie Sénégal numérique 2019-2025 pour rénover le cadre juridique, renforcer les compétences et instaurer une confiance numérique pour qu’un secteur privé performant puisse éclore au Sénégal. A cela s’ajoutent les actions récentes portées par la Der qui ont permis de financer des PME innovantes dans le secteur afin de passer à l’échelle en plus de l’opérationnalisation du conseil National du Numérique. Nous pouvons répondre, au vu des évolutions récentes, que les réformes et les actions entreprises ont permis d’asseoir un écosystème prometteur pour le développement des Pme compétitives dans le numérique pourvoyeur d’innovations, de valeurs ajoutées et d’emplois », dit-il. Revenant sur les efforts, M. Bâ renseigne que d’importantes réformes de l’environnement des affaires ont été entreprises pour alléger les contraintes au développement de l’entreprise.

UN POTENTIEL ENORME

Avec des centaines de startups réparties dans tous les secteurs d’activités de l’économie, toutes ces petites structures portent, parfois avec la foi d’un missionnaire, de grandes idées, toujours innovantes, parfois utopiques et démesurées. Selon Youssou Bâ, coordonnateur de Senstartup, cette nouvelle énergie créatrice, qui nourrit la jeunesse, peut bénéficier à nos États qui, depuis quelques années, ont fait vœux de modernité. « La modernité est la matière dont les startups sont faites. Elles identifient les défis de l’époque et choisissent de les relever. Ces défis qui pour nos États peuvent s’appeler : service public de qualité, égalité entre les citoyens. Notre administration publique, à bien des égards, ne répond plus aux exigences de notre espace contemporain. Les tares sont multiples. Défauts de clarté dans les procédures, lenteurs, manque de flexibilité, délais improbables. Les mots ne manquent pas pour qualifier les maux de nos services publics. Ces difficultés créent une rupture d’égalité entre les citoyens, car selon que vous soyez nantis ou pas, vos démarches administratives n’auront pas la même issue», explique-t-il. Par exemple, dit-il, dans la santé, une pépite nommée Eyone a conçu une application très poussée pour la gestion des structures de santé, qui prend en charge un passeport médical des patients. « Cet outil peut participer à améliorer le suivi de ces derniers en mettant fin à l’errance fatale de certains patients faute de dossier médical cohérent. C’est un début de réponse à la modernité. Il en existe dans l’éducation, l’agriculture, le marketing digital et d’autres secteurs encore dont l’énumération serait fastidieuse. A celles-là s’ajoutent toutes les autres qui évoluent dans la « deep tech ».

D’ailleurs, Une étude du ministère de l’Economie numérique sur les startups et PME du numérique, publiée le 01/09/2019, recommande la mise en place d’une «GOVTECH» pour favoriser l’accès aux entreprises du numérique à la commande publique », poursuit Youssou. Par exemple, dans sa volonté de moderniser la Poste nationale, le Sénégal regorge de startups performantes dans la logistique et la finance, qui pourraient activement y participer et lui redonner un souffle nouveau. Cependant, malgré leur énorme potentiel, les startups ne peuvent pas tout faire toutes seules, M. Bâ est convaincu que leur éclosion ne sera possible que grâce à un État fort aux côtés de tous. « Tout reste possible avec l’énergie créative des entrepreneurs, mais seul l’État rendra cette force pérenne, durable et profitable à tous. Les très petits entrepreneurs du Sénégal ont longtemps souffert de la condescendance des puissants, de l’injustice des forts, de l’omniprésence des entreprises néocoloniales et de l’indifférence de l’État. Nous avons l’opportunité de reprendre la main sur notre tissu entrepreneurial », espère-t-il.

OUMAR DIALLO, FONDATEUR DE IDEESMART ET RESPONSABLE PARTENARIAT DE SENSTARTUP :  «Le potentiel des startups est inexploité»

Très actif dans l’écosystème du numérique, Oumar Diallo est le fondateur de Idéesmart et responsable partenariat de Senstartup qui couve des startups évoluant dans le secteur du numérique. Pour lui, le Sénégal peut se réjouir d’avoir un écosystème dynamique encouragé par la multiplication des structures d’accompagnent comme le CTIC, Concree, Jokolabs, Makesense et Senstartup. Cependant, il reconnaît que l’éclosion n’est pas à la hauteur du potentiel. «Les freins sont nombreux comme l’absence de cadre réglementaire qui donne des avantages aux startups, le manque d’accompagnement financier des structures avec la covid-19 qui a tout chamboule.́ Plus profondément, on parlera des freins sociaux qui sont des faits qui contrastent avec la poésie de la réussite : le manque de concertation des startups et pme, la non-association des différentes parties concernées dans les dialogues les concernant, les lenteurs dans l’application de la loi Senstartup Act…», a-t-il listé.

Par ailleurs, ajoute-t-il, la f́iscalité qui n’est pas en phase avec les réalités de la startup plombe l’activité. Toutefois, la loi sur les Startups qui est en phase de finalisation va apporter d’importantes améliorations, espère-t-il.

L’AS

COMMENTAIRES

Je donne mon avis sur le sujet