Donald Trump a-t-il réussi là où tout le monde avait échoué avant lui ? Responsabiliser les réseaux sociaux ? Difficile de savoir la portée de ce qui vient de se produire à la suite de l’assaut du Capitole à Washington mais l’effet de domino est saisissant.

Les mesures prises la semaine passée par les réseaux sociaux semblent inédites, avec la suspension des comptes du président américain Donald Trump ainsi que de ceux de ses partisans les plus radicaux et la limitation de diffusion de réseaux concurrents proches de l’extrême droite. Mais elles avaient été précédées, depuis plusieurs mois, par des signes précurseurs.

Que s’est-il passé ?

Après l’irruption violente de milliers de partisans de Donald Trump le 6 janvier au Capitole de Washington pour empêcher les parlementaires américains de certifier l’élection de son rival Joe Biden, et afin d’éviter d’autres appels à la violence d’ici à la prestation de serment de Biden le 20 janvier, les réseaux sociaux les plus importants ont suspendu les comptes du président américain : Facebook, Twitter, Snapchat, Instagram, YouTube…

Pourquoi parle-t-on aussi de Google, Apple et Amazon ?

S’ils ne sont pas directement des réseaux sociaux, soit ils en possèdent – YouTube appartient à Google – soit leurs ressources informatiques sont indispensables à des réseaux émergeants sur lesquels les partisans violents et complotistes de Trump risquaient de se réorganiser, comme le réseau « Parler ». Les trois se sont donc unis pour entraver le téléchargement de « Parler » ainsi que son fonctionnement. Apple et Google ont bloqué le téléchargement des applications. Et Amazon, qui hébergeait les données de « Parler » sur son service de cloud, a décidé de les bloquer, ce qui devrait empêcher au moins temporairement le fonctionnement du réseau social.

Porte-voix géant, sans filtre…

Sur Twitter, avant que son compte ne soit suspendu, Donald Trump avait 88 millions d’abonnés sur son compte personnel. Sur Facebook, 32 millions. Un gigantesque porte-voix sans filtre. Les entreprises américaines de la Tech bénéficient de l’article 230 du Communications Decency Act, une loi américaine qui exempte depuis 1996, au nom de la liberté d’expression, les « services informatiques interactifs » de toute responsabilité des contenus publiés chez eux. Concrètement, jusqu’ici, contrairement aux médias classiques, Facebook et Twitter n’étaient considérés que comme des hébergeurs et n’étaient pas tenus de vérifier la véracité de ce qui était posté sur leur réseau. Des voix s’élèvent depuis plusieurs années déjà pour revenir sur cette irresponsabilité compte tenu du poids immense acquis par ces « nouveaux » médias.

Premières restrictions, avant le scrutin présidentiel

Pendant la campagne présidentielle, à plusieurs reprises déjà, Twitter a empêché des retweets et commenté des allégations de Trump. D’abord lorsqu’il minimisait les risques du coronavirus ou déconseillait le port du masque. Puis en dénonçant l’« apologie de la violence » de ses messages en lien avec la mort de Georges Floyd, Afro-Américain mort asphyxié par un officier blanc lors d’un contrôle de police le 29 mai 2020 à Minneapolis. Et enfin lorsqu’il a commencé à discréditer le scrutin, avant même qu’il n’ait lieu, et en particulier le vote par correspondance. À ce stade, en revanche, Facebook n’intervenait pas et continuait à diffuser des publicités politiques, ce que Twitter avait arrêté le 2 novembre 2019.

Durcissement après les élections

Les choses se sont accélérées à compter de la présidentielle. Dès le mardi 3 novembre au soir, Donald Trump accuse les démocrates de « voler » l’élection alors qu’aucun résultat définitif n’est encore tombé en particulier dans les États clés. Dix minutes après, le tweet présidentiel est recouvert du message suivant : « Une partie ou tout du contenu partagé dans ce tweet est contesté et peut induire en erreur sur une élection. » Message que les abonnés du compte prendront par la suite l’habitude de voir très souvent. Facebook fait de même.

Mesures depuis le 6 novembre

Le soir même de la tentative d’assaut du Capitole américain, Facebook et Twitter annoncent la suspension des comptes de Trump. Twitter lui rend l’accès le lendemain, le temps d’une vidéo d’apaisement à l’égard de ses partisans, puis les reprend, cette fois pour une durée indéterminée, lorsque le surlendemain, il annonce qu’il n’assistera pas à la prestation de serment de Biden le 20 janvier et réitère ses accusations de fraude électorale.

Restrictions en cascade

Autour de Trump, et de ses comptes, les mesures de restriction sont alors tombées en cascade. Plusieurs centaines de comptes de leaders américains d’organisations conspirationnistes ont aussi été suspendus, la direction de Twitter expliquant qu’ils avaient commencé à relayer de nouveaux appels à la violence, voire de prise du Capitole, le 17 janvier.

Qui sont Jack et Zuck ?

Mark Zuckerberg est le patron de Facebook (fondé en 2004). Âgé de 36 ans, son entreprise représente plus de 570 milliards d’euros de capitalisation et 50 000 salariés. Il possède aussi WhatsApp et Instagram. Il représente 2,74 milliards d’utilisateurs actifs par mois.

Lire aussi: Twitter et Facebook ont banni Donald Trump, et après? ( Oumar Wat)

Jack Dorsey est patron de Twitter (fondé en 2006). Il a 44 ans, son entreprise représente près de 25 milliards d’euros de capitalisation, et emploie 4 500 personnes. Ce réseau représente 335 millions d’utilisateurs actifs par mois.

À qui les géants de la Tech doivent-ils des comptes ?

D’abord à leurs actionnaires en Bourse, qui, s’ils regardent d’abord leurs revenus, pourraient être sensibles aux risques à moyen terme pour la santé de ces entreprises si leur réputation pâtissait des conséquences de l’usage de leurs réseaux. Mais ce sont aussi des entreprises régies par les lois américaines : les patrons de Twitter et Facebook notamment ont déjà dû s’expliquer à plusieurs reprises devant les parlementaires américains pour des soupçons de position dominante de leurs réseaux. En outre, Facebook a déjà été mis en cause pour des campagnes de désinformation ayant pu influer sur des scrutins. Néanmoins, à l’époque, les sources de désinformation soupçonnées étaient à l’étranger – la Russie a beaucoup été pointée du doigt – alors qu’on parle désormais de désinformation interne au pays.

Facebook et Google ont gagné de l’argent avec ces élections

Cette édition de l’élection américaine a beaucoup rapporté. Les équipes électorales Biden et Trump ont dépensé à elles deux près de 163 millions d’euros en publicités politiques sur Facebook. Deux fois plus qu’en 2016. Sur Google, pratiquement pareil, avec au moins 163 millions de dollars cumulés en publicités politiques par les deux équipes.

Alexandra TURCAT

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