jeudi, février 2, 2023

L’astronomie, une science qui promeut l’innovation

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Le 23 novembre 2020, la Fondation L’Oréal et l’UNESCO ont dévoilé les lauréates du 11e Prix des jeunes talents d’Afrique subsaharienne, récompensant 20 femmes chercheures du continent pour l’excellence académique de leur travail.

Parmi les lauréates figure Zara Randriamanakoto, une astrophysicienne de nationalité malgache qui travaille au sein de l’Observatoire astronomique sud-africain (SAAO).

Elle y mène actuellement des recherches postdoctorales après avoir travaillé dans le projet Square Kilometre Array (SKA) au département d’astronomie à l’université du Cap, entre 2015 et 2018.

Dans cet entretien qu’elle a accordé à SciDev.Net, elle montre l’intérêt de ses travaux intitulés : « Enquête sur les propriétés de l’amas d’étoiles dans les environnements de galaxie de l’anneau′′ afin de mieux comprendre les mécanismes de formation d’étoiles dans l’univers voisin. »

Comment êtes-vous devenue astrophysicienne ?

Rien ne me prédestinait à devenir astronome. Je me suis installée à Antananarivo pour mes études universitaires à la faculté des sciences à l’université d’Antananarivo. J’ai obtenu une maîtrise en physique énergétique au département de physique en 2007. Je voulais devenir une experte des énergies renouvelables compte tenu de la pénurie d’électricité à Madagascar.

“Faire de l’astronomie, c’est comme investir. C’est une science qui promeut l’innovation, un ingrédient essentiel pour le développement durable d’un pays”

Zara Randriamanakoto

Cependant, mon parcours universitaire a connu une grande tournure en 2008 lorsque j’ai été sélectionnée par le programme de développement du capital humain NRF SKA – appelé aujourd’hui SARAO (South African Radio Astronomy Observatory) Bursary Programme – pour poursuivre des études de troisième cycle en astrophysique et sciences spatiales à l’université du Cap.

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Madagascar et sept autres pays africains ont soutenu l’Afrique du Sud dans sa tentative d’accueillir le SKA, d’où la nécessité de former de jeunes étudiants malgaches à se spécialiser dans le domaine de l’astronomie et de l’astrophysique. Avec ma soif de connaissances et l’envie de toujours pousser mes limites, j’ai saisi l’opportunité sans hésitation. Plus je m’impliquais dans mes études et mes travaux de recherche, plus l’astronomie est devenue l’une de mes passions.

Qu’est-ce que cette distinction que vous venez de recevoir va vous apporter concrètement ?

Je suis en train d’élargir mon sujet de recherche sur les études des amas stellaires. De plus, j’espère diriger un jour mon propre groupe de recherche pour pouvoir aider davantage et soutenir les étudiants malagasy et africains qui veulent se spécialiser en astronomie et astrophysique. La dotation de ce prix me permettra alors d’avancer dans cette direction.

Votre travail actuel s’intitule : « Enquête sur les propriétés de l’amas d’étoiles dans les environnements de galaxie de l’anneau′′ afin de mieux comprendre les mécanismes de formation d’étoiles dans l’univers voisin. » De quoi s’agit-il ?

Comme l’être humain, un amas stellaire naît, vit et meurt. La durée de ce processus pourrait aller jusqu’à quelques milliards d’années voire plus. Pour référence, notre univers a environ 13,8 milliards d’années et la planète Terre 4,5 milliards d’années. Cependant, des observations menées avec des télescopes ultramodernes tels que le Hubble Space Telescope ont démontré que la plupart des amas stellaires ne survivent que 10 millions d’années au maximum.

L’une des causes suggérées par un groupe d’astronomes basés en Europe pour expliquer cette “mortalité infantile” est la forte influence du milieu environnant sur l’évolution des amas stellaires, surtout pour ceux qui se trouvent dans des galaxies en interaction où l’activité de formation d’étoiles est très intense. Cette théorie est cependant contestée par des astronomes américains qui suggèrent que les mécanismes de perturbation des amas stellaires ne dépendent en aucun cas de l’environnement de la galaxie hôte. Et qu’il est tout à fait naturel pour une partie des amas stellaires dans n’importe quelle galaxie de se désintégrer à un si jeune âge.

Ce débat est toujours en cours et mes travaux de recherche qui utilisent des données provenant des observations multi-longueur d’ondes du Hubble Space Telescope, du Very Large Telescope au Chili ou encore du Very Large Array aux USA aident à résoudre ce mystère qui est essentiel si l’on veut définir exactement le processus de formation des étoiles dans tout l’univers.

Quel est l’intérêt d’une telle étude ?

L’astronomie est une discipline qui nécessite des compétences techniques et une technologie de pointe. Et ceux-ci peuvent être mis à profit pour s’attaquer aux défis environnementaux tels que le changement climatique ou pour planifier la manière de répondre sur le long-terme à la famine qui sévit actuellement au Sud de Madagascar.

Grâce aux différentes recherches menées dans le domaine de l’astronomie et de l’astrophysique, nous sommes en mesure d’utiliser les outils et les technologies de pointe d’aujourd’hui qui facilitent notre vie quotidienne. Par exemple, notre smartphone n’existerait pas si l’astronomie ne poussait pas à une technologie innovante. Il ne fonctionnerait pas non plus sans les satellites… Faire de l’astronomie, c’est comme investir. C’est une science qui promeut l’innovation, un ingrédient essentiel pour le développement durable d’un pays.

Quel est l’apport du projet SKA dans la vulgarisation de l’astronomie et de l’astrophysique dans les universités d’Afrique ?

Le projet SKA a permis de mettre l’Afrique en avant dans la carte du monde de l’astronomie et ce n’est que le commencement. Notamment, plusieurs universités à travers le continent offrent dorénavant un cursus en astronomie bien qu’il y ait encore un long chemin à parcourir (Check Povic et al. 2018 in Nature Astronomy for a comprehensive review).

En effet, beaucoup de jeunes africains de l’Afrique subsaharienne ont pu poursuivre des études supérieures en astronomie et astrophysique grâce à ce projet. Après l’obtention de leur doctorat, la plupart de ces jeunes, parmi lesquels des astrophysiciens malgaches , à leur tour, se sont engagés et travaillent ensemble avec les moyens du bord dans le développement et l’implémentation du parcours en astronomie dans leurs pays d’origine.

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C’est ce qui s’est passé au département de physique de l’université d’Antananarivo depuis 2014. Sous le parrainage du professeur Rakotomalala, on supervise les étudiants en master 2 (M2) tout en donnant des cours magistraux et supplémentaires tout au long de l’année. Plus il y a d’universités qui offrent ce parcours, plus ça devient accessible pour tous sans devoir quitter le continent. C’est un parcours qui est actuellement en plein essor et qui contribue au développement du capital humain du projet SKA et des compétences pourront être appliquées dans d’autres secteurs clés de développement du continent.

Envisagez-vous de rentrer chez vous après l’obtention de l’habilitation à diriger des recherches pour y enseigner et transmettre vos compétences aux plus jeunes ?

Bien que mon travail de recherche soit actuellement basé en Afrique du Sud, je supervise également des étudiants en M2 en astrophysique de l’université d’Antananarivo depuis 2017. Je n’attends pas mon retour au pays ou que les conditions soient favorables pour apporter ma contribution au développement de la recherche en astronomie et en astrophysique à Madagascar.

C’est pour cela que j’ai aussi cofondé en 2016, Malagasy Astronomy & Space Science (MASS) et le réseau Ikala STEM afin de promouvoir l’éducation, la science et l’astronomie à Madagascar. A travers ces associations, je travaille en étroite collaboration avec mes équipes pour implémenter des initiatives et projets utiles et bénéfiques pour les générations futures telles que des ateliers annuels sur le renforcement de compétence, le mentorat ou l’initiation à la programmation.

Vous êtes venue d’un pays francophone. Pourtant, vous menez vos recherches dans un pays anglophone. Comment avez-vous résolu le problème de la barrière linguistique ?

Ce n’était pas facile au début. Mais j’ai persévéré et maintenant je suis accoutumée à la langue de Shakespeare. Je lisais beaucoup et je pratiquais constamment l’anglais puisque les cours, les conversations avec mes amis et collègues et surtout la communication en dehors de l’université se passent en anglais. Ça a pris du temps. Mais comme le dit le fameux proverbe : “C’est en forgeant qu’on devient forgeron”.

Avez-vous, dans vos études et vos recherches, connu des problèmes particuliers ?

Avant de venir en Afrique du Sud, j’avais très peu de connaissances sur l’astronomie. À l’époque, il n’existait pas encore de telles matières à l’université. Mes connaissances en astronomie se limitaient donc à ce que j’avais appris aux classes secondaires durant les cours de géographie et à travers les documentaires que j’avais regardés. J’ai alors dû tout apprendre en une seule année – en poursuivant une autre maîtrise spécialisée dans le domaine de l’astrophysique et la science spatiale en 2008 – et m’adapter au nouveau rythme et système éducatif avant de m’impliquer dans un projet de recherche. Je naviguais en dehors de ma zone de confort. Mais je n’ai pas abandonné. Je passais mes week-ends au laboratoire à rattraper les notions de base et je passais des nuits blanches de temps en temps pour suivre le reste de la classe. J’étais déterminée et je n’ai pas laissé ma peur prendre le dessus sur mon courage. Au final, mon travail acharné a porté ses fruits.

Que conseilleriez-vous aux jeunes africaines qui voudraient s’inspirer de votre succès en science et dans la recherche ?

Faire carrière dans le domaine de la science en Afrique n’est plus une utopie. Croyez en vos rêves ! Mais souvenez-vous qu’il n’y a pas de hasard. La réussite ne tombe pas du ciel. Travaillez d’abord dur tout en faisant face à de nombreux challenges avant d’en sortir vainqueur et connaître le goût du succès !