La pandémie a eu des effets positifs : plus d’offre digitale pour les consommateurs et une plus large palette de services tout en numérique mais aussi une plus grande dépendance aux grands acteurs technologiques. Ces derniers concentrent aussi tous les risques, sans compter les problèmes de concurrence dont ils sont coutumiers. Ils pèsent sur la stabilité financière du fait de l’extrême complexité technologique, de leur concentration sur certains grands acteurs et de l’absence d’alternatives.

Les cryptos

Il y a ensuite des craintes sur les cryptomonnaies. Dans son rapport, l’ESMA, jointe par d’autres institutions européennes (EBA, EIOPA), met en garde contre les valorisations folles du bitcoin sauf que la valeur du bitcoin qu’elle reprend est déjà bien dépassée puisqu’elle est aujourd’hui proche du double (23.700 euros au moment de mettre sous presse, 50.000 euros aujourd’hui). Tant que la directive qui régule les cryptomonnaies de la Commission européenne n’est pas mise en œuvre (ce n’est qu’une proposition), absolument rien ne protège l’investisseur, au contraire des autres produits financiers qui comportent toujours des mesures de protection du consommateur.

Les plateformes qui permettent d’entrer dans le bitcoin ne sont pas régulées. Or elles sont soumises à des aléas opérationnels quand il ne s’agit pas de vol même à l’intérieur de la plateforme. La capitalisation totale des cryptomonnaies atteint désormais 500 milliards d’euros. Les volumes échangés chaque jour en décembre auraient été en moyenne de 135 milliards d’euros : le bitcoin en accapare les 2/3. A côté des bitcoins, il y a, on le sait, les stablecoins adossés à de « vraies » monnaies. La valeur totale de ces derniers a dépassé 26 milliards d’euros au quatrième trimestre avec le Tether en numéro 1 incontesté à 18,7 milliards d’euros. La FCA britannique n’y est pas allé par quatre chemins : elle a désormais interdit la vente de produits dérivés liés à certaines cryptomonnaies aux particuliers. Entretemps, l’Etat français a organisé il y a peu une vente aux enchères de bitcoins confisqués dans le cadre d’enquêtes criminelles.

Manque de transparence

C’est évidemment difficile à comprendre dans le cadre des avertissements des autorités de supervision tant en matière de protection du consommateur qu’en gestion des risques relatifs au blanchiment d’argent. En effet, les cryptomonnaies ont la particularité d’être peu transparentes tant en matière d’identification des clients qu’en transparence des transactions, plus spécifiquement lorsque ces plateformes sont utilisées pour blanchir de l’argent. Cela met évidemment à mal les principes de base de la lutte contre le blanchiment d’argent.

Cette mode des cryptomonnaies est imputable aux nombreux acteurs de poids qui acceptent le bitcoin dans leur écosystème. Et de citer Paypal mais il y a en a tellement d’autres. Pourquoi ? Être dans le vent qui se muera en tempête quand la confiance s’effondrera ? Au-delà des bitcoins et des crypto-monnaies, l’ESMA s’inquiète aussi de la finance décentralisée, via les blockchains. Le blockchain devient une infrastructure financière alternative pour supporter des produits complexes.

La valeur totale désormais reprises par les blockchains « financiers » serait de 13,3 milliards fin décembre 2020 contre 3,5 milliards mi-juillet 2020. Ça monte ! Ce sont les risques de passage à l’échelle, de résilience de l’ensemble du système financier et de gouvernance qui inquiètent.

Les initiatives « stablecoins » se multiplient

C’est pour cela que les CBDC (Central Bank Digital Currency) comme l’euro digital a le vent en poupe. Les banques centrales sentent le vent du boulet à force de voir les initiatives « stablecoins » fleurir. Même la chaîne de supermarché Casino s’y est mise avec un projet de stablecoin pour sa carte de fidélité. Au lieu de vrais euros contre lesquels des points s’échangent, ce serait des lugh adossés à l’Euro. Casino envisage de fédérer les cartes de loyautés de plusieurs chaînes de distribution avec les lughs comme trait d’union qu’on pourrait échanger entre cartes. Entretemps, Facebook lancera prochainement son Libra, renommé Diem. Il sera définitivement adossé au dollar et non plus à un panier de devises (sans doute pour n’avoir affaire qu’aux autorités des Etats-Unis pour le faire accepter).

L’intelligence artificielle apportera beaucoup, dit l’ESMA, mais son explicabilité et les risques opérationnels sont pointés du doigt, y compris en matière de blanchiment d’argent. Le crowdfunding est aussi porteur de danger pour 2021, non pour des risques inhérents mais pour sa faculté à investir dans des projets peu transparents pour les contributeurs, souvent des enthousiastes, avec un haut taux d’échec. La relative anonymité du crowdfunding permet aussi la fraude.

Reg Tech et SupTech

Il y a ensuite les RegTech et les SupTech : si on connait le premier concept, le deuxième l’est un peu moins. Les SupTech automatisent la supervision des autorités compétentes, à comparer aux RegTech qui automatisent, entre autres, le reporting des institutions financières à ces derniers. Or, plus du tiers des autorités compétentes ont répondu à l’ESMA que la supervision était aujourd’hui exagérée en termes de temps et ressources consacrées. Les outils SupTech ont un avenir et ils peuvent détecter plus facilement qu’un œil humain des déviations et autres patterns inhabituels dans les chiffres qui leur sont soumis. Ces applications n’ont cependant pas encore prouvé leur intérêt pour des exercices plus compliqués comme le stress test et l’analyse des risques systémiques. Le risque lié au SupTech, c’est aussi l’explicabilité (qui fait défaut).

La collecte des données par les autorités compétentes reste traditionnelles. Elles n’ont nulle intention de les sous-traiter. On le comprend. Les données restent le talon d’Achille des institutions et de la supervision : personne n’est plus sûr de la qualité des données collectées reste un point d’attention et requiert encore beaucoup de travail pour assurer la qualité, la cohérence et la fiabilité des données.

Ce qui manque, c’est en fait un bon cadre réglementaire : le paquet financier numérique de la commission proposé le 24 septembre va aider. La directive DORA est là pour mieux prendre en main la concentration des risques chez les fournisseurs IT des institutions financières (qui connaitront comme ces derniers une supervision… d’un nouveau genre) et une directive pour rapprocher les cryptomonnaies des produits financiers classiques en termes de protection du consommateur. Et la commission n’a pas dit son dernier mot pour réguler l’intelligence artificielle.

Charles Cuvelliez, Marianne Collin et Jean-Jacques Quisquater, dans La Tribune

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