L’Afrique compte actuellement 850 entreprises qui s’activent dans l’élevage d’insectes pour l’alimentation humaine et animale, et tous les ans, une augmentation du nombre d’entreprises. C’est ce qu’a indiqué, hier, l’économiste principale au sein du Pôle mondial d’expertise en agriculture à la Banque mondiale, Dorte Verner, lors de la publication de son rapport sur le sujet.

L’élevage d’insectes représente une alternative en Afrique pour l’alimentation humaine et animale, face à la rareté des ressources animales et au changement climatique. ‘’Il est possible de nourrir 10 milliards de personnes dans le monde, d’ici 2050, avec ce type d’agriculture, sans surpasser nos ressources. C’est un potentiel qui n’a pas été encore sondé pour améliorer le système alimentaire et ce sera une économie circulaire. Ce n’est pas davantage d’eau, ni de terres. C’est une méthode de résilience face au climat avec des emplois à faible intensité de carbone. Le système alimentaire en Afrique ne peut pas nourrir tout le monde. Depuis 2014, la production alimentaire chute. En 2021, 240 millions d’Africains ont connu la faim, notamment dans des pays touchés par des conflits et des fragilités où 29 % n’ont pas eu suffisamment d’alimentation. C’est un statu quo et donc la détérioration va se poursuivre pendant 10 ans encore’’, renseigne l’économiste principale au sein du Pôle mondial d’expertise en agriculture à la Banque mondiale.

Dorte Verner, qui présentait son rapport sur le sujet hier, à l’occasion d’un webinaire, a informé que l’Afrique compte actuellement 850 entreprises qui s’activent dans l’élevage d’insectes. ‘’Et tous les ans, nous voyons une augmentation du nombre d’entreprises. Exim Bank estime que le marché de l’élevage des insectes, notamment pour le fourrage des animaux, sera d’environ 800 milliards de dollars en particulier, si l’Afrique prend en main cet élevage. Les insectes peuvent remplacer le soja dans l’alimentation du bétail et cela permettrait de lutter contre la déforestation. Et le prix des insectes est moins cher que celui du soja’’, dit-elle.

L’économiste appelle ainsi les producteurs africains à se détourner de la production agricole linéaire pour aller vers celle circulaire. D’après Dorte Verner, ces technologiques sont ‘’plus économiques’’ par rapport à la culture ordinaire. Elles peuvent réussir dans les zones qui ont peu de ressources en eau, en terre. ‘’Alors que nous améliorons la sécurité alimentaire, nous allons développer le menu des aliments. Au Zimbabwe, 90 % des populations mangent des insectes. On peut faire des ingrédients à base d’insectes pour les desserts, avec des fourmis ou d’autres insectes. C’est certes difficile à cuire, mais nous avons 20 000 types d’insectes comestibles. Ces insectes sont délicieux, nutritifs et ce sont des protéines de très bonne qualité. Les insectes ont neuf amidons acides digestibles. Ils ont du calcium, du fer, des micronutriments qui sont nécessaires en Afrique notamment. Cinq grammes de protéines d’insectes par jour réduisent le déficit en vitamines pour les personnes. Mais les insectes qui sont dans la nature ont des éléments qui peuvent être dangereux pour la santé humaine. Donc, il nous faut les produire afin de les cueillir. L’élevage d’insectes ne nécessite pas de produits chimiques. Nous pouvons élever des insectes comme le bétail’’, renchérit-elle.

Par rapport à l’alimentation humaine, la directrice générale d’InsectiPro, qui est la première industrie à s’activer dans ce type d’élevage au Kenya, a relevé qu’ils ont déjà mis sur le marché local un produit pour la consommation humaine et travaille sur d’autres. ‘’Nous avons commencé à élever des mouches noires en 2018 qui se nourrissent de déchets. Ce qui permet de recycler les déchets. Il y a aussi des criquets, des sauterelles et nous sommes en train de développer des saveurs avec du vinaigre de la sauce barbecue, du sel, etc. Nous avons mis un produit sur le marché et nous travaillons pour les enfants malnutris, l’amélioration de l’alimentation des enfants au niveau des écoles. Nous sommes une équipe de 78 personnes et indirectement, nous avons créé au cours de ces trois dernières années 250 emplois’’, explique Talash Huijbers. 

De nouvelles façons de développer de nouveaux modèles financiers

Pour sa part, le vice-président de la Banque mondiale pour le Développement durable a relevé que leur institution a de nouvelles expériences pour la durabilité de l’emploi, de nouvelles idées, pratiques pour produire de l’alimentation nutritive de façon durable. ‘’C’est tout nouveau pour la consommation en hydroponie (NDLR : l’hydroponie ou culture hydroponique est la culture de plantes réalisée sur un substrat neutre et inerte, ce substrat étant irrigué d’un courant de solutions qui apporte des sels minéraux et des nutriments essentiels à la plante) et pour les insectes. C’est de nouvelles technologies, de nouvelles façons de développer de nouveaux modèles financiers qui sont absolument essentiels’’, affirme Juergen Voegele.

D’après lui, le cycle de la dégradation de l’environnement, des prix des produits alimentaires, les pressions sur les océans, etc., sont le résultat du changement climatique et de pratiques non durables. ‘’Ce cycle est mauvais pour le monde entier, mais également pour la nutrition. Selon les estimations des Nations Unies, la faim va ravager le monde et des millions de personnes à cause du changement climatique. Il y a également tout un élément d’agriculture, de pratiques qui vont renforcer le système alimentaire, la plantation d’arbres et autres, pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, améliorer le pâturage, renforcer la gestion des terres. Ces différentes techniques existent et seront disponibles pour réduire ces difficultés. L’élevage d’insectes est un élément de ces pratiques, avec des protéines de qualité, moins de ressources, aucun impact sur l’environnement. Ce qui signifie un développement durable et vert’’, poursuit M. Voegele.

La deuxième raison de se lancer dans cette innovation, c’est, selon le vice-président de la Banque mondiale pour le Développement durable, lié au fait que le marché de l’emploi dans ce secteur, c’est 1 000 milliards de dollars en 2030. ‘’C’est une sous-estimation. Ce qui représente 24 % de croissance dans les dix années à venir. L’Afrique, vu son climat et sa position du marché du travail, est tout à fait bien positionnée. L’Afrique a d’ores et déjà de l’hydroponie sur 850 éléments et donc, de nouvelles entreprises seront créées sur l’innovation, la technologie alimentaire. Je suis ravi que ce soit des Africains qui sont à la pointe de cette technologie. Nous avons travaillé pour que l’hydroponie fasse partie de l’alimentation’’, conclut Juergen Voegele.

Il convient de noter qu’au Sénégal, même si l’élevage des insectes pour l’alimentation humaine ou animale n’est pas encore développé, au sein de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) on travaille sur le sujet afin de substituer la farine de poisson à celle d’insectes pour la nourriture des poissons, notamment pour l’aquaculture. 

MARIAMA DIEME