Le ministre de la Communication, des Télécommunications et du Numérique, Alioune Sall, a accordé un entretien exclusif à Seneweb pour faire le point sur la stratégie numérique du gouvernement et lever le voile sur les conditions d’installation de Starlink au Sénégal, une initiative qui offre en même temps un accès gratuit à Internet à près d’un million de citoyens grâce à 5 000 kits qui seront déployés au bout de deux ans.
Un million de Sénégalais bientôt connectés gratuitement
Lors de sa tournée économique dans l’Est du pays, le président de la République, Bassirou Diomaye Diakhar Faye a officiellement lancé, depuis le lycée technique de Kédougou, le programme de connectivité universelle visant à offrir un accès gratuit à Internet à un million de Sénégalais.
Comme l’a rappelé le ministre de la Communication, des Télécommunications et du Numérique, cette initiative s’inscrit dans une vision plus large : celle de l’Agenda National de Transformation (ANT) « Sénégal 2050 », lancé en octobre 2024. Ce cadre stratégique des politiques publiques ambitionne de construire un Sénégal « souverain, juste et prospère ». En février 2025, le gouvernement a posé une nouvelle étape avec le lancement du New Deal Technologique, qui vise à faire du pays une nation pleinement digitalisée et un hub de services à haute valeur ajoutée d’ici 2034.
Face aux journalistes Basile NIANE et Ndèye Astou KONATE, le ministre Alioune Sall a dressé un état des lieux sans concession de la connectivité au Sénégal. « D’après les chiffres de l’ARTP, au mois de juin 2025, le taux de pénétration de l’internet au Sénégal est de 40 % », a-t-il indiqué. Mais ce chiffre national masque de profondes disparités. « Des études réalisées par le Projet d’Accélération de l’Economie Numérique Au Sénégal (PAENS) estiment que près de 1000 localités n’ont pas accès à internet. Dans ce nombre, environ 500 sont des zones blanches, et près de 800 ne disposent que de la 2G, une technologie très ancienne », a détaillé le ministre.
Face à ce constat, l’urgence est de trouver des solutions pour connecter plus de 7 millions de Sénégalais. L’enjeu est autant social qu’économique. Alioune Sall cite d’ailleurs les données de la Banque mondiale : « Une hausse de 10 points de la pénétration du haut-débit génère une hausse du PIB par habitant de 1,3 point. »
Starlink, un complément technologique avec une autorisation encadrée
Le ministre a précisé que l’arrivée de Starlink repose sur le Code des télécommunications électroniques, qui régit tous les acteurs du secteur de la fourniture d’accès à Internet. L’entreprise fondée par Elon Musk a ainsi suivi le processus d’autorisation encadré par le Code des communications électroniques mis en place par l’État du Sénégal pour tout fournisseur d’accès à Internet (FAI). « L’arrivée de Starlink est basée sur le code des télécommunications qui régit tous les acteurs du secteur de la fourniture d’accès à internet », a-t-il expliqué. L’entreprise a suivi le processus d’autorisation encadré par l’État, comme tout fournisseur d’accès à internet (FAI).
Pour commercialiser ses services, Starlink a d’ailleurs créé une filiale de droit sénégalais, « Starlink Sénégal », soumise aux obligations sociales et fiscales locales. L’entreprise du patron du réseau social X a obtenu une autorisation assortie d’un cahier des charges conforme aux conditions fixées par le gouvernement sénégalais.
Alioune Sall insiste sur le caractère complémentaire de cette technologie satellitaire. Malgré les investissements importants des opérateurs, la couverture intégrale du territoire, notamment des zones blanches, reste difficile à atteindre rapidement. Or, cette couverture peut être assurée plus efficacement par satellite.
Par ailleurs, les opérateurs télécoms fonctionnent selon une logique économique : investir des centaines de millions de francs CFA dans des zones peu rentables ne garantit pas un retour sur investissement. Avec Starlink, la couverture universelle devient aujourd’hui une réalité sur l’ensemble du territoire sénégalais.
L’Impact plan de l’arrivée de Starlink : 63 milliards de francs CFA d’économies
Dans le cadre de l’Impact plan, le gouvernement veut accélérer l’inclusion numérique. « Permettre aux Sénégalais qui vivent dans des zones très reculées de pouvoir communiquer avec ceux des grandes villes », résume Alioune Sall. Le ministre est catégorique : « En 2026, internet ne doit pas être un luxe. C’est une technologie qui peut permettre à des millions de personnes de sortir de la pauvreté. C’est pourquoi nous avons décidé, avec cet Impact plan, de fournir à 1 million de Sénégalais un accès gratuit à internet. Cela permet à l’État d’économiser plus de 63 milliards de francs CFA. » En plus de la contribution fiscale annuelle de l’entreprise, qui dépassera naturellement la barre des cent millions de francs CFA.
L’arrivée de l’opérateur satellitaire devrait transformer en profondeur plusieurs secteurs stratégiques du pays. Dans le domaine de l’éducation et de la formation, l’accès généralisé à Internet facilitera l’enseignement et l’apprentissage, offrira un accès élargi à des ressources pédagogiques variées et contribuera au développement professionnel des enseignants. Les apprenants profiteront également de contenus interactifs, d’exercices en ligne et de simulations pédagogiques. Par ailleurs, pour un pays qui dispose déjà d’une Université virtuelle, la connectivité devient essentielle pour permettre aux étudiants, notamment en zones rurales, de suivre leurs cours à distance dans de bonnes conditions.
Sur le plan de la santé, la connectivité renforcera l’efficacité des structures sanitaires, en particulier les centres de santé et les dispensaires isolés, qui pourront recourir à la télémédecine, aux consultations à distance et au suivi plus rapide des patients.
Du côté de l’économie, l’accès à Internet favorisera l’essor du commerce en ligne et ouvrira de nouvelles opportunités aux agriculteurs, leur permettant d’écouler leurs produits sans se déplacer. Il facilitera également les transactions financières via le mobile money, un outil devenu indispensable dans le quotidien des Sénégalais.
Enfin, au niveau de l’administration, dans un contexte de digitalisation croissante des services publics, garantir à l’ensemble des citoyens une connexion Internet accessible apparaît comme une condition essentielle pour qu’ils puissent bénéficier pleinement des démarches administratives en ligne.
Ainsi, pour le gouvernement, la connectivité universelle représente un levier stratégique majeur, capable d’accélérer la transformation économique et sociale du Sénégal et de réduire durablement les inégalités territoriales.
Inquiétudes sur les données personnelles
L’annonce de l’arrivée de ce nouvel acteur de l’accès à Internet a suscité de nombreuses interrogations, notamment sur les réseaux sociaux, concernant la protection des données personnelles. Certains internautes expriment des préoccupations, estimant que les données des Sénégalais pourraient être exposées à Elon Musk ou aux autorités américaines. Face à ces préoccupations, Alioune Sall rappelle que le Sénégal adopte une approche pragmatique en matière de souveraineté numérique. « Le pays ne dispose pas et n’a pas les moyens de mettre en place des technologies d’un certain niveau. Ce qui importe, c’est d’avoir une certaine maîtrise des technologies qui sont en activité. » Des garde-fous ont été installés. « Le cahier des charges prévoit la mise en place d’une passerelle permettant à l’État de contrôler les données en cours de transmission. » Au-delà de cela, tout Sénégalais qui achète un kit doit être identifié par le gouvernement a précisé le ministre.
Un débat nuancé sur la protection des données personnelles
Les inquiétudes, bien que légitimes dans leur intention, manquent souvent de mise en perspective. Une analyse élémentaire du paysage numérique sénégalais montre que l’exposition des données personnelles n’est pas un phénomène nouveau introduit par Starlink, mais une réalité structurelle déjà ancrée dans nos usages quotidiens. La grande majorité des Sénégalais utilise depuis plusieurs années des plateformes et services américains tels que WhatsApp, Facebook, Instagram, Snapchat ou Wave, qui reposent tous sur des modèles de collecte et de traitement intensifs des données personnelles.
S’agissant des infrastructures de télécommunications, il convient également de rappeler que les opérateurs présents au Sénégal comme Orange avec son service de transfert d’argent Orange Money, Yaas ou encore Expresso ne sont pas américains. Toutefois, même s’ils ne relèvent pas de la juridiction des États-Unis, ils s’appuient eux aussi sur des technologies, des protocoles et des équipements internationaux impliquant une circulation continue d’informations personnelles. Autrement dit, l’écosystème numérique sénégalais fonctionne déjà dans une logique d’interconnexion globale, bien au‑delà du seul cas d’un acteur comme Starlink.
Il est par ailleurs important d’étendre l’analyse aux terminaux eux-mêmes. Par exemple, les smartphones et téléviseurs connectés, qu’ils soient sud‑coréens (Samsung), américains (Apple) ou chinois (Tecno), intègrent par défaut des applications et de services qui collectent de manière systématique données de navigation, géolocalisation, métadonnées et habitudes de consommation. Et si l’on pousse la réflexion plus loin, les caméras de surveillance utilisées dans les espaces publics, les domiciles, les bureaux ou les marchés constituent elles aussi des sources majeures de captation et de transmission de données. N’oublions encore les modems-routeurs Huawei… Les risques associés à ces appareils sont souvent plus élevés que ceux attribués à un fournisseur d’accès à Internet unique, et pourtant ils font rarement l’objet de véritables débats publics au moment de leur acquisition ou de leur utilisation.
Par conséquent, si la question de la souveraineté numérique mérite une réflexion sérieuse, elle doit s’inscrire dans une approche globale et cohérente. Focaliser le débat exclusivement sur l’arrivée de Starlink introduit un biais analytique qui conduit à surestimer le risque lié à un acteur nouvellement identifié, tout en minimisant les vulnérabilités déjà largement intégrées dans nos pratiques numériques depuis des années. Pour être pertinente, la réflexion doit articuler l’ensemble de l’écosystème des infrastructures, plateformes, terminaux et usages. C’est ainsi que nous serons en mesure de repérer les leviers essentiels pour accroître notre autonomie technologique, affiner la régulation et garantir une protection solide des données des citoyens.