Amadou Lamine Mdodji est un designer textile avec plus de 40 ans d’expérience. Il a passé 33 ans à la Sotiba, avant d’être au cœur de la création de la Costex (Compagnie sénégalaise du textile). ‘’EnQuête’’ a déniché ce technicien textile à Guédiawaye. Dans cet entretien, après avoir retracé l’histoire du wax avec l’Afrique, il revient sur les causes de la faillite des industries textiles sénégalaises et leur éventuelle relance.

Le wax n’est pas une création des Africains, mais fait partie de leur identité culturelle. Quelle est son histoire avec l’Afrique ?

Le wax vient de l’Indonésie. Il est arrivé en Europe grâce aux Hollandais. Quand ces derniers sont partis conquérir l’Indonésie, ils ont vu des vieillards dessiner sur des tissus avec de la cire et les faire teindre. L’idée du wax est venue de là-bas. Wax veut dire cire (d’abeille) en anglais. Quand les Hollandais l’on amené en Hollande, ils ont étudié la technique et se sont mis à créer ou à rechercher d’autres idées pour développer ça. C’est entre-temps que les Anglais aussi ont immigré vers l’Indonésie. Eux, ils ont étudié la chose sur place, sans attendre. Et quand ils sont rentrés en Angleterre, la première chose qu’ils ont faite, c’est de créer des machines. Ils ont cherché une façon de travailler la chose d’une manière plus rapide et en faire une grande production. Après cela, la première chose qu’ils se sont demandé, c’est : où le vendre ? Parce que si vous créez quelque chose, il faut connaitre son marché.

En Indonésie, les indigènes fabriquaient le wax juste pour porter leur propre habit. Les Anglais sont différents. Ainsi, étant très pragmatiques, ils sont venus au Nigeria. Ils y ont installé la première usine pour imiter le wax. L’histoire nous enseigne qu’il y avait un tissu qui venait du Nigeria que nos parents appelaient ‘’Legos’’ parce qu’il venait de Lagos. Ce tissu, c’était une imitation du wax, mais ce n’était pas du (vrai) wax. Parce que le wax est teint. Les deux côtés sont bien couverts. Tandis que pour le ‘’Legos’’, il n’y a qu’un seul côté imprimé. Ainsi, ils l’ont développé en Afrique et la chose s’est répandue dans toute l’Afrique de l’Ouest, du Nigeria jusqu’à Dakar, en passant par le Cameroun, le Ghana, etc. Tous ces pays ont adapté ce tissu-là. Mais le boum du wax est venu quand les gens ont compris que c’est très bien, portable et joli.

Pourquoi alors beaucoup pensent qu’il vient d’Afrique ?

Des idées ont émergé de l’Afrique. Et ces idées-là sont amenées en Europe. Elles sont venues de ces femmes qu’on appelait ‘’Nana Benz’’ du Togo, du Bénin… On les appelait ainsi parce qu’elle roulait en Mercedes Benz. Même les présidents africains n’avaient pas de voitures Benz. Ce sont des femmes très riches qui ne font que du commerce du wax. Maintenant, elles le font avec la Chine qui est le troisième producteur de wax actuellement. Elle est en train de le développer d’une façon extraordinaire, mais avec nos créations à nous les artistes africains. La plupart de ce que les Chinois sont en train d’imprimer vient d’ici. Les papiers que vous voyez en haut (il nous les montre), la moitié est en Chine actuellement. Parce que ce sont des anciens dessins de la Sotiba, des dessins que j’ai moi-même vendus en Inde, puis les Indiens sont partis les vendre aux Chinois. Il y a des gens qui sont venus ici me demander la production pour qu’ils la revendent avant que je meure. C’est ce qu’ils me disent. J’ai refusé. Je vais chercher le moyen de travailler avec mon pays, parce que je ne veux pas le vendre comme ça et qu’ils partent s’enrichir. Avec ça, je peux gagner beaucoup d’argent et travailler avec des Sénégalais et leur faire gagner des millions.

Alors, quand les idées ont émergé en Afrique avec les ‘’Nana Benz’’ dont certains sont parties en Hollande, d’autres en Angleterre, on leur demandait des motifs africains. Et c’est en ce moment-là que l’Afrique rentre dans le domaine du wax. Avant, le wax, c’était des fleurettes, des motifs abstraits, n’importe comment. Mais quand c’est devenu une production et que les ‘’Nana Benz’’ sont entrées dans la danse, c’est en ce moment-là que les motifs africains ont dominé. C’est à cette période que nous aussi, fils d’Afrique, avons créé des motifs qui sont adaptés à la vie africaine. Dès qu’on les voit, ils renvoient à l’Afrique. Nous, quand on les dessine pour ces bonnes mamans-là, elles les amènent en Hollande ou en Angleterre pour les faire imprimer. Il y avait un motif qui était très célèbre ici : ‘’Si tu sors, je sors.’’ C’est un oiseau qui se trouve dans une case ouverte. Et un autre qui vole à côté, sur un contre-fond arabe. Ce sont les ‘’Nana Benz’’ qui ont créé ça. Elles s’adressaient à leur mari. C’était magnifiquement imprimé et distribué à travers toute l’Afrique. C’est comme ‘’La poule et ses poussins’’.

Ça veut dire que les motifs ont une réelle signification…

Oui ! Tous les dessins ont des significations. Ça dépend de la composition. C’est avec ces belles idées des ‘’Nana Benz’’ qui vendent le wax depuis plus de 50-60 ans. Moi, j’ai vu des générations de ‘’Nana Benz’’ au Togo et au Bénin, dont l’origine de leur commerce date de leur arrière-grand-mère qui est morte depuis 1920. Il y a la quatrième génération là-bas. Et elles ont toutes appris le textile avec leurs mamans. Maintenant, vous voyez, c’est devenu un marché énorme.

Ici, au Sénégal, les femmes ne portent pas le wax (pas assez). Il faut aller dans des pays comme la Côte d’Ivoire, le Togo, le Bénin… Les femmes ne portent que ça, mais ce n’est pas le cas en Afrique de l’Ouest. Peut-être que c’est un peu cher ; peut-être que les femmes le trouvent un peu lourd. En tout cas, ce qu’elles achètent dans les boutiques libanais et qu’on appelle wax ne l’est pas en réalité.

Quelle est la différence ?

Ce wax-là (le faux) est imprimé d’un seul côté, puis on arrive à voir une traversée des deux côtés. Mais si vous le lavez deux à trois fois, vous allez vous rendre compte que ça commence à dépeindre. Parce que la fixation de l’indigo diffère de celle d’un colorant fabriqué. L’indigo, c’est naturel. Le wax pur n’est pas imprimé ; il est teint dans des ‘’puits’’. C’est dans ces puits-là qu’on met le wax pendant deux à trois jours avant de le sortir pour l’amener au lavage chaud, etc. On décape la cire, puis le dessin sort impeccable, très joli !

Mais comment est-ce qu’un simple client peut reconnaitre la bonne qualité ?

C’est possible de la reconnaitre. A chaque fois que vous prenez un wax imprimé en cire, vous verrez une petite craquelure qui sort. Mais actuellement, il y a une chose qui se passe à travers le monde, surtout chez les Hollandais. Ils ont trouvé une technique qui leur permet de faire le wax sans qu’il y ait de craquelure ; et le fond est net et propre avec des motifs bien imprimés. C’est de la cire, mais bien travaillée. Les Anglais n’ont pas encore trouvé cette technique, mais ils font aussi de très jolis wax.

Le Sénégal avait cinq sociétés textiles au début de l’indépendance.

Oui. Cinq sociétés dont deux phares qui faisaient de l’impression et du tissage. Les autres, comme Socosac par exemple, faisaient du tissage. La Socosac faisait le tissage de sisal pour les sacs de riz et imprimait des dessins dessus. Donc, on l’appelle textile. C’était une usine très performante à Dakar et qui produisait pour toute l’Afrique. Mais maintenant c’est fini. Il y avait aussi la Cotonnière du Cap-Vert qui faisait du cardage, de la filature et de la teinture des fils. Tout ça, c’est le textile. C’est elle qui fabriquait ce que nos bonnes femmes portent et qu’on appelle ‘’Sëru Ndiago’’. C’est dommage, on ne l’a plus. Il y a une autre usine qui était à Kaolack et qui faisait des fils de pêche. Elle n’a vécu que deux à trois ans.

Qu’est-ce qui les a mises à terre ?

C’est la mauvaise politique industrielle. Personne ne peut dire le contraire. Nous étions des techniciens ; nous étions dans le milieu. Et on voyait comment cela se passait. Je vais vous raconter une anecdote. Un dimanche, dans les années 1975, un de mes beaux-frères est venu me voir ici. Il me dit que les milliards commencent à tomber dans les comptes de la Sotiba. Il m’a demandé si on faisait du trafic. En effet, c’est parce que ça marchait très bien. Quand une usine qui te fait un milliard de chiffre d’affaires par jour tombe en faillite en l’espace de six mois, ça veut dire qu’il y a quelque chose de louche. On a voulu freiner toutes les usines en Afrique et faire venir les Indiens et les Chinois qui prennent notre place. Ils produisent chez eux et nous apportent leurs marchandises ici. Ils sont en train de verser tous leurs produits au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Mali, en Guinée-Bissau, bref partout en Afrique. Ils sont en train de s’enrichir pendant que nous dormons. C’est fini pour nous.

Nous avions ces usines-là que les Français avaient laissées ici et qui nous servaient. La Côte d’Ivoire avait trois usines dont Gonfreville qui était l’équivalent d’Icotaf au Sénégal. Ces deux usines faisaient le cardage, la filature, le tissage, la teinture. Icotaf était une petite usine qui était capable de faire une très grande production. C’est elle qui produisait le ‘’popeline cotonnade’’ que portaient nos parents. C’est mille fois meilleur que ce que l’on voit maintenant. Et ce n’était pas cher (il insiste). De nos jours, on ne voit que de la soie dans les maisons. Ce n’est pas bon. Mais que faire ? On n’a plus de production en Afrique.

Malgré les guerres, la Côte d’Ivoire a essayé de se maintenir un peu. Tandis qu’au Sénégal, on n’a pas fait la guerre, mais on s’est tués nous-mêmes. Parce qu’on n’a pas de bonnes politiques industrielles pour protéger les entreprises. Il y a des patrons qui ne voulaient pas que ça marche ou des gens qui sont plus forts que les patrons et qui demandent la fermeture des usines. Les Indiens ou les Chinois viennent leur injecté des milliards. C’est comme ça que ça se passe dans beaucoup de pays d’Afrique. J’ai fait 33 ans à la Sotiba avant de rejoindre la Costex.

J’ai vu ce qui est arrivé à la Sotiba et qui m’a poussé à la quitter se reproduire à la Costex. Il y avait des micmacs. Au début, la Sotiba employait 1 500 personnes. Même la Senelec n’avait pas ça ! Elle avait de la clientèle. Elle vendait jusqu’à New York. C’était la seule société africaine qui avait une succursale à New York. On l’appelé Sotiba-New York. Mais elle ne voulait pas investir. Il y a des machines qui ont roulé pendant 20 ans. Il y a forcément de l’usure. Il fallait investir, mais ils n’ont rien fait. A la Sotiba, en trois mois seulement, un dirigeant étranger s’est vanté d’être milliardaire. Ce n’est pas au Sénégal qu’il l’a dit, mais en Allemagne. Il a fait six ans à la Sotiba. Il y a laissé une dette de six milliards avant de s’enfuir.

Après, on nous a fait savoir que l’usine ne peut plus marcher parce que le patron a fui et qu’il y a un problème avec le fisc français. L’usine est fermée et quelque temps après, on a vu les Indiens arriver. J’ai dit que c’est fini ; j’ai quitté. C’est pendant cette période que j’ai vu un copain libanais qui a fait appel à moi pour créer la Costex. Une usine entièrement installée par des techniciens sénégalais. Et on y a fait une très grande production pendant huit ans. Quand on a fait un an à la Costex, le président Wade a dépêché son ministre de l’Industrie pour venir nous voir.

Il était ébahi quand le Libanais lui ont dit que seuls des Sénégalais sont à la production. Mais un bon jour, tout est tombé à l’eau. On nous a dit que le marché est saturé, parce que les Indiens sont venus à Dakar et qu’ils sont en train de vendre le mètre (du tissu) à 600 F CFA. Comment peut-on travaillé avec ça ? Chez eux, la matière première est moins chère et la main-d’œuvre aussi. Ils peuvent se le permettre. Mais nous aussi, ce que nous devons faire, c’est protéger nos productions et les travailleurs sénégalais. Tant que l’Afrique continue d’imiter l’Europe, elle n’ira pas loin. On doit imaginer, penser pour nous et créer pour nous. La vie est une imagination et une création de sa propre personne.

Que faudrait-il faire pour relancer les industries textiles ?

Il faut avoir un bon Sénégalais qui veut que le Sénégal retrouve une partie de son industrie. Moi, en tout cas, je le veux. Si je trouve le financement, je pourrai le faire.

Avez-vous un projet bien ficelé ?

Oui ! Il s’agit d’African Disign Textile. Je l’ai déposé à la BNDE, à la Fongip, à l’ADPME. C’est seulement cette dernière qui m’a appelé. Quand je suis parti présenter le business plan, on m’a dit que c’est très bien. Puis on m’a signalé quelques erreurs que mon consultant et moi avons rectifiées. Mais quelque temps après, on m’a appelé pour me dire que je suis vieux. Cela fait plus de cinq ans (il se répète). J’aurais pu produire le monde entier, embaucher des centaines et des centaines de Sénégalais dans toutes les régions du Sénégal. Parce que dans le programme, il était question de produire à Dakar ou Diamniadio ou à Kaolack, dans une partie de la Sotexka.

Quel est le coût de votre projet ?

Avant, c’était cent millions. Mais la nouvelle machine que l’on peut trouver actuellement en Chine coûte moins de 15 millions. Ce sont des traceuses. Elles sont comme les photocopieuses. Le coût a donc baissé. Maintenant, il me faut juste de quoi démarrer.

Avec Enquête

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