La transformation numérique doit être au cœur du processus de transformation économique en Afrique car le monde d’aujourd’hui est éminemment numérique et notre continent ne peut échapper à ce sort. 

On dit souvent, parlant justement de l’Afrique, qu’elle a raté toutes les révolutions importantes qui ont transformé le cours de l’histoire des hommes, et que par conséquent, elle n’a pas le droit de rater celle en cours.

A bien entendre ces propos, le retard semble être consommé.

Cette révolution n’est pas qu’actuelle, elle est factuelle et permanente. On la prévoit et la vit concomitamment. Penser autrement, c’est déjà la manquer.

L’époque est déjà digitalisée. « Digital Era » !

La transformation numérique implique en effet, l’usage du numérique dans tous les aspects de la vie courante. Ainsi donc, tout ce qui échappe à sa logique est appelé à disparaître. Voilà pourquoi, le risque d’une apocalypse est réel pour nous. Ne pas réussir sa transformation digitale, c’est irrémédiablement aller vers cette fin du monde catastrophique de par son ampleur. L’Afrocalypse.

Toutefois, force est de reconnaître que le Continent africain dispose d’un potentiel énorme pour tirer son épingle du jeu. Et le leapfrog déjà effectué renseigne à suffisance sur notre capacité à relever les défis du moment. Il n’aura fallu que quelques années pour qu’internet  devienne par exemple un moyen d’innovations majeures dans beaucoup de secteurs d’activités, notamment la vente.

Tel est le but de cette réflexion que nous avons menée sur la base de notre petite expérience. Nous n’avons nullement la prétention de prédire la mise à mort du continent dans ce monde ou aucun privilège n’est acquis définitivement, et aucun retard n’est ni fatal, ni absolu. Tant les bouleversements sont nombreux et inattendus.

Nous voulons, par contre, apporter notre voix dans un débat où l’Afrique semble être aphone.

La transformation numérique a ceci de particulier: autant elle suscite d’immenses espoirs, autant, elle provoque de la peur et des craintes. La raison est simple. Malgré les solutions qu’elle a apportées dans le quotidien de l’homme (surtout en ces temps de covid19 et d’isolement), elle est à l’origine de la quasi-totalité des maux de notre époque. Elle est, soit à l’origine, soit elle facilite leur survenue.

Les enjeux sont alors énormes. Les guerres ne sont plus -forcément- militaires et sont de moins en moins économiques. Elles deviennent technologiques. C’est la vraie guerre des étoiles dans tous les sens du terme.

Loin de cette guerre que des «Géants de la Terre» se mènent par Entreprises interposées, nous (l’Afrique) donnons tantôt l’image d’un abonné de «Netflix», regardant avec une certaine (com)passion, une bataille épique entre Goliath et …Goliath. A la différence qu’ici, non seulement les rôles et les personnages sont inextricables et le spectacle est loin d’être une fiction. L’on pourrait même se demander si un jour, le champ de bataille ne serait pas transféré chez nous.

Mais de quoi devons-nous nous en mêlés si deux géants se crêpent le chignon?

Justement !

Parce que cette confrontation, bien que directe entre la Chine et les USA, nous interpellent et nous subiront les conséquences immédiates et futures. Le Numérique a fait sauter toutes les frontières physiques et la géopolitique actuelle fait de chaque entité (Etat, entreprise, individu) un acteur direct de ce film à ciel ouvert.

Face aux « Big Tech », devons-nous continuer à avoir la posture de Sysiphe, condamner à pousser jusqu’au sommet d’une colline, une charge lourde qui ne cesse de retomber à chaque fois sur nous?

La Covid19 nous a révélé combien un minuscule virus peut menacer la survie de l’humain. La technologie pourrait s’avérer encore plus dangereuse, si on y prend garde.

La puissance des  « Big Tech » est sans conteste et leur pouvoir sans limite. Retirer la parole à l’homme le plus puissant de la terre illustre la menace qu’elles représentent pour les plus vulnérables que nous sommes.

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Faire échos des initiatives en cours dans d’autres continents.

Si la covid19 a été en 2020, le fait le plus marquant l’année 2021 s’annonce déjà mouvementée pour les acteurs des industries technologiques. En effet, elles semblent être visées par plusieurs actions en justice aux Etats Unis, en Europe et en Chine.

La « Big Tech » se résume depuis quelques années à deux acronymes, l’un certainement plus connu que l’autre : GAFAM et BATX. Il ne s’agit ni plus ni moins que de quelques entreprises qui dominent un secteur avec un potentiel énorme.

Malgré la pandémie, Facebook affiche un chiffre d’affaire de plus de 28 milliards de dollars, pourtant loin derrière les 100 milliards de dollars de chiffre d’affaire d’Apple.

Mais à quel coût ?

En effet, c’est grâce à des pratiques illicites et anticoncurrentielles, que celles-ci ont empêché à d’autres acteurs d’émerger. Et les rares qui s’en sortent imitent les géants dans leur pratique (peut-être dans un instinct de survie économique ?). Je pense notamment à Netflix dont la plateforme utilise presque 20% des flux de connexion au niveau mondial.

Ce qui explique qu’aujourd’hui, Google est poursuivi aux Etats-Unis à cause de son moteur de recherche (Search).

De son coté, Facebook devra répondre pour son acquisition de ses concurrents, WhatsApp et Instagram.

Amazon n’est pas non plus en reste. Visées d’abord pour  ses pratiques commerciales, notamment vis-à-vis des revendeurs tiers utilisant sa Marketplace et plus récemment sur sa gestion de la vente en ligne de livres, et plus particulièrement les titres dématérialisés.

En Chine, les autorités ont lancé une large enquête antitrust contre Ant Group, propriétaire d’Alibaba, dont son patron (Jack Ma) a « disparu » avant de réapparaitre plus tard. Coïncidence ?

Parallèlement au projet de taxe numérique que souhaite introduire quelques pays du vieux Continent (France, Italie, Espagne, etc.), la Commission Européenne enquête sur les pratiques anticoncurrentielles des géants du numérique et prévoit en parallèle une nouvelle réglementation de l’espace numérique européen, le Digital Service Act et le Digital Market Act.

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A côté de telles initiatives, on pourrait rappeler les nombreuses sanctions prononcées contre ces « Big Tech » dans ces pays.

Et pourtant, les violations  qui motivent de telles sanctions et poursuites pourraient valablement être soulevées par l’Afrique. Les circonstances offrent une occasion en or pour les dirigeants Africains de joindre leurs voix à celles des autres pour mettre fin à la domination du marché numérique africain par les puissantes entreprises étrangères au détriment des startups, PME et populations.

Asseoir un leadership africain sur le marché du Numérique Africain.

De l’avis de certains experts, l’objectif de l’Europe est d’étouffer les entreprises américaines et/ou chinoises sur son marché. Même si l’approche pourrait être  légitime, la démarche le serait encore moins. Dans ce contexte, imiter l’Europe dans sa démarche pourrait alors être moins productif pour l’Afrique, tant les réalités sont différentes et les poids économiques inégaux.

Néanmoins, il y’a une attitude qu’on pourrait bien lui emprunter : son leadership politique et diplomatique affirmé.

En effet, les interventions au plan politiques (rares jusqu’ici) n’arrivent que pour se féliciter des mesures prises en faveur du Continent par les Géants de la Tech.

Et qu’en est-il de leurs nombreuses défaillances sur le plan économique comme culturel, et qui coûte cher au Continent ?

Et pourtant, si la fracture numérique entre l’Afrique et les autres ne cessent de se creuser, c’est aussi à cause de telles agissements.

La fracture numérique, il faut le répéter, n’est pas que technologique ou infrastructurel, elle est aussi juridique, économique et surtout commercial.

Et sur ce dernier aspect, il est constaté que les plus grandes plateformes de e-commerce qui se déploient sur le Continent laissent peu de place aux Entreprises – des PME généralement – et aux produits africains. La CNUCED évoquait récemment les difficultés auxquelles, les PME des pays sous-développés étaient confrontées pour avoir accès à ces plateformes de commerce électronique. En effet, leur coût d’accès était quatre fois plus cher que ceux des entreprises des pays développés, sans compter les coûts de logistique.

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L’absence d’un leadership politique explique l’inexistence d’un Champion africain du numérique. Pourtant l’expertise ne manque pas. Des entreprises comme Gainde 2000 du Sénégal, ont démontré leur capacité, à créer et à gérer des projets numériques d’envergure, à l’échelle internationale. Mais, laissées à elles-mêmes, elles ont du mal à faire face à la concurrence (déloyale) de ces géants mondiaux.

Investir dans l’infrastructure et la formation.

J’évoquais plus haut la fracture numérique ; et le facteur qui l’illustre le mieux est l’infrastructure. L’infrastructure en effet, est le premier anneau de la transformation  numérique. Son coût exorbitant justifie, entre autres, son insuffisance dans le continent. L’écosystème numérique étant un domaine large, les infrastructures nécessaires à son développement peuvent s’avérer coûteux. D’où la nécessité de cibler les infrastructures les plus opportunes.

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Et actuellement, l’enjeu fondamental de l’économie numérique tourne principalement autour des données. Celles-ci représentent un élément essentiel pour les Gouvernements, les entreprises et les individus.

  • L’Afrique ne pourra atteindre une souveraineté numérique sans un contrôle sur les données de ses ressortissants. Par conséquent, investir dans les centres de données (Datacenter) devient un impératif.
  • Les données, au-delà des aspects de souveraineté, sont essentielles aux entreprises africaines, notamment pour booster l’innovation technologique. Les plus grandes entreprises technologiques au niveau mondial sont des entreprises qui génèrent, collectent ou hébergent des données (les méga données ou big data).
  • Certaines données personnelles, de par leur caractère sensible, doivent être localisées au sein du Continent. Elles sont avant tout des données privées et appartiennent à leur propriétaire, qui doivent en disposer librement et conformément aux législations applicables.

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L’implantation de centres de données avec des capacités de stockage raisonnables devrait faciliter la relocalisation des données des ressortissants du Continent, même celles collectées par les entreprises et plateformes étrangères.

Bien que l’année écoulée ait provoquée des bouleversements (pourtant imprévus), en termes de transformation numérique, cela ne rend pas obsolète pour autant, la nécessité de renforcer l’infrastructure de stockage physique de données. Le Cloud computing et le Edge computing vont s’imposer aux spécialistes de traitement des données certes (notamment du fait de l’impact environnemental), mais les Datacenters continueront à être incontournables.

Au-delà de l’infrastructure, l’Afrique gagnerait à investir dans la formation. En effet, la ressource humaine est tout aussi fondamentale dans la transformation numérique du Continent. C’est aussi un autre aspect qui illustre la fracture numérique entre pays développés et pays sous-développés. L’absence de curricula orientés vers les métiers du numérique est toujours relevé et les entreprises du Continent sont souvent confrontés au défi de la main d’œuvre qualifiée. Les ingénieurs et autres développeurs numériques sont la plupart du temps débauchés par les entreprises étrangères concurrentes de celles locales.

Adopter une réglementation numérique adaptée aux réalités africaines.

L’autre élément primordial pour asseoir une véritable souveraineté numérique est sans aucun doute le dispositif juridique. Le cadre juridique est un défi énorme dans la transformation numérique des Etats. La raison est qu’il permet d’encadrer l’activité numérique, en termes de protection des utilisateurs, de réglementation commerciale équitable favorisant une concurrence saine entre les acteurs économiques, de l’intervention de l’autorité politique, entre autres. Or, la réalité est que le numérique est un secteur qui évolue avec une fulgurance telle que les lois applicables deviennent caduques très rapidement – des fois même avant leur entrée en vigueur. Il est assez difficile d’adopter une législation pouvant anticiper les prochaines révolutions.

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Des pays comme le Sénégal faisaient partie en 2008, des rares pays du Continent à disposer de lois sur la société de l’information (transaction numérique, protection des données personnelles, cryptologie, etc.). Avec les rebondissements actuels, toutes ces lois semblent caduques.

L’exemple de la législation sur les données personnelles est pertinent à ce titre. Les pays qui ont adopté dernièrement des lois sur la question ont souvent crée une Autorité chargée de veiller à la protection des données alors que le Sénégal a toujours une Commission à la place.

Autre exemple, la Convention de Malabo sur la Cybersécurité et les Données personnelles n’est pas encore entrée en vigueur ; et pourtant sa révision est demandée pour l’adapter à l’environnement numérique actuel, à l’image du RGPD.

D’ailleurs, la Commission européenne vient de communiquer deux projets de textes importants pour réguler la sphère numérique européenne, le Digital Service Act et le Digital Market Act. Ces deux textes ne pourront pas être applicables avant 2023 si toutes les procédures sont respectées.

Avec l’évolution du numérique, rien ne garantit que les réalités prévues actuellement dans ses textes ne vont pas évoluer d’ici leur entrée en vigueur.

Tel est le défi auquel sont confrontés tous les législateurs du monde entier.

Mais quoi qu’il en soit, il est urgent d’avoir une législation pour protéger les utilisateurs et les acteurs économiques surtout en ces temps d’incertitude. L’absence d’une législation adaptée donne une puissance énorme aux Big Tech, qui, volontairement ou non, vont en abuser. Fermer le compte du Président des Etats-Unis de manière unilatérale (peu importe le motif) n’est pas uniquement l’acte ultime de la limitation de la liberté d’expression mais le début de la dictature des plateformes numériques qui s’autoproclament législateur et juge.

La réglementation des plateformes numériques pourrait aussi rééquilibrer les rapports entres entre les créateurs de contenus et les plateformes qui les hébergent en résolvant l’épineuse question de la rémunération, fixer un taux pour le contenu local à diffuser afin de diminuer l’impact culturel des programmes proposés, attirer des investissements favorables au développement du numérique en Afrique, etc.

Et pour des questions d’éthique, réfléchir déjà sur une réglementation de l’intelligence artificielle, surtout en cette aube de la 5G.

Afro Digital Currency ?

Les monnaies digitales de banques centrales (MDBC) sont l’avenir du monde des finances, fortement impacté par la technologie de la Blockchain. Toutes les nations, même celles qui étaient jusque-là réticentes se sont engagées dans ce chantier. La monnaie de demain sera digitale ou ne sera pas.

Des Entreprises-Etat ont déjà des projets de crypto monnaie, à l’image de Facebook avec sa monnaie numérique, la Libra devenu Diem.

Une monnaie digitale africaine présente quelques intérêts pour le Continent.

  • Elle pourra accompagner le processus de mise en place de la ZLECAf, surtout avec les instruments qui l’accompagneront : le PAPSS (Pan-African Payment and Settlement System) ou Système Panafricain de Paiement et de Règlement.
  • Une monnaie commune digitale faciliterait le processus d’adoption d’une monnaie commune, prévue dans le cadre de l’Agenda 2063 de l’Union Africaine.
  • Une monnaie digitale réglerait la question de la convertibilité des monnaies en cours dans le continent et offrirait plus de stabilité de l’activité économique.

Mais il y’a des préalables à mettre rapidement en place au vu des risques que peuvent générer la circulation de la monnaie (question sécuritaire notamment).

Le processus d’adoption pourrait d’ailleurs être lancé dans des zones disposant déjà d’une monnaie unique ou de projet de monnaie unique comme phase pilote. (Pourquoi pas un e-Eco ou Eco Numérique dans l’UEMOA/CEDEAO ?

Assane DIANKHA
Commissaire aux Enquêtes Économiques
Chef de la Division commerce des services et commerce électronique

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