Malgré une croissance moyenne annuelle du PIB de plus de 8% sur les deux dernières décennies, l’Afrique ne semble pas être parvenue à convertir cette croissance en un développement pérenne et suffisamment inclusif. Les raisons de ces rendez-vous manqués sont multiples, et le manque d’investissement dans les infrastructures est souvent, à juste titre, mentionné. D’autres pourtant, moins évoquées, ont également joué un rôle déterminant dans cette non-matérialisation des potentialités du continent ; l’absence d’une industrie de l’assurance mature, résiliente et inclusive est l’une d’entre elles.

Du fait de leur état de maturité notamment, sur les deux décennies passées, les taux de croissance des PIB des pays du continent ont globalement surpassé ceux des autres zones du globe, excédant parfois les 10% – 10.6% pour le Rwanda en 2021, 12.5% pour le Nigéria en 2021, ou encore 10.6% pour la Namibie en 2004, d’après les données de la Banque mondiale.

Pourtant, force est de constater que la traduction de ces taux de croissance, en des améliorations concrètes et pérennes des conditions de vie des populations du continent, est au mieux très incomplète, au pire presque inexistante.

Il existe une multitude de raisons qui permettent d’expliquer ce phénomène et qui ont déjà été suffisamment égrainées au cours du temps. Toutefois, d’autres pistes permettant de renforcer l’arsenal de lutte contre la vulnérabilité des populations ont été inexplicablement sous-exploitées : l’assurance en fait partie.

L’assurance : paratonnerre contre les aléas de la vie et garant de la stabilité des écosystèmes

Les assurances santé et de biens reposent sur un principe fondamental, qui les rend essentielles à la stabilité de tout écosystème : la mutualisation.

En effet, chaque assuré contribue, par la prime qu’il paie, à financer le remboursement de l’ensemble des sinistres qui impacteront le portefeuille d’assurés de l’assureur, sur la période de couverture.

Ainsi, après un accident de voiture, un incendie ou encore la survenance d’une maladie nécessitant des soins lourds et très coûteux, l’impact financier, pour un particulier ou un entrepreneur, demeure mesuré, voire nul – en fonction du niveau de couverture choisi par l’assuré. En somme, les assurés choisissent la certitude d’une faible perte à l’incertitude d’une perte significative.

Mais l’assurance agissant comme une protection des individus et des entreprises, n’est pas l’apanage des seules assurances santé et non-vie; la Prévoyance et l’assurance-vie permettent également d’agir comme paratonnerre contre les aléas dont nos vies sont jalonnées.
En effet, via le versement de primes par l’assuré au cours de la vie du contrat, ces types d’assurances garantissent, une fois le fait générateur réalisé, des revenus de remplacement absolument indispensables au maintien des conditions de vie antérieures des ayants-droit.

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Alors, une fois toutes ces caractéristiques majeures de l’assurance mises en regard de celles des sociétés africaines, il peut sembler étonnant que cette industrie n’ait pas été intégrée de manière plus large dans tous les programmes de développements endogènes ou en provenance de l’extérieur.

En effet, partout sur le continent, la Santé demeure un enjeu majeur – que certains Etats semblent avoir délaissé[1], faute de moyens[2] ou par choix – et la vulnérabilité des foyers face aux incidents de la vie n’est plus à démontrer. Alors pourquoi ? D’autant que l’assurance revêt d’autres atouts dont l’Afrique pourrait profiter, mais qui malheureusement sont utilisés de manière peu optimale à mon sens à l’heure actuelle.

L’assurance : réceptacle de l’épargne des ménages et catalyseur de développement inclusif peu efficient

Pour correctement appréhender un de ces atouts, il faut bien avoir en tête deux éléments : le premier est que les sociétés d’assurance fonctionnent de manière inversée et le second, que les primes collectées sont investies sur les marchés financiers.

Le cycle inversé d’abord. A l’inverse d’une entreprise classique, un assuré paie – sa prime – avant de connaître le coût exact du service – financement du sinistre – qu’il entend recevoir. Et puisqu’une grande incertitude existe sur la date de survenance et la sévérité des sinistres futurs, l’assureur doit conserver – provisionner – les primes perçues et s’assurer qu’elles seront suffisantes. Et c’est précisément là qu’intervient le deuxième point : l’investissement des primes collectées.

Pour satisfaire aux exigences de provisionnement, les primes collectées sont donc investies dans des produits financiers, sélectionnés par les services idoines des sociétés d’assurance, selon certaines contraintes relatives à la concentration et l’exposition notamment.

En collectant l’épargne des ménages, les compagnies d’assurance se retrouvent donc avec une responsabilité de taille, puisque leurs choix de supports d’investissement favoriseront de facto certains pans de l’économie, aux dépens de certains autres. Malheureusement à l’heure actuelle, plusieurs marchés du continent semblent plébisciter les investissements lucratifs, mais à faible impact sur le développement des écosystèmes locaux.

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Le cas de la zone CIMA (la Conférence Interafricaine des Marchés de l’Assurance qui regroupe principalement les Etats des zones UEMOA et CEMAC (à l’exception de la Guinée-Bissau et les Comores) illustre très bien cela. A fin 2017, la part des obligations souveraines[3] dans les portefeuilles d’actifs des assureurs de la zone s’élevait à 17%, et celle des obligations au global à 22%. On est très loin des 50% autorisés par l’article 335 du code CIMA. C’est donc un choix stratégique aux conséquences lourdes.

En effet, les CFA 800 milliards de primes émises en 2018 en zone UEMOA[4] représentent 20% de l’ensemble des titres souverains émis en 2019 par les Etats de cette même zone. L’augmentation du poids des titres publics dans les portefeuilles d’actifs des assureurs conduirait mécaniquement à une baisse du coût de financement des Etats lors des processus d’adjudication. Cela aurait alors pour conséquence directe d’alléger la charge de la dette, et par voie de conséquence, de dégager des marges de manœuvre supplémentaires dans les futurs budgets des Etats, pour investir dans des secteurs d’avenir par exemple.

Mais un intérêt accru des assureurs pour la dette souveraine pourrait également permettre d’abaisser le besoin des Etats de recourir aux eurobonds qui induisent une variabilité dans les budgets qui n’est pas souhaitable.

Par ailleurs, cet état de fait est d’autant plus surprenant que sur les marchés plus matures, les assureurs ont plutôt tendance à faire la part belle aux obligations souveraines dans leurs portefeuilles d’actifs, ce qui leur confère souvent le titre de financeurs « préférentiels » des Etats.

L’assurance face au défi de l’inclusion

Mais pour remplir pleinement son rôle, l’assurance se doit d’être inclusive : ce qui n’est pas suffisamment le cas pour le moment sur le continent. Et la principale manifestation de ce manque d’inclusivité est le taux de pénétration[5qui peine à dépasser le point de pourcentage.

Il faut admettre qu’il existe sur le continent des mécanismes, pour certains ancestraux, qui permettent de parer aux situations difficiles qui pourraient survenir ; la plus connue et « structurée » étant certainement la tontine, cette association de personnes cotisant à une caisse commune dont le montant est remis à tour de rôle à chacune d’elles.

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Cependant, ces mécanismes sont souvent partiels – ils ne couvrent qu’une partie du risque – et surtout, ils ne peuvent être réitérés dans un laps de temps court par exemple ; ce qui implique que la famille ou l’entreprise qui aurait eu à souffrir d’un tel événement, se trouvera dans une situation de vulnérabilité par la suite. C’est là que l’assurance trouve tout son sens.

Mais la faiblesse du taux de pénétration, dans certaines régions spécifiques, est aussi due aux pratiques des assureurs eux-mêmes.

En effet, par le passé, de nombreux assurés se sont trouvés lésés par des assureurs peu scrupuleux qui confondaient chiffre d’affaires et résultat. Conséquences ? Un déficit d’image important auprès des populations qu’il faut aujourd’hui combattre. Les différentes réformes règlementaires ayant court sur le continent vont dans ce sens, mais il sera nécessaire de les coupler à de vastes campagnes – menées idéalement de manière conjointe entre assureurs et superviseurs – de sensibilisation visant à éduquer et vulgariser des concepts parfois assez abstraits.

Et le fait que l’offre d’assurance soit majoritairement calquée sur celle proposée sur les marchés occidentaux plus matures n’arrange évidemment rien. L’offre doit se « tropicaliser » de même que celle de micro-assurance doit absolument s’étoffer afin d’atteindre ceux qui aujourd’hui sont exclus du fait de la faiblesse de leurs revenus, alors même qu’ils demeurent les plus vulnérables. Enfin, le sujet des catastrophes naturelles et de leurs conséquences doit aussi être évoqué.

En effet, l’Afrique Sub-Saharienne, du fait notamment de l’importance de son activité agricole, se trouve particulièrement exposée – en témoignent les invasions de criquets pèlerins l’an passé – et l’assurance pourrait être un moyen efficace d’atténuation des impacts.

Les défis sont nombreux, mais l’existence d’une industrie de l’assurance solide et inclusive contribuerait à rompre avec le cercle vicieux de la pauvreté en pérennisant les gains de niveau de vie au sein d’un maximum de catégories de population. Son développement contribuerait également à la nécessaire densification des marchés financiers du continent.

Par Ange Bouyou-Mananga, dans La Tribune Afrique

(*) Spécialiste de l’assurance depuis une dizaine d’années, Ange Bouyou-Mananga est Manager en charge du développement en Afrique du belge Addactis.

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