Certains économistes reprochent aux banques de financer plus les États (via l’émission des bons du Trésor et des titres publics), que le secteur privé. Ce que les spécialistes appellent effet d’éviction. Là aussi, la réalité est plus compliquée et la responsabilité partagée. Olivier Santi, directeur général de la banque Outarde, et Habib Ndao, secrétaire exécutif de l’Oqsf, nous livrent, ici, leurs points de vue.

Olivier Santi, Dg de la Banque Outarde :« Le rôle d’une banque n’est pas de thésauriser ses fonds, mais bien de les employer »

Effet  d’éviction ?

Olivier Santi : « Investir dans les titres publics revient à financer l’État qui reste le premier acteur économique national. Or la plus grande partie des dépenses budgétaires va au secteur privé, à travers les marchés que l’État fait exécuter, en réalisant de grandes infrastructures ou en passant des commandes de matériels pour les hôpitaux par exemple. Participer aux émissions de titres publics revient indirectement à financer le secteur privé et plus généralement l’économie. Au-delà, le financement du secteur privé est plus complexe qu’on ne le croit. Avec une réglementation plus stricte, une épargne peu abondante (au regard du taux de bancarisation), et un niveau de casse sur les crédits important (le Sénégal fait partie des pays de l’Uemoa où les crédits impayés sont élevés), les banques sont confrontées à des difficultés majeures pour bien évaluer les risques des entreprises et accompagner correctement le secteur privé. La banque peut être incitée à arbitrer entre un prêt à l’État (un placement en titre ou un crédit est considéré sans risque, il peut même être refinancé), ou prêter à l’économie (avec les risques que l’on a évoqués). De là nait une situation paradoxale de sous-financement de certains secteurs (la santé, l’éducation, l’agriculture, l’énergie, l’industrie manufacturière, les Pme-Pmi au sens large etc.), souvent les plus importants pour le développement et pour lesquels tous les acteurs se retournent in fine vers l’État. Pour financer le secteur privé, il n’y a pas de réponse simple. Le financement de l’exploitation et des investissements d’une entreprise nécessite avant tout une parfaite connaissance du client et de son environnement. Certains acteurs l’ont bien compris, banques mais aussi sociétés de microfinance ou de télécommunication qui font tout pour se rapprocher du client afin de lui offrir des solutions innovantes, fiables et peu chères de paiements mais aussi de financements. La réponse au sous-financement chronique du secteur privé passe certainement par ces acteurs financiers locaux, professionnels de terrain, engagés sur la durée, et suffisamment au fait des réalités de leurs clients pour dépasser les difficultés inhérentes à l’environnement, maîtriser les risques et considérer le crédit à l’économie comme une opportunité de taille ».

Accès au crédit : Quelles solutions pour l’avenir?

Olivier Santi: « Il faut préciser trois choses essentielles. D’abord, les réserves constituées auprès de la Bceao ne sont pas rémunérées. Donc, la banque ne gagne rien sur ces dépôts. Ensuite, constituer une réserve dans les caisses de la Bceao revêt un aspect réglementaire, donc obligatoire. Enfin, l’argent utilisé pour prêter aux entreprises n’appartient pas à la banque mais plutôt aux déposants qui peuvent à tout moment le retirer. Or pour une banque, il est fondamental de constituer un matelas important de ressources de façon à pouvoir servir tout client désirant sortir ses dépôts de la banque, surtout si c’est de manière imprévue. En pratique, il faut voir la banque comme une entreprise commerciale presque comme les autres, qui gère les crédits en fonction d’un arbitrage risque/bénéfice. D’une part, la banque a ses fournisseurs qui sont les déposants et pour lesquels l’obligation de retrouver leur argent doit être totale : en cas de demande de retrait, le besoin de liquidité sur les dépôts doit se faire sans délai. D’autre part, la banque a ses clients qui sont les entreprises, les institutions ou les particuliers demandeurs de financement et pour qui le remboursement des engagements est parfois loin d’être assuré ! À partir de là, vous avez des sorties de cash certaines qui doivent être couvertes par des entrées probables ; d’où la nécessité de constituer des réserves suffisantes pour garantir à tout moment les dépôts des clients. Le rôle d’une banque n’est pas de thésauriser ses fonds – ce qui lui coûte – mais bien de les employer. L’incitation à faire du crédit augmente avec l’accumulation de ressources à bas coût. Le sous-financement de l’économie masque, en réalité, un déficit structurel d’épargne et les banques font ce qu’elles peuvent pour jouer leur rôle de trait d’union».

Habib Ndao, Secrétaire Exécutif  de  l’Oqsf
« Il faut un arbitrage pour éviter que l’intervention des banques sur le marché des titres publics ne puisse créer un effet d’éviction »

Effet d’éviction ?

Habib Ndao: «Les statistiques disponibles montrent que l’offre de crédits bancaires au Sénégal a maintenu sa dynamique haussière à fin décembre 2019. En effet, le volume de crédits mis en place par les établissements de crédit s’est inscrit en hausse de 11,7 % ressortant à 4572,4 milliards, contre 4093,1 milliards de FCfa en 2018. Relativement à la durée des concours bancaires mis en place en 2019, les demandes de crédits de court terme dont l’échéance est inférieure ou égale à deux ans demeurent les plus importantes. Près de deux tiers des crédits octroyés par les banques sont destinés à la trésorerie, suivie de la consommation et de l’équipement. En moyenne, le coût du crédit des banques (taux débiteur moyen), a connu un fléchissement entre 2018 et 2019 en passant de 6,33 % à 5,89 % ; des disparités sur les taux débiteurs sont toutefois notées entre les qualités d’emprunteurs (entreprises, particuliers, État).  Pour ce qui est du comportement marchéisé des banques, il faut rappeler que certaines d’entre elles sont autorisées à intervenir sur le marché des titres publics (emprunts des États), en tant que Spécialistes en valeur du Trésor (Svt), jouant le rôle d’intermédiaire entre les États et les investisseurs. Elles facilitent ainsi les emprunts des États sur le marché régional, interviennent dans le processus de dynamisation des marchés primaire et secondaire, permettant à ces derniers de mobiliser les ressources nécessaires au financement de leurs projets de développement à des coûts maîtrisés. Toutefois, un arbitrage économique devra être assuré pour éviter que l’intervention des banques sur le marché des titres publics ne puisse créer un effet d’éviction sur l’activité de crédit (augmentation des taux d’intérêts, rationnement de l’offre), qui serait préjudiciable aussi bien pour les ménages que pour les entreprises en quête de financement».

Accès au crédit : Quelles solutions pour l’avenir?

«D’un point de vue général, l’activité financière est libéralisée. Nous convenons également que l’accès au crédit reste un problème crucial qui touche particulièrement les entreprises, compte tenu de leur rôle moteur dans l’innovation, la création d’emplois et la croissance économique. De même, les financements accordés par les banques sont généralement de court terme. Donc, peu adaptés au financement du développement durable. Du côté de la Banque centrale, plusieurs leviers d’actions sont en train d’être soutenus pour assouplir les conditions d’accès au crédit : mise en place d’un dispositif de soutien au financement des Pme/Pmi, réforme sur les taux d’usure, promotion de Bureaux d’information sur le crédit, diversification des instruments financiers (crédit-bail, affacturage, finance islamique), accès des institutions de microfinance au système régional des moyens de paiements, etc. Pour sa part, l’État a engagé de nombreuses réformes sur le secteur financier à travers la mise en place de plusieurs véhicules de financement dédiés au secteur informel, aux Tpe/Pme, de façon plus générale, au secteur productif : Der, Fongip, Bnde, Fonsis, Plasepri, etc. Ce sont des mesures d’incitation sur les conditions d’offre de financement en rendant plus attractifs les crédits bancaires octroyés à ces segments.

Sur les perspectives, je dirais que la solidité et l’attractivité du secteur financier sont positivement corrélées à l’utilisation de services financiers formels. Une première piste de réflexion serait donc de s’orienter vers l’accélération du processus de l’inclusion financière qui reste pour nous un levier essentiel pour une meilleure traçabilité des transactions financières des agents économiques, un approfondissement de l’intermédiation ; ce qui pourrait exercer un effet positif plus que proportionnel sur la croissance des secteurs productifs où la part des petites entreprises est importante. Enfin, l’intensification de la concurrence sur le marché, l’accroissement de la diversification, le recours plus accru à des produits innovants et l’amélioration de la qualité des informations sur le crédit pourraient avoir également un rôle catalyseur sur la distribution du crédit ».

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