Les réseaux sociaux révèlent la facilité, pour les humains, de projeter leurs peurs et leurs rancunes. De semer la violence. De haïr. De mener des purges. C’est un drame pour la paix et le progrès de l’humanité – NOTES DE TERRAIN

Dimanche 22 novembre 2020. Il est treize heures à Dakar. Je peux aller voir ce qui se passe sur les réseaux sociaux. J’ai pris une résolution depuis un moment : je décide en avance de l’heure et des jours où je vais sur Twitter et sur Facebook. Avant, je pouvais succomber, facilement, à mes envies de scroller les posts sur les fils d’actualité. Je n’aimais pas cette faiblesse. Alors, acte a été pris, de noter dans mon agenda journalier le temps qui sera alloué aux nouveaux médias. Sauf en cas de nécessité, pour mon travail, je ne traîne plus sur ces espaces virtuels, en dehors des moments prédéfinis. Après, il faut dire aussi, que je suis rarement connecté sur Instagram, Linkedin et Facebook.

Pourtant, Twitter, qui est mon espace virtuel favori, est l’un des pires endroits sur Internet. L’amertume et la haine y sont déversées à longueur de journée. C’est lié à sa structure. Les liens sur Twitter sont faibles. La logique de sociabilité y est peu intense. Sur Twitter, le nombre de mots est limité. Puisqu’il faut dire peu, puisqu’il faut paraître bon, il faut être incisif. Il faut toucher fort. Les réseaux sociaux révèlent la facilité, pour les humains, de projeter leurs peurs et leurs rancunes. De semer la violence. De haïr. De mener des purges. C’est désespérant. C’est un drame pour la paix et le progrès de l’humanité. 

Le philosophe et les inquisiteurs.

À treize heures donc, j’ai ouvert Twitter. Il y avait encore de l’aigreur, de l’agressivité. Que se passait-il encore sur la TL221 – le fil d’actualités de Twitter au Sénégal – ? Le procès d’un philosophe. De quoi était-il accusé ? Les charges, retenues contre lui, étaient lourdes. Pêle-mêle : blasphème ; mauvais musulman ; ignorant ; égaré ; « plus blanc que les blancs ». Dans un pays comme le Sénégal, où la religion, omniprésente, définit presque tout, assujettit les corps et les esprits, moule les consciences, ça fait beaucoup. Cela pèse lourd. Le philosophe, pourtant, a juste donné un avis : « il a un problème avec la charia ». C’était suffisant pour lui faire la morale. À défaut d’avoir sa peau. Ainsi, à un simple point de vue, non violent, qui n’insulte personne, l’injure, l’attaque ad-hominem et la promesse de l’enfer ont été très vite dégainées. 

Le philosophe aux yeux de beaucoup de twittos – le peuple de Twitter – est un égaré. Cet argument est simpliste, mais imparable. Il mérite donc qu’on s’y attarde. L’argument de l’égarement est médiocre. Tel est le postulat : il faut penser comme tout le monde. Cela nivelle par le bas. Et c’est même insultant, au fond. Car cet argument reflète la profonde altération de la conscience africaine. Cette blessure difficile à guérir de la colonisation et de l’esclavage. Le « refoulement dans l’inconscient », pour reprendre Fanon, de certains préjugés prononcés à notre encontre par le colon. Derrière l’accusation d’égarement, se cache l’idée monstrueuse « que l’homme noir ne doit pas porter un jugement critique sur le monde ».

Car c’est l’activité du blanc. L’homme noir doit croire et s’exécuter. Point barre. Il ne doit pas se rappeler des enseignements de Hordjedjef, Mérikarê, Séhétepibrê, Ani, Khéty, Aménemopé ou Ptahhotep. Il doit oublier la Charte du Mandé. N’a-t-il rien de mieux à faire que de s’occuper de Sophocle ou Platon ? Il ne doit pas parler des droits de l’Homme. Les horizons de l’homme noir sont étriqués. Il est facilement accusé de sédition. Je demande : n’était-ce pas cela la volonté de la colonisation ? De faire de l’Homme noir un paria. Un rien-du-tout, sans cerveau. « Le mal n’est pas tout à fait guéri », aurait dit Cheikh Anta Diop.

L’Homme noir doit rester dans une prison. Il doit éternellement porter « la malédiction de Cham ». Et la religion n’est qu’un prétexte, le prétexte des temps nouveaux, pour le lui rappeler. De quoi d’autre était accusé le philosophe ? Certains twittos lui reprochaient d’être un défenseur de la République et de la laïcité. Regardons de plus près ce grief. Certes, les principes qui fondent notre République sont flous. Il faut aussi dire que la majorité de la population, au Sénégal, est musulmane. Mais qu’est-ce que la République ? Je suis assez d’accord avec la définition qu’en donne Le Robert : « forme de gouvernement où le chef de l’Etat n’est pas seul à détenir le pouvoir qui n’est pas héréditaire. »

Et la laïcité ? Tout le monde peut le comprendre par une équidistance de l’Etat envers toutes les chapelles religieuses. Pourquoi ces deux principes, qui promettent la démocratie et la tolérance, et sont contre l’arbitraire, deviennent de plus en plus rejetés au Sénégal ? Les réponses des contempteurs de la République et de la laïcité, au Sénégal, sont les mêmes. Ces principes, disent-ils « sont importés ». Certains tranchent radicalement : « ils ne sont pas compatibles avec un pays musulman ». 

Si la paix et la concorde sont souhaitées, pourquoi refuser de vivre confraternellement ? En « plus que frères », et je rajoute et sœurs, Sénégalais ? Considérons-nous les minorités chrétiennes et animistes comme des étrangers ? Par ailleurs, existe-t-il un seul croyant menacé dans sa foi par la République et la laïcité ? La vérité, c’est que les fondamentalistes poussent, pour la polarisation de la société sénégalaise. Ils veulent des camps. Les musulmans contre les autres. Ils sont dans la taqiyya – stratégie de dissimulation. Demain, si la République et la laïcité tombent, ils s’en prendront à « l’Islam noir ».

Car ils savent que les confréries ont un défaut : elles sont devenues féodales. Et moins ouvertes à ljtihad, au mysticisme. Leur hégémonie, qui paraît indépassable, est fragile. Il sera très facile de soulever un peuple frustré et fanatisé contre les marabouts. Mais ça, c’est une autre histoire. Ce qu’il faut remarquer, c’est qu’il y a une tension entre la culture sénégalaise et ses principes de gouvernement. Mais cette tension est créatrice de tolérance. Elle permet une conciliation entre tous les univers communautaires. Qu’ils soient ethniques, religieux, ou géographiques. La République et la laïcité – sénégalaises – garantissent le respect mutuel. 

Comment philosopher en Islam ? 

Pour revenir au philosophe, son activité lui commande de se mettre à distance, sans émotion. D’essayer de comprendre, objectivement. De sortir des clous. Il a, certainement, médité sur la Révélation du Coran. Et assurément, il a fait le long voyage, depuis la naissance de l’Islam, jusqu’à nos jours pour lire les dynamiques qui façonnent sa religion. Il ne doit pas méconnaître les dissensions qui ont travaillé l’Islam. Il sait ce que l’Islam a apporté au monde. De la philosophie, à la science, en passant par la littérature. Il connaît, sûrement, les tentatives des mutazilites, de poser le libre arbitre en déterminant de toute croyance.

Et comme il a lu Souleymane Bachir Diagne, il comprend qu’il peut y avoir une raison dans la religion. Aussi, il y a de fortes chances, qu’il connaisse les thèses d’Al-Jahiz, d’Al-Razi, d’Ibn al-Rawandi, d’Avicenne, d’Al-Farabi, d’Al-Mutanabbi, d’Averroès, d’Al-Jabbar, de Mohamed Iqbal. Mais, il ne peut méconnaître la présence énergique, dans l’Islam, des salafistes. Le rôle dans l’histoire d’Ibn Tamiyyah, d’Ibn Hanbal, d’Abd al-Wahhab. Et tous les autodafés et les violences au nom de l’Islam et de la pureté de celui-ci. Assurément, il ne doit pas se douter que l’Islam est une religion, encore jeune et complexe, qui a emprunté plusieurs voies. Et qui se cherche encore.

On demande beaucoup aux intellectuels sénégalais. On leur demande d’avoir du courage. De s’exprimer et d’être plus audibles. De se révéler, pas seulement à la minorité francophone et instruite, mais à toute la communauté nationale. Il y a d’énormes risques à répondre à ces sollicitations. Les intellectuels peuvent lever la voix contre les régimes en place. Contre la classe politique. Contre l’impérialisme. Contre la mauvaise gouvernance et la corruption. C’est même ce qu’on leur demande : crier comme tout le monde, ni trop haut p, ni trop loin, ni trop fort. La ligne rouge : élargir les perspectives et aller à l’encontre de la doxa sociale. L’intellectuel, au Sénégal, peut tout faire, sauf jeter un regard critique sur la société.

C’est pourtant son rôle. Dans ces conditions, il n’est pas complètement injustifié, que l’intellectuel sénégalais s’en aille. Ailleurs. Où il n’y a pas de pression sociale. Ni de préjugés sur ce dont porte ses travaux. Où il peut, sans risques de se faire avaler par la meute, labourer des idées nouvelles.

La pensée est en berne, au Sénégal. Notre pays devient profondément obscurantiste. Il y a un système inquisitoire informel qui pollue les esprits. Gare aux égarés ! Et l’exemple du professeur Oumar Sankharé est éloquent. Le fanatisme est partout. Malgré les discours grandiloquents sur la tolérance. Et cela même, si tout le monde, ou presque, se réclame du soufisme. Le Sénégal bride ses penseurs et ses intellectuels. C’est une nation qui n’aime pas les hauteurs de vue. Qui ne veut pas de têtes qui dépassent. Qui cherche constamment des traîtres.

Qui suspecte ses intellectuels de collusion avec l’ennemi. Le Sénégal est tenté par l’extrémisme. Il a déjà pris goût à l’inquisition. C’est dangereux. Car le point de bascule n’est pas loin. Il suffit d’une petite étincelle pour que tout flambe. Et quand ce sera trop tard, quand les inquisiteurs prendront le pouvoir, beaucoup regretteront les philosophes.

Paap Seen chroniqueur à SENEPLUS

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