L’Afrique est la région la moins industrialisée du monde. Sa contribution à la valeur ajoutée manufacturière mondiale est de 1,8 %, traduisant une sous-industrialisation du continent, alors que son potentiel de croissance n’est plus à prouver.

Sept des dix pays qui connaissent la plus forte croissance au monde sont en Afrique. Mais, cette forte croissance est à relativiser parce que partant d’une base d’origine faible ; de surcroît, elle n’est pas source de transformation structurelle des économies du fait de la modicité de la valeur ajoutée des produits proposés à l’échange sur le marché international. Des produits générant en retour des revenus insuffisants pour irradier le reste de l’économie et fonder une politique de développement planifiée. Aujourd’hui, après des décennies d’immobilisme économique, voire de régression, ayant engendré davantage de pauvreté chez nos populations, une volonté s’exprime de voir le continent « émerger » via l’industrialisation. L’Assemblée générale des Nations Unies a adopté le 25 juillet 2016 la résolution A/RES/70/293, proclamant 2016-2025 comme la troisième Décennie du développement industriel de l’Afrique (IDDA III).

Pour l’ONUDI, l’organisme des Nations Unies chargé du développement industriel, qui doit diriger la mise en œuvre de ce programme, l’industrialisation et le développement vont de pair dans la mesure où aucun pays au monde n’est parvenu à enclencher une dynamique de développement sans établir une solide base manufacturière. Les conditions nécessaires à cette transformation industrielle comprennent, selon cette institution, le renforcement des infrastructures, l’innovation et le transfert de technologie, le financement industriel, les connaissances et compétences industrielles, et le soutien des institutions des secteurs public et privé qui réglementent et défendent le développement industriel. Au niveau de l’Union Africaine, l’initiative « Agenda 2063 » a pour ambition d’accélérer l’intégration politique et socioéconomique pour atteindre les objectifs de développement de l’Afrique en 2063. Cet agenda contient plusieurs projets « phares » parmi lesquels : – une stratégie africaine sur les produits de base visant à transformer l’Afrique en un continent utilisant activement ses propres ressources pour assurer son développement économique, tout en s’intégrant aux chaînes de valeur mondiales ; – une stratégie de mise en place d’infrastructures terrestres intra-africaines à large bande ouvrant la voie à des applications électroniques transformatrices, et des services en Afrique. Avec la perspective de création à terme d’un marché unique continental (ZLECAf) dans lequel les marchandises, la main-d’œuvre et les capitaux sont prévus pour circuler librement, les échanges intra régionaux de produits complémentaires permettront de donner un coup de fouet au développement économique d’une Afrique désormais davantage à l’abri de chocs exogènes déstabilisateurs.

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Le développement industriel du Sénégal

Situation actuelle Le secteur secondaire a connu une hausse de 6,8 % en 2016 contre 7,1 % en 2017. Ces dernières années, on a pu noter des performances dans les sous-secteurs des industries extractives (or, phosphates etc.), de la fabrication de produits alimentaires céréaliers, des matériaux de construction, du BTP et de l’énergie. Les sous-secteurs de la fabrication de produits chimiques et du raffinage de pétrole ont concouru également au développement de ce secteur. Toutefois, les entreprises de transformation industrielle se situent essentiellement dans les secteurs de l’agroalimentaire. En dehors de l’arachide, du sucre, de la tomate, qui utilisent de la matière première locale, les entreprises du secteur sont des PME se situant à mi-chemin entre l’artisanat et l’industrie. La filière fruits et légumes est l’une des plus dynamiques et des plus intégrées du secteur agricole au Sénégal, en raison de la quasi permanence de ses activités dans certaines zones, du nombre d’acteurs au niveau national, de la diversité des espèces cultivées et, surtout, des retombées économiques, financières et sociales au bénéfice des entreprises et des populations. L’activité de transformation artisanale des fruits et légumes est essentiellement pratiquée par les femmes à travers des GIE. Certaines de ces opératrices, par le développement de stratégies commerciales propres, ont montré la voie pour un meilleur positionnement des produits locaux sur le marché domestique où les produits importés dominent.

La transformation semi-industrielle est le fait de pionnier(es) qui, depuis une dizaine d’années, proposent sur le marché local et international des produits de qualité (piment, bissap, tamarin, gingembre, goyave, mangue, bouye, ditakh très prisés sur le marché local, transformés en jus, confiture, marmelade) respectant les normes standard d’hygiène et d’emballage. Ces entreprises semi-industrielles spécialisées dans l’agroalimentaire s’orientent de plus en plus vers la production de produits « bio », en partenariat avec leur clientèle extérieure regardante sur le respect des normes convenues, les producteurs de matières premières (les paysans) auxquels elles fournissent les semences dûment sélectionnées, et l’encadrement pour obtenir des produits de base de qualité. Hélas, une stratégie de l’Etat en direction de ces entreprises semi- industrielles fait défaut. Dans le cadre de la nouvelle stratégie, il devrait revenir à l’Etat de promouvoir ces unités via une fiscalité minimale, la facilitation de l’accès au foncier pour le contrôle de l’ensemble de la chaîne de valeur, enfin la promotion pour faciliter l’accès aux marchés extérieurs.

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La nouvelle stratégie d’industrialisation du Sénégal

S’inscrivant dans cette perspective du développement économique via l’industrialisation, les autorités nationales en charge de ce secteur, en collaboration avec la Banque africaine de développement (BAD) et d’autres partenaires, ont initié, le 14 juin dernier, une réunion de validation de la politique et de la stratégie d’industrialisation de notre pays pour la période 2021-2035. Les lignes directrices de cette nouvelle politique portent sur la transformation des ressources agro-sylvo-pastorales et de la pêche, la transformation des ressources minérales et des hydrocarbures, le développement d’une industrie pharmaceutique et d’industries à haute intensité technologique sans compter l’innovation. Cette vision inclut la création d’industries de « souveraineté » dans des domaines précis comme la production de produits pharmaceutiques par l’Etat qui a, dans ce secteur, tiré les leçons du COVID.

La place de l’innovation dans le développement industriel

Selon le physicien congolais Jonathan Mboyo Esole, « l’innovation peut être un moteur de développement économique pour l’Afrique  à condition qu’elle accroisse les investissements pour développer le capital humain, la formation des jeunes en sciences technologiques, en ingénierie et en mathématique, l’investissement dans la recherche-développement et dans la mise en place des infrastructures de base ».

« Dans tous les pays qui réussissent, il y a toujours une très bonne formation en mathématiques, qui sont un langage utilisé par les autres sciences comme la physique, mais aussi un outil de modélisation de la réalité environnante ». Les statistiques de dépôts de brevets auprès d’organismes comme l’OMPI (Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle) permettant de mesurer le degré d’innovation d’un pays, montrent le retard de l’Afrique dans le domaine des sciences. Dans le monde, la Chine occupe la première place en termes de brevets déposés, avec 68 720 brevets ; suivent les USA (59 320), le Japon (50 520), la Corée du Sud (20 060) et Allemagne (18 643).

La firme Huawei de Chine est première avec 5 464 brevets, devant Samsung Electronics de Corée du Sud (3 093 demandes), et Mitsubishi du Japon (2 810 demandes). L’Afrique représente environ 0,15 % des dépôts de brevets dans le monde, ce qui atteste du faible niveau d’innovation dans le continent. L’Afrique du Sud a déposé à elle seule 251 demandes de dépôts de brevets en 2020 au niveau du système PCT de l’OMPI (Organisation mondiale de la propriété int e l l e c t u e l l e ) . Suivent l’Égypte avec 46 demandes, le Maroc (42), l’Algérie (14) et Maurice (14). Le Sénégal serait à 13 demandes en 2019. Ce point de vue d’un scientifique africain met en relief la nécessité pour nos pays de revoir les programmes d’enseignement dans nos universités, afin de les adapter à nos besoins de développement, et nous faire participer au concert des nations modernes. Jonathan Mboyo Esole conclut d’ailleurs en ces termes : « un pays qui ne produit pas son quota de mathématiciens freine son propre développement et se tire une balle dans le pied ».

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Des voix discordantes laissent entendre qu’il serait peut-être déjà trop tard pour le continent africain de poursuivre l’objectif d’industrialisation. La concurrence de marchés plus développés, surtout en Asie de l’Est, l’évolution de la demande et les transformations technologiques rapides tout cela ferait qu’il serait illusoire de suivre le même cheminement de développement économique que les « Dragons d’Asie » compte tenu du retard pris par l’Afrique dans la capacité d’innovation. Sans compter la faible compétitivité de ses économies. D’autres estiment, pour leur part, que le secteur des services serait davantage générateur de transformation structurelle que l’industrie avec le développement fulgurant de la technologie révolutionnant les procédés de fabrication industrielle. L’ensemble de ces considérations induit que le développement du continent par l’industrialisation ne saurait se soustraire à l’impérieuse nécessité de changer de paradigme en Afrique, en privilégiant le savoir et le savoir-faire via la promotion de l’innovation. La capacité d’un pays à développer son industrie dépendra de son aptitude à soutenir la compétition dans ce domaine, ce qui présuppose des investissements massifs dans l’enseignement et la formation professionnelle dans le domaine des sciences. L’exemple d’un pays comme la Finlande en matière d’innovations dans le domaine de l’électronique pourrait servir d’illustration. Avec environ un peu plus de 5 millions d’habitants, la Finlande possède une économie hautement industrialisée, basée sur d’abondantes ressources forestières, mais aussi sur la technologie. Les secteurs des télécommunications et de l’électronique sont aujourd’hui les plus grands exportateurs avec l’impulsion originelle de l’entreprise de télécommunications Nokia. L’innovation ouvre à ce pays les portes du marché mondial avec des produits hautement technologiques, alors pourtant que son marché intérieur est des plus étroits.

PAR ABDOUL ALY KANE

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