La sortie du président Macky Sall contre la presse, la semaine dernière, lors du Conseil présidentiel d’évaluation de la riposte à la pandémie de Covid-19, relevait-elle d’un simple dérapage ou d’une mûre réflexion ? Le constat d’un relâchement quasi-généralisé dans le respect, par la population, des mesures barrières, alors même que la pandémie prend plus d’ampleur, paraît, en effet, en nette opposition avec le ton d’une presse qui chercherait à noircir le tableau et à alarmer les Sénégalais.

La presse, comme chacun le sait, a pour rôle d’informer, d’alerter, de critiquer et, ainsi, contribue à façonner l’opinion publique. Il faudrait donc supposer que, sur ce dernier volet, elle n’aurait pas suffisamment joué sa partition, au regard du laisser-aller généralisé si décrié. Après ‘’l’heure est grave’’, voici venue ‘’l’heure est au sursaut’’. Les pouvoirs publics en appellent à une remobilisation de la population contre la forte recrudescence de la pandémie induite par les activités liées à la fête de Tabaski. 

Toutes les chapelles représentées – À y regarder de près, la presse a, jusque-là, plutôt bien traité l’actualité de la pandémie, hormis quelques errements initiaux, notamment certains traits de xénophobie et de stigmatisation lus à la une de quelques journaux, après les premières contaminations. Les colonnes de la presse ont accueilli les différentes « chapelles » de l’information sur le coronavirus.

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On y a lu le Dr Papa Moussa Thior, premier parmi les pourfendeurs de la mesure de confinement, qui a été une sorte de prélude au changement de cap de l’action gouvernementale en mai dernier, avec la levée du couvre-feu et l’allègement de la plupart des mesures de restriction. Y ont été relayées également, bien entendu, les explications répétées des autorités sanitaires sur la stratégie mise en œuvre. Place a été faite même à quelques interviews peu conformistes, notamment celle d’un certain docteur El Hadj Seydou Mbaye aux prédictions bien alarmistes, cette fois, voire farfelues, de… 200 000 morts au Sénégal à terme. Cela n’a pas effrayé outre mesure. La diversité des opinions fait l’équilibre de la presse et fonde son indépendance.

Fin mars 2020, le président Sall, recevant les organisations de presse en audience au palais de la République, saluait « l’engagement des médias dans la lutte contre la Covid-19 ». Il se félicitait également de « leur rôle dans la vulgarisation des mesures de santé publique contre le coronavirus » et décidait, dans le cadre du plan de résilience contre le coronavirus, de doubler l’aide à la presse, en la portant de 700 millions à 1 milliard 400 millions de francs CFA.

Injonction paradoxale – Depuis, il n’y a pas eu, à dire vrai, de faute notoire de la part des journalistes, ni de tonalité nouvelle dans la couverture quotidienne de l’actualité. C’est plutôt maintenant que la météo médiatique pourrait se gâter, avec la nouvelle allure de la pandémie caractérisée par une explosion du nombre de cas communautaires. Si la tendance haussière de ces derniers jours persistait, l’on pourrait s’attendre, logiquement, à un traitement plus en alarme, et néanmoins pas forcément alarmiste, de la situation, parce que celle-ci devient manifestement alarmante.

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Les articles de presse ne seraient pas alors le fruit de l’imagination des journalistes, mais bien plutôt procéderaient de la correcte lecture d’un état réellement aggravé de la pandémie, établi par les bilans chiffrés rendus publics par les services officiels habilités.

Sous ce rapport, le fait, pour le président de la République, de déplorer le défaut de prise de conscience par la population de la gravité de la situation, tout en jugeant que la presse, à l’opposé, se montre alarmiste, ressemble fort à une injonction paradoxale. Une attente reposant sur les journalistes, mais dont la réalisation ne dépend pas de leur seule volonté.

L’on est donc naturellement conduit à envisager l’hypothèse fort plausible que la critique du président serait tout bonnement une action préventive à but tactique : dissuader la presse de trop critiquer en l’accusant déjà de ce que l’on ne voudrait pas qu’elle fasse ou qu’elle devienne. D’autant que la sortie présidentielle a eu lieu peu après l’agression contre le journal ‘’Les Echos’’.

On comprend aisément que ce media bashing (littéralement : dénigrement de la presse) ait suscité tellement de cris d’orfraie chez les associations de presse.

Etats et organisations attaquent – Certes, les médias sont souvent eux-mêmes coupables de bashing, auquel il leur arrive de soumettre des personnages publics. Mais c’est un fait universel qu’à travers le monde, y compris dans les pays de tradition démocratique, la presse se trouve prise à partie, plus souvent qu’à son tour, par les pouvoirs établis, pas seulement politiques, qu’elle agace, irrite ou gène. Le mouvement des Gilets jaunes, en France, a « fait la fête » à plusieurs reprises à des journalistes durant ses manifestations, obligeant certains d’entre eux à ne plus aller sur le terrain qu’avec une protection rapprochée.

L’attaque toute récente contre les locaux du journal dakarois ‘’Les Echos’’ par des disciples mécontents, relevait d’une autre forme, cette fois extrême, violente et criminelle, de bashing. Reste que, de François Mitterrand (qui parle de « chiens » à propos des journalistes) à Donald Trump (qui les désigne comme « des gens horribles et affreux »), en passant par Me Abdoulaye Wade (dont le régime a battu tous les records d’agressions physiques contre les journalistes), jusqu’à Macky Sall dans une moindre mesure aujourd’hui, les attaques contre la presse foisonnent.

Dans une déclaration de 2018, Reporters sans frontières déplorait que «de plus en plus de chefs d’Etat démocratiquement élus, voient la presse non plus comme un fondement essentiel de la démocratie, mais comme un adversaire pour lequel ils affichent ouvertement leur aversion ».

 Assurément, de quoi faire réfléchir !   

Niane-Diakhaté… langues avec et sans pincettes – Après le media bashing, voici, le « Mary Teuw bashing ». L’ancien ministre de l’Enseignement supérieur est officiellement un membre du parti présidentiel, l’APR. Mais depuis son éviction du gouvernement, au lendemain de la dernière élection présidentielle, il prend la parole épisodiquement dans les médias, via des tribunes, comme pour rappeler qu’il n’est pas prêt d’accepter l’enterrement politique, malgré le poste de sinécure de PCA de Petrosen auquel il a été nommé récemment.

Dimanche dernier, il s’est adonné à un exercice plus délicat que les tribunes publiées dans la presse : répondre aux questions de l’émission ‘’Grand Jury’’ de la RFM. Sur la question de la lutte contre le coronavirus, il a émis une idée qui lui vaut, depuis, un bashing en règle, de Sa Ndiogou, le comique de WalfTV, à certaines figures de la confrérie mouride, qui ne supportent pas l’idée d’une quelconque remise en cause du plus grand événement dans le calendrier de leurs célébrations.

Mary Teuw Niane, qui avait déploré auparavant, entre autres handicaps de l’Afrique, le manque de culture d’anticipation, déclare, en faisant allusion au Magal et au Gamou qui pointent à l’horizon : « Nous allons vers de grands rassemblements religieux. Je crois qu’il faut les aborder avec les khalifes, les grands marabouts qui sont des citoyens qui comprennent ces enjeux… Je cite toujours les khalifes des mourides et des tidjanes et leur engagement personnel noté dans la lutte contre la pandémie… Je pense que ces augustes personnes, si on leur parle en leur donnant l’exemple de La Mecque, qui devrait nous aider à organiser les activités religieuses à venir de manière symbolique de telle sorte que nous n’ayons pas ce rush humain qui, dans tous les cas, conduira à une expansion de la maladie. »(sic)

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Stop suggestions- Des propos polis et non dénués de bon sens, qui parlent de ce que tout le monde sait, – mais que peu de politiques osent évoquer – et qui ne passent pas sous tous les toits ! Si le professeur Niane a voulu faire preuve d’un « sens de l’anticipation » et indiquer aux autorités gouvernementales la voie à suivre, l’effet boomerang a été plutôt à ses dépens. Il aura réussi la prouesse, en un quart de seconde, à provoquer la colère de beaucoup de talibés du côté de Touba, parmi lesquels le président de la commission communication du Magal qui lui a rétorqué « que le khalife général des mourides n’a d’ordre à recevoir de personne… ».

Sur les réseaux sociaux, les attaques en règle contre l’ex-ministre foisonnent. Sur cinquante minutes d’émission, le professeur Niane, qui a évoqué d’intéressantes questions sur le pétrole et l’éducation, entre autres, en aura consacré une vingtaine au problème bien vicié du coronavirus. Son grand moment de radio en fut, du coup, un grand moment d’amorce de la polémique. Il a oublié, devant le crachoir, une réalité bien sénégalaise : à Ndoumbélane, on parle du sujet confrérique en prenant mille pincettes. Sauf quand on s’appelle Moustapha Diakhaté : ce dissident de l’APR, ancien chef de cabinet du président de la République, mouride fervent et très introduit à Touba, a répondu, il y a trois jours, aux questions de l’agence de presse multimédia internationale, Sputnik. Il ne prend pas de gants, ni à l’endroit de son ex-chef au palais, ni vis-à-vis des chefs religieux, pour dire ce qu’il pense : ‘’Pour une fois, il est nécessaire que le président Macky Sall prenne son courage à deux mains et contribue à ce que le Magal et le Gamou 2020 soient annulés. Au vu des chiffres de la maladie dans ce pays, il n’est pas question que les politiciens et les marabouts laissent les Sénégalais aller à l’abattoir.’’

Question : Qui de Mary Teuw Niane ou de Moustapha Diakhaté a manqué de pincettes au point de mériter un bashing des fidèles ultras ?   

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