Au Sénégal, Awa Tounkara, récemment citée parmi les 100 femmes reporters-photographes du monde, est une pionnière dans son domaine. Discrète et rigoureuse, cette dame, qui a passé 37 ans au quotidien national « Le Soleil », a accompli sa passion avec une singulière simplicité.

Dans sa robe wax multicolore, Awa Tounkara dégage une élégance digne d’une Sénégalaise. Le foulard attaché à la tête rappelle ses années de reporter-photographe pendant lesquelles elle affichait une énergie contagieuse et un enthousiasme débordant. C’est à son domicile, sis à Sacré-Cœur, qu’elle s’est retranchée avec une partie de sa famille, depuis sa retraite en 2009, après 37 ans de dignes et loyaux services au quotidien national « Le Soleil ». En ce début de matinée, la canicule de mai s’empare de ce quartier huppé de la capitale sénégalaise. Un petit coup de fil aura suffi pour qu’elle nous ouvre grandement les portes de sa demeure. L’accueil est chaleureux, l’ambiance feutrée. Le tout sublimé par un large sourire qui cache à peine sa réputation de dame rigoureuse, discrète et effacée. Après les salamalecs d’usage, elle nous introduit dans une petite salle où pénètre encore difficilement la lumière du jour. La photographe s’empresse de prendre les nouvelles du journal « Le Soleil », son ancienne maison, avant que la discussion ne s’emballe.
Icône du photojournalisme, Awa Tounkara est la première femme sénégalaise à exercer dans ce domaine où elle n’est pas arrivée au hasard. Toute jeune, elle éprouvait un amour profond pour l’art, lequel a constitué sa porte d’entrée dans le champ de la photographie, malgré un cycle scolaire peu poussé. La cause : une santé chancelante.

Chasse gardée des hommes

À la fin de la première décennie de l’indépendance du Sénégal, la photographie n’est pas encore développée et elle semble être la chasse gardée des hommes. Avec les pesanteurs socioculturelles, peu de femmes y avaient accès. Dans son quotidien de jeune de la Médina, Awa veut pousser loin sa curiosité et toute la passion qu’elle a pour les arts et la culture. Employée à la Croix-Rouge sénégalaise comme monitrice en collectivité éducative, elle trouve, en même temps, les moyens de vivre pleinement sa passion. Tous les soirs, après ses services à la maternelle, elle observe méticuleusement des cours de technique de photographique à la Maison des jeunes et de la culture de Dakar, située à l’époque au Mausolée Seydou Nourou Tall, sur la Corniche ouest. Elle y est inscrite pour donner corps à ses rêves et passion. La reporter-photographe va suivre des cours de photographie pendant deux ans, en alliant théorie et pratique. Ses premières images sont constituées de photos de comptes rendus des expositions et autres activités culturelles qui pullulaient à l’époque dans la capitale sénégalaise. Awa Tounkara continuera à immortaliser ces grands moments d’expressions artistiques et culturelles, alors qu’elle fréquente toujours la maternelle de la Croix-Rouge.
Seulement, la fragilité de son état santé lui donnera une idée précise de ce qu’elle va faire plus tard. Le reste a été naturellement facilité par son amour de l’art et sa soif de liberté. « Comme j’avais une santé fragile et que j’aimais l’art, j’ai senti que la photographie pourrait bien me plaire. À la Maison de la jeunesse et de la culture, on apprenait tous les métiers. Personnellement, j’avais choisi d’apprendre la photographie », se souvient-elle avec un tantinet de nostalgie.
En 1972, elle est reçue au « Soleil », après avoir déposé une demande d’emploi par l’intermédiaire de Doudou Guèye, directeur de la Maison de la Culture. À cette période, « Le Soleil » avait son siège à l’ex-rue Thiers, devenue El Hadji Amadou Assane Ndoye. « Je connaissais personnellement le Président directeur général du « Soleil » de l’époque, Bara Diouf. J’avais aussi une famille française qui le connaissait », rappelle Awa Tounkara. Consciente de l’importance des archives et du labo dans la marche d’un journal à cette période, elle choisit de s’occuper du laboratoire de photographie du quotidien national. Avec passion et motivation, elle passe son temps à développer des clichés au labo, tout en contribuant gratuitement à la formation de beaucoup de photographes. « Au Soleil, il n’y avait ni archives ni rien pour un journal. Puisqu’il n’y avait personne pour s’occuper du laboratoire, j’en ai fait une priorité. J’ai intégré l’entreprise avec mes connaissances, on ne m’a rien appris sur place. Je savais déjà faire de la photo », fait-elle s’avoir.
Après plusieurs années, la laborantine décide de se présenter au concours de reclassement des journalistes à l’initiative du Ministère de l’Information. Elle est admise et elle suit une formation au terme de laquelle elle est sortie quatrième de sa promotion. Awa Tounkara quitte alors le labo pour intégrer la rédaction. Ses anciens collègues du « Soleil » gardent en elle le souvenir d’un agent exemplaire à tout point de vue. « Elle fut une pionnière dans son domaine. Travailleuse infatigable doublé d’une forte personnalité », soutient Amadou Gaye, journaliste et ancien président du Conseil d’administration de la Société sénégalaise de presse et de publication (Sspp Le Soleil). « Elle est la pionnière des photographes. Je garde un bon souvenir de nos reportages chez nos amis les artistes pour les pages Culture du soleil », poursuit Jean Pires, ancien chef du desk Culture.

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Laborantine au « Soleil »

Née en 1947 à Dakar, Tata Awa, comme on l’appelle affectueusement, était aussi réputée pour son humanisme, son comportement de grande dame, qui a « montré, de longues années durant, des qualités et une grande et respectable moralité ». Pour Fara Sambe, ancien rédacteur en chef au quotidien national, « elle avait un bon caractère, un engagement, de la simplicité, une sociabilité qui la poussait à s’activer volontairement et amicalement en tout pour le service et la « famille de la Sspp » ». C’est pourquoi, ajoute-t-il, sa consœur « a été plusieurs décennies notre pasionaria dévouée sur toutes les causes et elle avait une fermeté enroulée dans une douceur féminine ».
Son appareil en bandoulière, la reporter-photographe a réalisé un magnifique travail à travers la ville et l’intérieur du pays. Ce qui lui a permis de faire de nombreuses expositions au Sénégal et à l’étranger. La photographie d’Awa Tounkara est parfois brutale et exprime la réalité avec une rare intensité. Synthèse d’émotion et d’actualité, elle sensibilise sur des questions d’environnement, de la condition de la gent féminine et de certains fléaux comme l’excision. L’ancienne reporter du « Soleil » a fondamentalement marqué son métier. Dans son travail, elle savait être douce et dure à la fois. Elle a toujours refusé de se laisser marcher sur les pieds. « Elle ne se laissait pas faire dans la justesse d’une cause. Elle a toujours été assidue et infatigable à son poste « deux mains » (labo et reportage) avec les grands Ibrahima Mbodj, Édouard Diatta, Mbaye Diagne Mbengue, Ousmane « Zoumbli » Diallo et Meissa Niang. Elle est une mémoire de l’itinéraire de l’Astre national », témoigne Fara Sambe.
Sidi Hairou Camara, président de l’Université du troisième âge du Sénégal (Unita), abonde, à peu près, dans le même sens. « C’est une grande dame d’une forte personnalité, une femme de rigueur. Quand on est rigoureux, on n’accepte pas certains détails. Je pense que c’est ce qui l’oppose à certaines personnes. Elle a beaucoup de respect pour son travail et la cible de sa photographie », explique-t-il.
Le numérique, un gadget
Dans sa carrière, Awa Tounkara a reçu plusieurs distinctions parmi lesquelles  un trophée pendant la Journée de la liberté de la presse sur un reportage sur « les orpailleuses de Kédougou et les chercheuses du sel au Lac Rose », celle l’Union nationale des photojournalistes (Unpj) en 2014. Elle a été fêtée par la section sénégalaise de l’Union internationale de la presse francophone en novembre 2019. Alors que le numérique est définitivement entré dans notre vie, Awa Tounkoura regrette de voir la partie la plus importante de la photographie se fondre comme neige au soleil : la technique.
Pour elle, le laboratoire a emporté avec lui la partie artistique de la photographie. « Il n’y a plus de technique pour la photo. Auparavant pour faire de la photo, il fallait maîtriser la lumière. C’était tout un calcul. Je prie vraiment pour le retour des pellicules », avance-t-elle. Awa n’aime pas le numérique qu’elle considère comme un gadget. Aujourd’hui, elle souffre à l’idée de tenir les appareils numériques et réalise de moins en moins de clichés. Parmi ses projets, la septuagénaire compte dépoussiérer ses archives pour faire une exposition. Une belle idée qui, une fois concrétisée, va enchanter les nostalgiques de la photographie en noir et blanc et des clichés conçus directement dans l’inconfort des effluves des révélateurs du laboratoire de photo.

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Par Ibrahima BA, Le Soleil

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