Que va-t-il se passer, dans les années à venir entre la Chine et les Etats-Unis ? Quelles conséquences cela aura-t-il sur le reste du monde, et en particulier sur l’Europe ? La question va bientôt devenir envahissante. Il est temps de s’y préparer.

Pendant des décennies, on a admiré le miracle chinois et on s’est gaussé du déclin américain. L’un et l’autre sont vrais : La Chine a connu un formidable essor économique, éradiquant même la pauvreté la plus extrême des campagnes, et se dotant d’une industrie très moderne, d’une classe moyenne industrieuse, et d’une  formidable puissance militaire, surtout navale. Pendant ce temps, les Etats-Unis ont souffert mille crises économiques, financières, raciales et idéologiques ; ils ont subi de terribles situations de violences domestiques,  de tragiques  attentats,  et de nombreux  revers militaires à l’étranger.

On ne voyait pas trop que, au même moment, la Chine fonçait droit vers de formidables contradictions : une économie de marché ne peut pas cohabiter durablement avec une dictature ; l’un ou l’autre doit céder. Et c’est l’économie de marché chinoise qui est en train de céder : les grandes firmes passent l’une après l’autre sous le contrôle du parti, qui n’accepte pas de laisser les jeunes, et surtout les membres du parti, passer leurs temps à échanger sur les réseaux sociaux ou a jouer aux jeux vidéo ou, pire, à recevoir un enseignement à distance  pensé et fourni par de grandes firmes privées ; en se refermant, le parti va devoir motiver ces  jeunes par autre chose que l’augmentation du niveau de vie, l’achat de produits de luxe ou les voyages à l’étranger ; et s’il sera très difficile de désintoxiquer ceux qui y ont déjà goûté (et qui vivront « couché sur leur divan », comme on le murmure désormais en Chine.) Le parti peut penser qu’il lui est possible de  motiver les plus jeunes, par le seul patriotisme, nourri par une haine de l’étranger désigné comme responsable de toutes les privations à venir.  Avec un objectif affiché : reprendre Taiwan.

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Aux Etats-Unis, d’autres formidables contradictions produiront des conséquences tout aussi ravageuses : incapables d’assurer la croissance nécessaires à supporter leur endettement  par  leur expansion sur le marché chinois, (et comme à chaque fois qu’une nouvelle  crise s’annonce ), les Etats-Unis chercheront des débouchés dans l’industrie militaire, et sur les autres marchés, en particulier européens, dont les firmes  souffriront d’une concurrence plus déloyale que jamais de leurs compétiteurs américains, et dont les actions  seront rachetées à n’importe quel prix par des financiers américains échaudés par leurs pertes sur les marchés financiers chinois.

Ce grippage de l’économie mondiale devrait conduire à une forte tension mondiale, sinon à une guerre en mer de Chine. A moins que chacun se rende compte à temps de ce qu’il a à perdre dans une telle aventure : comment pourrait être financée la dette publique américaines si les Chinois ne l’achetaient plus, ou pire, se mettaient à la vendre ? Que deviendrait l’euro si le dollar s’effondrait dans une telle perspective ?  Que deviendrait l’économie chinoise, et l’emploi des Chinois, si les marchés américains et européens se fermaient aux produits chinois ?

En toute raison, le pire ne peut se produire, puisqu’il n’est de l’intérêt de personne : les deux économies sont très intégrées ; les étudiants chinois font les beaux jours des Universités américaines ;  au total, nul ne pourrait défaire de tels liens. C’est bien aussi  ce qu’écrivaient doctement,  en 1913, les analystes de la situation européenne, en constatant l’extraordinaire imbrication des économies britanniques et allemandes, gouvernées par deux petits-fils d’une même reine  (George V et Guillaume II, tous deux petit-fils de la reine Victoria). Et pourtant, la guerre se déclencha, pour le malheur de tous.

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L’Histoire nous apprend que, quand il est  logique,  et même s’il est déraisonnable, le pire arrive toujours, et plus vite que prévu. A moins d’une action très résolue pour l’empêcher.

Du simple point de vue européen, il est urgent de se préparer à l’hypothèse de la fermeture du marché chinois pour nos firmes, et au retrait des troupes américaines, qui seront occupées ailleurs. On y perdra des débouchés, des matières premières, des composants incontournables, ce qui rendra a priori impossible le fonctionnement de l’économie européenne,  tombant  alors à la merci d’envahisseurs que l’OTAN ne sera plus en mesure de contenir.

C’est là que, pour les Européens, les choses sérieuses commenceront. 

j@attali.com

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