Pour un pays, le recours à des infrastructures numériques basées sur des plates-formes informatiques en nuage étrangères (« cloud »), questionne sa capacité à assurer sa souveraineté numérique et le fragilise. En étant contrôlée par des acteurs émanant de superpuissances, la non-maîtrise d’infrastructures numériques essentielles à son bon fonctionnement, à sa stabilité et à son économie, est synonyme de mise sous tutelle et de perte de contrôle de ses territoires numériques. Ainsi, il subit une forme de colonialisme numérique.

Les fournisseurs de cloud étrangers jouent avec les moyens que leur procure leur taille, leur puissance et leur position monopolistique. Les acteurs hégémoniques du Net sont capables de proposer une palette étendue de services et des offres intégrées, auxquelles il est difficile, pour les organisations publiques et privées, de ne pas céder. Ils font pression sur les prix sur un marché qu’ils contrôlent. Ils imposent une économie du numérique basée sur la location d’infrastructures et de services. Leurs clients ne sont plus, comme par le passé, propriétaires de leurs systèmes informatiques (et indirectement de leurs données), mais des abonnés à des plates-formes. Devenus dépendants, les clients sont contraints de payer une rente à vie à leurs fournisseurs.

Ce que signifie la dépendance

L’asymétrie du pouvoir entre les acteurs qui fournissent des services cloud et ceux qui les utilisent est telle qu’il y a de facto assujettissement aux règles imposées par les acteurs les plus forts. La mise sous tutelle numérique, contribue à faciliter des actions d’intelligence économique, mais aussi écoutes et surveillance numérique. Cela affaiblit les actions d’un pays dans les domaines économique, politique, diplomatique et militaire, tout en renforçant le pouvoir des acteurs dominants qui se nourrissent des activités numériques de leurs clients. La captation et l’exploitation des données leur permettent d’accroître leur offre de services (y compris ceux basés sur l’intelligence artificielle), services qu’ils savent monnayer et imposer.

Une fois captif d’une solution cloud, la dépendance peut générer des problèmes de pérennité et de coûts car les fournisseurs peuvent à leur gré, modifier les conditions d’utilisation et augmenter leurs tarifs. Comment être sûr sur le long terme de la stabilité de l’environnement, de la disponibilité des données et de leurs traitements ? Le retour arrière ou la migration vers d’autres plates-formes sont généralement impossibles. Les choix cloud sont en fait, non-réversibles car trop coûteux et trop difficile techniquement. De facto, cela dissuade ou empêche le passage à la concurrence.

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Il est souvent impossible, ou alors à des coûts additionnels exorbitants de savoir ce que deviennent données et traitements confiés à une plate-forme.

Lorsqu’il est quasi impossible d’effectuer des contrôles et des audits indépendants, comment avoir confiance dans l’intégrité et la confidentialité des données et traitements ?

De plus, la dimension juridique échappe aux pays qui ne maîtrisent pas le droit applicable aux plates-formes qui émane de pays étrangers, ce qui est particulièrement problématique avec des lois extraterritoriales qui autorisent certaines autorités, à accéder aux données captées partout dans le monde.

Bien que des labels « Cloud de confiance » existent en Europe, ils ne sont pas pour autant garants de la souveraineté numérique lorsqu’ils s’appliquent à des fournisseurs étrangers. En effet, être en conformité à un label n’est pas équivalent à la maîtrise complète de l’infrastructure. Même si le chiffrement des données est réalisé, le label ne protège pas contre les capacités de déchiffrement de ceux qui maitrisent les infrastructures et des autorités étatiques dont ils relèvent. Le risque juridique, comme le risque technologique, ne sont donc pas sous contrôle.

Le besoin

Comprendre que le numérique déstabilise les prérogatives d’un État et concurrence sa puissance publique est stratégiquement crucial pour saisir les enjeux de la souveraineté numérique et les conséquences de sa non-réalisation. Être conscient des besoins et enjeux de la souveraineté numérique permet de justifier une volonté politique pour résister à l’apparente facilité proposée par des acteurs hégémoniques.

Ne pas renoncer à défendre aux mieux des intérêts nationaux et régionaux, fixer des objectifs raisonnables à atteindre, décider d’une stratégie et de plans d’action concrets, permettent de tracer le chemin vers moins de dépendance et plus de liberté. À défaut, pour un pays, cela revient à collaborer à sa propre cyberinfériorité et à consolider la cybersuprématie des superpuissances pourvoyeuses de multinationales de la tech.

Ne rien faire ou laisser faire, ce n’est pas être pragmatique, mais défaitiste. Disposer d’une ambition numérique et des moyens de la réaliser pour accéder à un peu plus d’autonomie numérique, est vital. Même si un pays n’est pas sûr de gagner la bataille de la cybersouverainté, il ne peut pas, ne pas la livrer !

C’est peut-être là que réside encore un espace de liberté. La liberté d’agir pour disposer d’une alternative à opposer à celle qui consiste à toujours rechercher la protection des géants du numérique et d’y être inféodés.

Être réaliste, c’est non seulement appréhender la difficulté rencontrée par le financement de projets ambitieux mais aussi la nécessité de faire face à la pénétration croissante des acteurs hégémoniques dans toutes les sphères d’activité, de décision et du pouvoir.

Contribuer à la souveraineté numérique nationale revient à protéger la capacité d’un pays à décider par lui-même ainsi qu’à préserver la compétitivité de ses entreprises et la liberté de choix et d’actions, nécessaire à la réalisation de leurs missions.

Pour toutes ces raisons, un pays devrait s’engager à tout mettre en œuvre pour contribuer à :

  • Développer son écosystème numérique qui ne soit pas GAFAM & Cie dépendant ;
  • Protéger ses actifs informationnels et patrimoines numériques ;
  • Offrir d’autres horizons de travail et d’autres employabilités que ceux proposés, comme un miroir aux alouettes, par les multinationales étrangères. Le chantage à l’emploi est un moyen de pression et d’influence non négligeable. Ce n’est pas une fatalité que de devenir des pourvoyeurs d’une main-d’œuvre bien formée, dont l’éducation est financée par les impôts de tous, alors que les multinationales du numérique bénéficient d’une optimisation fiscale qui ne permet pas une rétrocession à la hauteur des gains effectués sur un territoire national. Les individus méritent mieux que d’être cantonnés à des rôles d’agents du service après-vente des GAFAMs & Cie ou à être des usagers, employés non rétribués, des plates-formes.

Élargir le champ des possibles

Le numérique est un levier d’influence jusqu’alors inconnu touchant aux domaines politique, économique, juridique, technique et social. La société s’organise et poursuit son développement en recourant à toujours plus d’informatique et de substitution de l’humain par des outils numériques, sans suffisamment questionner les nouvelles dépendances sociotechniques, les vulnérabilités et les risques environnementaux engendrés. La plateformisation du monde, inscrite dans la pensée technoéconomique dominante, développée par des multinationales hégémoniques et déclinée à l’infini, est un obstacle à envisager d’autres futurs numériques.

Le réalisme nous oblige à considérer l’avance colossale que possèdent les superpuissances numériques et à mesurer l’envergure du décalage entre le souhait d’être autonome et les moyens de l’être effectivement. Affronter la difficulté et la complexité de la démarche à réaliser pour être en mesure de réorienter l’informatisation de la société et d’offrir des alternatives crédibles est impératif. Cela passe par une forme de décolonisation de l’esprit, de la manière d’appréhender la numérisation du monde, afin de se soustraire de la pensée dominante imposée par une poignée d’acteurs, pour oser imaginer que d’autres alternatives sont possibles. « There is no alternative » est un slogan qui relève de la désinformation et répété à l’infini, du lavage de cerveau. Il est temps de penser le numérique en termes de défis écologiques et civilisationnels à relever, pour questionner nos présent et futur technologiques et ne pas être bannis par les générations futures. Il est temps de sortir de l’emprise et de la fascination numériques.

Ouvrir de nouveaux horizons, suivre la voie du juste milieu

La fuite en avant technologique associée à toujours plus d’informatique et à la banalisation des usages du numérique (QRCodes, etc.) ne peut pas résoudre tous les problèmes, y compris sécuritaires et sanitaires.

S’il est admis que :

  • L’Europe ne maîtrise pas la chaîne de fabrication du matériel informatique et du développement des logiciels ;
  • Les capacités de déstabilisation sociale, économique et politique des usages abusifs, détournés, criminels ou conflictuels du numérique sont réels ;
  • Le numérique est un destructeur de ressources naturelles, un consommateur d’énergie, un générateur de gaz à effet de serre et un producteur de déchets électroniques qui contribue à porter atteinte de manière croissante à l’environnement et au climat ;

Alors, il devient urgent pour faire face aux défis environnementaux, pour contribuer à réduire les cybernuisances et pour gagner en souveraineté numérique, d’opposer à la fuite en avant informatique et à la dépendance numérique, une logique de retenue numérique. Celle-ci consisterait à faire la balance des intérêts entre les avantages de l’usage du numérique et les risques écologiques et de sécurité qu’il génère. Le risque climatique est une urgence planétaire internationale. Les technologies du numérique peuvent contribuer à le maitriser à condition d’en limiter ses impacts environnementaux.

Comment devenir Homo numericus écoresponsable ? Sinon en tenant compte des négativités du numérique, durant tout son cycle de vie, pour faire des choix politiques, organisationnels et techniques, cohérents au regard des exigences de développement durable de la société. Penser la sobriété numérique comme solution pour être moins polluant, moins destructeur de l’environnement, moins cyberdépendant et moins vulnérable informatiquement, est incontournable. Pour permettre de préserver les apports essentiels du numérique, toute stratégie numérique se doit désormais d’intégrer la possibilité de déployer de la sobriété numérique.

Pour faire face à la finitude des ressources, il est nécessaire de repenser les modèles économiques du développement numérique qui sont basés sur une captation permanente et des traitements infinis des données et sur une consommation exponentielle du numérique. Ce faisant, cela permettrait de trouver la voie du juste milieu pour sortir d’un capitalisme numérique ultra libéral qui s’appuie sur des formes de techno totalitarisme devenues des catalyseurs de la performance et de la rationalité économiques au détriment du vivant et du progrès social pour tous.

Solange Ghernaouti est membre de la Commission suisse pour l’Unesco, spécialiste des questions numériques.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.