samedi, août 13, 2022

Pr Mame Penda Ba: “L’Afrique ne produit pas suffisamment de savoir et de connaissances”

0 commentaire

L’université Gaston Berger de Saint-Louis au Sénégal a lancé « Global Africa », une revue scientifique internationale et pluridisciplinaire qui ambitionne de renforcer la recherche en Afrique.

 

L’universitaire sénégalaise Mame Penda Ba est la rédactrice en chef de cette nouvelle revue soutenue par des institutions comme l’Institut de recherche pour le Développement (IRD).

“L’Afrique ne produit pas suffisamment de savoir et de connaissances. Sa part dans la production mondiale est réduite, elle est même très faible. Elle est de l’ordre de 2% de la production globale. Et ce que nous voulons, c’est vraiment s’attaquer aux racines de cette sous-production”

Mame Penda Ba

Dans cette interview accordée à SciDev.Net, la professeure, première femme agrégée de sciences politiques au Sénégal souligne l’importance de cette nouvelle revue et sa contribution à la recherche scientifique sur le continent.

C’est quoi « Global Africa » ?

La revue « Global Africa » est une revue qui s’intéresse aux enjeux globaux. Et qui dit enjeux globaux parle des questions qui dépassent le niveau local, le niveau national, voire continental pour toucher à des enjeux planétaires ou internationaux.

Nous pensons que l’Afrique a des réponses à donner par rapport à ces enjeux globaux, qu’il s’agisse de la sécurité, qu’il s’agisse des questions de santé comme les pandémies par exemple, mais aussi les questions liées à l’agriculture, à l’éducation ou dans le domaine des nouvelles technologies.

Qu’apporte cette nouvelle revue au monde scientifique africain et même mondial ?

Vous savez que les économies maintenant sont basées sur l’innovation et le savoir, et vous savez que les sociétés aujourd’hui sont appelées des sociétés apprenantes. Ça veut dire tout simplement que le rôle du savoir et de la connaissance est absolument fondamental; c’est vraiment la base et le fondement de la croissance et du bien-être individuel.

Et de ce point de vue, il faut quand même reconnaitre, pour le déplorer, que l’Afrique ne produit pas suffisamment de savoir et de connaissances. Sa part dans la production mondiale est réduite, elle est même très faible. Elle est de l’ordre de 2% de la production globale. Et ce que nous voulons, c’est vraiment s’attaquer aux racines de cette sous-production et de cette production qui n’est pas toujours à la hauteur de la qualité attendue.

Mais en même temps il y a quelque chose qui se fait et ces choses qui se font et qui sont de grande qualité nous voulons participer à les rendre visibles au niveau international.

« Global Africa » est publiée en quatre langues dont une langue africaine, le Swahili. Quelle est l’importance des langues africaines dans ce projet ?

La question des langues est tout simplement essentielle parce que nous pensons à travers des langues étrangères. Je parle le français ou l’anglais qui sont des langues coloniales qui sont devenues de fait des langues africaines parce qu’elles ont été appropriées. Mais nous avons une richesse absolument consistante dans nos propres langues parce qu’on sait que les langues sont des univers qui permettent d’appréhender et de comprendre autrement.

Ma manière de saisir ce que c’est que la démocratie, le consensus ou le dialogue diffère selon que je parle wolof, sérère, pulaar, diola, français ou anglais. Et l’idée c’est de dire que les langues sont riches de questionnements nouveaux, d’interrogations nouvelles, de perspectives nouvelles. Et le fait d’utiliser ces langues nous permet de mieux questionner ou de questionner autrement les enjeux globaux par exemple.

Donc ces langues, nous voulons leur redonner toute leur dignité en les mettant au même niveau que les langues de recherche que sont l’anglais, le français. Il y a un vrai travail, un travail très important à faire pour cette réhabilitation des langues africaines.

Nous avons commencé par le swahili mais nous voulons continuer avec les langues les plus parlées sur le continent africain. Je pense au bambara, au pulaar, au haoussa. Je pense à toutes ces langues qui traversent les frontières et qui sont parlées dans plusieurs pays. Notre intention est de rappeler au monde et aux Africains d’abord que ce sont des langues de recherche et d’enseignement.

Quelles perspectives voyez-vous pour cette nouvelle revue ?

Que « Global Africa », au bout de quelques années, passe entre les mains d’une autre équipe éditoriale et continue à travailler de la plus belle des façons. Que le laboratoire que je dirige aujourd’hui soit transmis à d’autres qui sont plus jeunes. C’est-à-dire tout simplement mettre en place des institutions qui sont fortes, qui sont bien gouvernées, qui sont efficaces, qui produisent, qui sont critiques et que les choses soient déconnectées des individus et qu’elles continuent à fonctionner.

Que ça ne soit pas un projet lié à un laboratoire ou à deux ou trois personnes qui sont animées de bonne volonté mais que « Global Africa » ait sa propre vie, sa propre dynamique, sa propre trajectoire et qu’elle puisse vraiment vivre longtemps. C’est vraiment ce que je souhaite à ce beau programme.

Quelle analyse vous suscite l’état de la recherche scientifique sur le continent africain ?

Les Etats de l’Union africaine s’étaient engagés à financer à hauteur de 1% de leur PIB la recherche scientifique. Ils la financent pour moins de la moitié, 0,45% en moyenne. Dans les pays, même si les efforts conséquents ont été produits ces dernières années, il faut aussi noter que la part de la recherche est toujours la plus faible.

L’essentiel des ressources allouées à l’enseignement supérieur va toujours vers la pédagogie et vers les œuvres sociales. Il nous faut rectifier cela. Si nous voulons avoir une trajectoire de développement, si nous voulons donner des réponses aux enjeux importants dont j’ai parlé, il faut durablement financer la recherche. Il faut réhabiliter et soutenir les institutions de recherches publiques et privées et le faire sur la durée.

Il faut équiper les laboratoires, il faut un investissement absolument colossal et ça va être un immense effort que les Etats devront faire; mais ils devront faire cela pour que nous puissions devenir autonomes.

 

Source: Scidev